Gouverner une société complexe

lundi 2 octobre 2006, par Daniel Innerarity

Traduction : Serge Champeau

Thèmes : démocratie

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Référence : Article publié dans Raison publique, n° 5, octobre 2006, pp. 17-30.

On choisit les gouvernements, non les peuples. Dans la pratique, rien de moins évident. Celui qui gouverne se plaint fréquemment d’avoir en face de lui un destinataire qui comprend trop mal la difficulté de la tâche. Bertolt Brecht, parodiant cette situation, imagine un gouvernement qui, déçu par le peuple qui lui est échu en partage, envisage la possibilité de le dissoudre et d’en choisir un nouveau. La déformation inévitable de celui qui détient un pouvoir est de considérer qu’il doit accomplir sa mission malgré la société qu’il a en face de lui. Ce qui irrite le pouvoir, c’est la paresse des gouvernés, la complexité de la société, son insuffisante docilité aux impératifs de la planification, son imprévisibilité capricieuse et, dans le pire des cas, une tendance suspecte à s’organiser par elle-même.

Le moins irréel, dans cette caricature, est l’existence d’un fort contraste entre la complexité de nos sociétés et les simplifications qui s’imposent dans la sphère de la théorie et de l’action politique. Ce dont manque la politique, c’est d’abord d’une réflexion plus approfondie sur la complexité dans laquelle s’inscrit nécessairement son action aujourd’hui. Il n’y a rien d’étonnant à ce que des gouvernements trop simples soient si souvent amenés à pratiquer une politique autoritaire ou qu’ils finissent par se déclarer impuissants face aux difficultés à gouverner ou à l’autonomie des diverses sphères de la société. Chacun voit que l’État moderne est confronté à des questions qu’il ne pourra ni résoudre ni éliminer tant qu’il sera organisé comme il l’est aujourd’hui. On peut donc prévoir que la politique, sous sa forme actuelle, échouera face au caractère ingouvernable de la société de la connaissance.

Ce qui est arrivé à épuisement n’est pas tant la politique qu’une forme déterminée de celle-ci, concrètement celle qui correspond à l’époque de la société délimitée territorialement et intégrée politiquement. La politique doit changer en raison des profondes transformations de la société, où règne une « nouvelle incompréhensibilité » (Habermas), où se développe un « régime du risque » (Beck), où l’architecture polycentrique (Polanyi) ou pluricontextuelle est un trait dominant. La politique doit passer de la hiérarchie à l’hétérarchie, de l’autorité directe à l’interconnexion par la communication, de la position centrale à la composition polycentrique, de l’hétéronomie à l’autonomie, du contrôle unilatéral à l’implication pluricontextuelle. Elle doit être en mesure d’engendrer le savoir – des idées, des instruments et des procédures – sans lequel il est impossible de modérer une société de la connaissance opérant de manière réticulaire et transnationale.

L’architecture polycentrique des sociétés contemporaines

Les sociétés fonctionnellement différenciées sont celles dans lesquelles les diverses sphères culturelles – la politique, le droit, l’économie, l’art, la religion… – obéissent à une logique autonome, veillent jalousement à éviter toute intrusion et entrent en relation sans qu’aucune d’entre elles puisse être considérée comme prépondérante. Ce sont, au sens strict, des sociétés sans sommet ni centre. Leurs relations d’interdépendance ne sont plus hiérarchiques mais hétérarchiques, c’està- dire structurées en forme de réseau. La complexité contemporaine consiste en cette diversification des centres de décision – correspondant à la différenciation fonctionnelle des systèmes sociaux – qu’aucun ordre hiérarchique n’est en mesure de contrôler.

La hiérarchie n’est plus, aujourd’hui, le principe ordonnateur de nos sociétés. Le traitement de la complexité de degré élevé pose de nombreux problèmes qui mettent en échec toute stratégie fondée sur la hiérarchie (Wilke 1996, 66-67) : les décideurs méconnaissent la dynamique des systèmes complexes du fait qu’en général ils n’incluent pas le déroulement temporel dans leurs calculs ou que, quand ils le font, ils ont tendance à favoriser les extrapolations linéaires ; ils ignorent les effets latéraux, les développements exponentiels ; ils pensent en termes de chaînes causales, non de réseaux et de boucles ; ils s’intéressent de préférence aux détails, à l’immédiat, en sousestimant les connexions et les perspectives d’ensemble ; ils sont souvent des adeptes du radicalisme du tout ou rien, qui aggrave encore les problèmes. Une des propriétés les plus immédiates de la complexité est qu’elle s’oppose à une conception simpliste de l’ordre, pour laquelle tout se passe comme s’il n’y avait pas d’autre alternative que celle du chaos et de l’unité totale des parties. La dichotomie habituelle entre l’anarchie et l’ordre occulte le vrai problème : trouver la juste mesure entre hasard et nécessité, complexité et contrôle. C’est pourquoi il est nécessaire de penser l’ordre, dans une société complexe, comme aussi distinct du chaos que de l’ordre parfait. Ni l’un ni l’autre ne peut être modifié ni par conséquent gouverné. C’est parce que ni l’un ni l’autre n’existe qu’il y a des gouvernements. Gouverner est une stratégie consistant à construire un ordre sélectif, un équilibre entre chaos et ordre, liberté et nécessité, contexte et autonomie.

La politique ne cherche pas seulement à produire de l’unité mais aussi à faciliter l’accord des différences. Le point de départ de la rationalité pratique est aujourd’hui la structure profonde du chaos, du déséquilibre, du désaccord et de la différence. Elle vise à coordonner les rationalités disparates sans l’aide d’une autorité suprême. Dans leur forme actuelle, les sociétés supposent « l’abandon d’une hiérarchisation fixe des fonctions, parce qu’il est impossible de savoir une fois pour toutes si la politique est plus importante que l’économie, l’économie plus importante que le droit, le droit plus important que la science… Au lieu d’une telle hiérarchisation s’impose la règle selon laquelle chaque système fonctionnel donne la primauté à sa propre fonction et, depuis le point de vue qui est le sien, traite les autres systèmes fonctionnels et la société dans son ensemble comme un environnement »(Luhmann, 1987, 34). Il s’ensuit que les sociétés de la modernité avancée doivent être considérées comme des systèmes sans sommet hiérarchique qui, du fait de la dépendance réciproque entre les systèmes fonctionnels spécialisés et autonomes, engendrent des configurations d’harmonisation et de coordination totalement distinctes en fonction des problèmes en jeu.

Les systèmes fonctionnels ne sont pas seulement spécifiques, ils projettent également différentes versions de l’unité. Toute sphère fonctionnelle, que ce soit la science, la politique, l’économie ou l’art, réduit le champ des événements pertinents à celui qui s’accorde avec la logique de sa propre fonction. Chacune d’elles tend à inclure la société entière dans sa sphère, de telle sorte que l’idée d’unité ne disparaît pas mais se diffracte en un ensemble d’unités d’origines diverses. Pour les uns, le monde est ce qui se laisse classer par la dichotomie du cher et du bon marché, pour d’autres, seules les choses vraies ou fausses existent, pour d’autres encore le monde ne trouve sa justification qu’en tant que phénomène esthétique… Chaque système projette son unité idiosyncrasique de la société en accord avec sa logique propre, et cela vaut aussi du système politique. C’est pourquoi sont dénuées de valeur toutes les représentations de la société qui font de l’un de ces systèmes partiels le représentant de la totalité, qu’il s’agisse de l’économie, du système du salut, de la technologie ou des moyens de communication. Chacune de ces conceptions prend la partie pour le tout et oublie l’interdépendance fondamentale à laquelle sont soumis tous les systèmes fonctionnels. La crise contemporaine de la politique réside justement dans le fait qu’en raison du degré élevé de différenciation fonctionnelle aucun système partiel ne peut assumer le rôle de système dominant. Avec ce constat prend fin une certaine tradition qui cherchait ou inventait l’unité de la société dans la position surplombante d’un de ses systèmes. Nous sommes à une époque où la question n’est plus pertinente de savoir qui de l’économie, de la politique, du système éducatif ou de la science revendique à juste titre la primauté, car chacune de ces réponses unilatérales est précisément le problème, dans une société où il n’est plus possible d’utiliser le mode de fonctionnement d’un quelconque système pour gérer les tensions qui surviennent entre les autres.

La complexité engendrée par les systèmes sociaux pose des problèmes d’un genre nouveau à tout projet de construction d’un ordre par l’action politique. Le propre des sociétés fonctionnellement différenciées est qu’elles produisent, en raison de leur structure, une quantité toujours plus grande de possibilités. Mais l’horizon des possibilités de chaque système particulier n’est pas celui de la société. « Le possible n’est pas simplement le possible… Il doit encore, dans la société, être élaboré de manière sélective. Pour utiliser une formule ancienne, on pourrait donc dire que le tout est moins que la somme de ses parties » (Luhmann 1975, 149). Cette surproduction de possibilités qu’aucun centre ne peut contrôler ni coordonner finit par conduire le système à un point où il risque de s’autodétruire. Toute forme de gouvernement a pour point de départ le constat suivant : les organisations fonctionnellement diversifiées paient au prix fort leur spécialisation et leur efficacité.

Mais il est clair en même temps que les systèmes d’une société développée – la politique, l’économie, l’art, la religion, la science, le droit, la santé, l’éducation, le sport, la famille – ne peuvent être rendus compatibles par une action qui indiquerait de l’extérieur la direction à suivre. Ils sont les seuls en mesure d’écarter la menace que constitue pour eux-mêmes la production de possibilités non viables, par exemple la manipulation génétique pour la science, tel usage de l’énergie pour l’économie, la prétention à l’omniscience pour la politique, le dopage pour le sport, le repliement sur la sphère privée pour la famille, ou encore l’hermétisme croissant des oeuvres pour l’art…

La tâche la plus difficile, pour celui qui gouverne, est celle qui consiste à coordonner et intégrer ces systèmes spécialisés, dans la mesure où ils constituent divers « jeux de langage », jalousement protégés face aux interventions extérieures. Chacune de ces sphères a tendance à considérer la réalité du point de vue qui lui est le plus familier (comme quelque chose de rentable, opportun, bon ou encore sain) et elle comprend difficilement que d’autres critères entrent en jeu – que l’économie ait des obligations sociales, que la politique doive prendre en compte des principes éthiques, que la bonté morale ait un rapport étroit avec la compétence professionnelle, que la santé ne puisse se permettre de dépenser sans compter... Il y a dans les systèmes sociaux ce que l’on pourrait nommer une « absence de loyauté sociale », car ils doivent une bonne partie de leur efficacité à une totalité qu’ils sont incapables de percevoir. C’est là précisément que se concentre la nouvelle fonction de la politique, fonction de médiation sociale, qui consiste à confronter les systèmes sociaux autonomes à leurs conditions de possibilité et d’impossibilité. Contrecarrer la dynamique centrifuge des systèmes différenciés, voilà où réside le vrai problème de la politique dans une société complexe.

Il est illusoire de comprendre la politique comme lieu de l’unité sociale ou comme sphère du général face au pouvoir du particulier (selon le schéma qui régit la distinction classique de l’État et de la société). On ne peut assigner à la politique une tâche qu’elle ne peut mener à bien et qui ferait nécessairement naître l’accusation d’incompétence : représenter l’unité de la société sous des conditions qui ne le permettent plus. Les systèmes complexes ne peuvent pas être gouvernés depuis un sommet hiérarchique, avec ce que cela suppose, une simplification qui ne correspond plus à la richesse, à l’initiative et à la compétence des éléments composant ces systèmes. On pourrait sortir de ce dilemme en développant l’idée d’un gouvernement du contexte social qui mettrait en œuvre des combinaisons plus complexes d’autonomie et de coordination. La principale nouveauté d’une telle idée réside dans le fait qu’elle ne met pas l’accent sur l’unité, à la différence de toutes les théories traditionnelles de la politique.

Les nouvelles tâches de la politique

On attribue à Freud l’idée qu’il y a trois « professions impossibles » : éduquer, guérir et gouverner. Ce sont des tâches qui ont en commun le fait que leur succès ne dépend pas exclusivement de l’agent mais exige la collaboration de ceux qui, au premier abord, paraissent en être les simples destinataires. Sans cette nécessaire complicité, nous n’aurions affaire qu’à un endoctrinement, à un traitement purement chimique ou un à simple contrôle politique, alors qu’éduquer, guérir et gouverner consistent en une modification qui à des degrés divers est toujours une automodification. On ne peut enseigner sans avancer des raisons, guérir en se contentant d’appliquer des recettes ou gouverner par décret. On pourrait donc dire qu’enseigner, guérir ou gouverner relèvent d’une activité plus générale, celle qui consiste à superviser. Par ce terme, on désigne une modification dont le caractère essentiel est sa capacité à réfléchir sur ellemême grâce à un tiers introduisant une perspective de second niveau. Celui qui supervise ne doit pas se substituer à celui qui agit mais l’aider à voir ce qu’il ne peut voir seul. Superviser ne signifie pas contrôler mais rendre capable (to empower). Les stratégies de changement essaient de modifier la situation d’une personne ou d’un système dont la logique ne peut être complètement comprise ni modifiée de l’extérieur. C’est pourquoi ces supposées modifications que sont l’éducation, la médecine ou la politique sont nécessairement des actions sujettes à l’insécurité et au risque. C’est pourquoi aussi l’idée d’une intervention directe et autoritaire dans ces domaines est vaine, toute modification devant y prendre la forme d’une automodification. Aucune modification ne peut être durable si elle ne parvient pas à s’insérer dans la logique propre de l’objet à modifier. S’il en est ainsi, il faut considérer la politique d’une manière nouvelle, comme une activité spécialisée visant à produire des effets qui, dans les sociétés complexes, sont extraordinairement incertains : sa fonction est de modérer l’ensemble social, d’assurer la compatibilité et la compossibilité des systèmes fonctionnels autonomes.

L’action politique doit avoir pour point de départ la reconnaissance de la complexité et de la contingence qui caractérisent nos sociétés. La cause principale de cette complexité est l’autonomisation des diverses sphères dans lesquelles sont canalisées les actions sociales. Aucune société moderne ne peut s’organiser en s’opposant au déploiement de la différenciation fonctionnelle, à la dynamique centrifuge des rationalités systémiques autonomes, à l’innovation exponentielle de la spécialisation décentralisée. Comme le dit Stephen Holmes, il n’existe pas de démocratie sans différenciation (1987, 25). Bien que la logique différenciée des systèmes sociaux soit à l’origine de certains effets négatifs, la dédifférenciation n’aurait d’autre signification que celle d’une régression aux coûts incalculables : elle accorderait la primauté à une fonction unique, que ce soit la politique, l’économie, la religion ou la morale.

Le problème est de savoir à qui, dans une société polycentrique, revient la tâche de configurer la consonance de la totalité, d’empêcher que le mouvement centrifuge des éléments de celle-ci, déconnectés les uns des autres, finisse par la dissoudre. Certaines des solutions avancées par les mouvements populistes ou communautariens voient le salut dans un appel aux normes et aux valeurs, qui constitueraient le tissu maintenant l’unité de la société. Mais le problème des valeurs englobantes, des intérêts généralisables et de tout ce qui peut être considéré comme un « ciment social » (Jon Elster) est qu’ils sont eux aussi, dans les sociétés différenciées, affectés par l’hétérogénéité. Chaque système fonctionnel a ses propres valeurs, normes et intérêts qu’il estime généralisables, qui constituent son monde et délimitent l’horizon de ses choix possibles. Un gouvernement respectueux de la différenciation sociale doit chercher à sensibiliser chacune des sphères sociales aux coûts systémiques qui résultent de la clôture de son action sur elle-même et à favoriser sa capacité d’autoobservation et de réflexion.

Dans cette perspective, la tâche prioritaire est de protéger la politique des exigences excessives et de l’hyperactivité, qui repose sur l’idée selon laquelle sa compétence est illimitée. Cela revient à demander à la politique de s’autolimiter pour respecter l’autonomie des sous-systèmes partiels, d’être capable de réfléchir sur les conditions d’intégration dans une société complexe, d’acquérir la modestie qui naît de la conscience que l’action dans des milieux à risques et opaques implique des formes décentralisées de décision. Faute d’agir ainsi, la politique oscillera entre la passivité et l’activisme, entre la démission face aux aspirations particulières cherchant à se faire reconnaître et l’intervention autoritaire dans les problèmes sociaux. Une auto-limitation active signifie que les agents politiques recherchent des possibilités d’action de manière contre-intuitive et créent les conditions de réflexion nécessaires à une prise de conscience des limites de la politique sans limites.

Une intervention attentive à chaque détail signifierait nécessairement la fin de toute vision d’ensemble de la réalité, sans laquelle il n’est pas d’action politique. Il est dans l’intérêt réflexif de la politique d’éviter la surcharge à laquelle elle devrait faire face si sa compétence était illimitée. En réalité, la politique s’est imposé une série de restrictions artificielles afin d’éviter d’avoir plus tard à agir, sous la pression d’un problème déterminé, de manière irrationnelle : c’est le sens de la division fonctionnelle du pouvoir, de la différenciation des tâches politiques centrales et plus spécialisées, de la reconnaissance du principe de subsidiarité, de l’existence de zones interdites (la banque centrale instituée pour garantir un fonctionnement autonome du système économique, l’autonomie des universités pour protéger le système éducatif des intrusions de la politique, l’indépendance des juges pour assurer l’autonomie du pouvoir judiciaire). De telles formes d’auto-limitation, qui en général ont été conquises à la suite de conflits politiques tragiques, et non sans résistances, garantissent la politique contre sa propre irrationalité.

Sans un réel recentrage des tâches de l’État sur son noyau de compétences et sur les biens collectifs fondamentaux, la politique n’a pas, selon moi, la moindre chance de prendre conscience de l’extrême complexité des processus, problèmes et projets sociaux et de parvenir à les gouverner. Il ne s’agit pas tant de réformer l’administration que de reconsidérer la fonction de l’État. C’est seulement quand les tâches de la politique auront été formulées adéquatement – c’est-à-dire en accord avec la réalité sociale – que l’on pourra tirer des conséquences quant à l’organisation de l’administration publique.

L’État ne peut plus prendre des décisions souveraines car il dépend dans une trop grande mesure d’un savoir, de conditions de décision et de moyens financiers qui sont largement partagés au sein de la société. Dans les sociétés actuelles, la politique n’a plus le pouvoir d’obliger. Non seulement lui font défaut les moyens nécessaires mais il est de plus en plus difficile, du fait de l’entrelacement et de l’interdépendance des États, d’identifier l’institution qui peut et doit mettre en oeuvre une politique déterminée. La politique est devenue un acteur à demi souverain sur une scène où jouent des pouvoirs déterritorialisés. L’État en tant que couronnement d’un ordre hiérarchique est quelque chose d’étrange dans une société qui a renoncé à la hiérarchie en tant que principe organisateur de sa complexité. Même les bonnes intentions du Welfare State ne parviennent pas à sauver le prestige de l’État protecteur de la société. Il convient d’ajouter que cette transformation n’est pas si surprenante et singulière qu’elle en a l’air et que, malgré les apparences, la politique ne perd pas pour autant le poids qui est le sien dans la société. Ce qui a changé, ce sont les fonctions et tâches qui lui reviennent. Coordonner les systèmes ayant des logiques différentes, assurer un minimum d’unité dans la société, modérer les intérêts opposés, ce ne sont pas là des activités de peu d’importance. Le changement décisif réside dans le fait que la politique ne peut plus mener à bien cette fonction sur le mode conventionnel du gouvernement direct et autoritaire mais seulement sur le mode du gouvernement indirect. Corrélativement disparaît aussi la définition autoritaire, hiérarchiquement simplifiée, du bien commun et de l’intérêt public.

L’apprentissage de la coopération

Dans une société qui n’admet plus le gouvernement direct, centralisé, hiérarchique et autoritaire, mais exige qu’il soit contextuel, hétérarchique et discursif, les tâches de l’État subissent une modification décisive. La complexité signifie qu’en raison des dépendances réciproques aucun système social ne peut décréter que sa vision du monde est exemplaire et obligatoire. La complexité générale ne permet à aucun d’eux de gérer sa propre complexité et de réduire à sa propre logique les opérations de tous les autres. La relation délicate entre complexité et contrôle a pour conséquence qu’il ne suffit plus de détenir un pouvoir pour gouverner.

La société de la connaissance met en question la capacité de l’État à prendre les décisions collectives susceptibles de s’imposer à tous. La difficulté réside dans le fait que dans une telle société seuls survivent les systèmes qui sont disposés à apprendre et sont capables de le faire (Wiesenthal 1994). La politique se trouve face à cette question : se transformera-t-elle en modérateur des processus sociaux d’apprentissage ou conservera-t-elle le style normatif traditionnel qui la marginalise par rapport à la nouvelle réalité sociale ? J’entends par style normatif ce que Luhmann, dans un autre contexte, dit au sujet de certaines attentes : qu’elles se caractérisent par la ferme résolution de ne tirer aucune leçon de l’échec (1972, 43). Le gouvernement qui ne parvient pas à se faire reconnaître, qui se heurte aux nouvelles formes de savoir ou s’appuie sur des expériences dépassées n’est pas en accord avec le devoir d’apprendre que la société de la connaissance a élevé au rang d’impératif catégorique suprême. Dans une société capable d’apprentissage, tous les systèmes fonctionnels, y compris la politique, renoncent à la prétention de posséder la solution correcte et reconnaissent leur dépendance réciproque, cela afin de parvenir à s’entendre autour de stratégies d’auto-gouvernement et d’éviter au moins le désastre des solutions unilatérales.

Reconnaître qu’il est impossible d’administrer le projet social autoritairement, depuis une position centrale, ne signifie pas adopter une attitude passive face au fonctionnement parfois irrationnel ou tragique du système économique. Il existe des stratégies de changement, qui ne sont pas de simples adaptations aux circonstances, qu’on peut mettre en oeuvre sans intervention autoritaire, au moyen d’un auto-gouvernement décentralisé cherchant à optimiser les conditions d’évolution de la totalité.

A quelles conditions chacun des sous-systèmes peut-il entrer dans un processus de coordination et d’intégration avec les autres à l’intérieur du système d’ensemble ? La difficulté principale réside dans le fait que les sous-systèmes n’ont aucune raison de se préoccuper de cette coordination, ceci parce qu’ils sont incapables de se mettre dans la situation insolite où ils verraient ce qui ne dépend pas seulement d’eux, où ils observeraient ce que normalement ils n’observent pas, à savoir les effets de leur mode d’action sur les autres et sur la société dans son ensemble. En raison de leur autoréférentialité, les systèmes sociaux complexes se réfèrent d’abord exclusivement à eux-mêmes, réagissent devant les circonstances qui sont les leurs et perçoivent leur environnement de manière sélective, en fonction de leurs propres critères de pertinence. Grâce aux théories constructivistes de la connaissance, nous comprenons mieux, aujourd’hui, que nous ne pouvons voir ce que nous ne savons pas. Cette cécité spécifique des systèmes autoréférentiels peut être dépassée quand un système cesse de comprendre l’extérieur comme quelque chose qui n’a rien à voir avec lui. En suivant Luhmann (1984, 617) on peut nommer réflexion la capacité qu’a un système d’orienter de cette manière ses propres opérations pour configurer son identité. La réflexion est une manière de se gouverner soi-même par laquelle les systèmes thématisent leur propre identité et comprennent que leur environnement est fait d’autres systèmes, que tout système est aussi un environnement pour les autres systèmes.

L’idée de réflexion a une conséquence dans le champ politique : une déhiérarchisation n’est possible que si dans tous les systèmes sociaux sont réunies les conditions pour que l’élimination des limitations d’origine externe soit suivie de la mise en place d’un équivalent fonctionnel de l’auto-limitation. La réflexion introduit à l’intérieur des systèmes l’obligation de se limiter, en substituant l’auto-contrôle au contrôle externe. Si l’on veut éviter que la dissolution du contrôle externe débouche sur le chaos, il faut que les mécanismes qui, dans les sous-systèmes, assurent le contrôle garantissant la compatibilité et la configuration décentralisée d’un cadre commun, deviennent des mécanismes d’auto-gouvernement.

La question est de savoir si les organisations et corporations ont suffisamment de perspicacité pour protéger leurs propres intérêts contre ellesmêmes. C’est le cas lorsque, à la manière d’Ulysse face au chant des sirènes, elles se lient elles-mêmes dans le présent pour se protéger du danger d’une irrationalité future. L’auto-limitation est une politique par laquelle le système exclut certaines de ses possibilités dans son propre intérêt afin de se protéger contre lui-même, c’est-à-dire contre les conséquences dommageables et autodestructrices de ses actions à court terme.

Le postulat de Norbert Elias (1969) – le processus de civilisation consiste essentiellement dans la création des conditions psychologiques et sociales qui permettent de substituer à la limitation d’origine externe l’auto-limitation – peut aider à dégager le caractère central de l’idée d’auto-limitation. S’agissant des relations entre les systèmes complexes différenciés, l’auto-limitation d’origine externe est non seulement contre-productive, dans la mesure où elle annule la pluralité et réduit les choix possibles, elle est aussi inopérante, car les systèmes complexes ne peuvent être gouvernés de l’extérieur qu’au prix d’une simplification forcée et jamais de manière adéquate.

La coordination est difficile parce qu’elle exige des participants qu’ils développent des capacités de réflexion et de stratégie, qualités qui sont en contradiction avec la logique autoréférentielle des systèmes. Dans un contexte de logiques divergentes, la coordination ne survient pas spontanément mais exige une préparation et un effort sérieux. Étant donné que les systèmes sont à la fois différenciés et interdépendants, il est normal qu’ils donnent naissance à des dynamiques incontrôlées, à des risques et des comportements égoïstes. C’est pourquoi ces systèmes doivent prendre conscience de la nécessité dans laquelle ils sont de contrôler leur pouvoir de produire du chaos. Ils sont poussés à développer leur capacité potentielle de s’autolimiter entre autres par l’espoir du bénéfice commun qui peut résulter des actions intégrées. Alors que l’affrontement des systèmes structurés hiérarchiquement débouche sur des jeux à somme nulle – ce que l’un gagne, l’autre le perd – la coordination offre la possibilité de jeux à somme positive.

Pour que de tels jeux aient lieu, il est nécessaire que les agents développent des stratégies qui vont bien au-delà du simple marchandage conjoncturel. Mais il existe également de réelles motivations égoïstes en faveur de la coopération, d’autant plus puissantes que l’incapacité de coopérer est plus coûteuse. Parmi les facteurs permettant de mettre en place ce régime de coordination, Robert Axelrod en signale un particulièrement important : la vision, la capacité de diriger sa propre action en tenant compte des configurations définies par les projets à long terme. La vision est une pré-vision. Il n’y a pas de réflexion sans la capacité d’attendre, de différer la gratification, sans un « égoïsme éclairé ». C’est elle qui permet de raisonner sur les futurs imaginaires, de conduire l’action présente en calculant « dans les ombres du futur » (Axelrod 1984, 174). Pour cette raison, ces formes de collaboration ne sont pas fréquentes.

Les particularités d’une structure hiérarchique – rivalités internes, égoïsmes organisés, concurrence improductive – n’ont pas fondamentalement leur origine dans les sous-systèmes mais bien dans les distorsions de la communication qu’engendre la hiérarchie elle-même. Dans une structure différente, la spécificité de chacun des éléments n’a pas à être défendue contre un pouvoir perçu essentiellement comme une instance de contrôle. Chaque élément peut au contraire attendre un appui, des conseils, une médiation, en un mot une aide lui permettant d’exercer sa propre responsabilité. Une telle manière d’agir, décentralisée et réticulaire, accroît la probabilité d’effets avantageux à la fois pour les parties et pour le système tout entier.

Dans les situations complexes, il est très peu probable que les conflits prennent la forme de jeux à somme nulle. La coopération augmente la possibilité des jeux à somme positive, où il y plusieurs gagnants, et optimise les avantages qu’on peut attendre, pour l’organisation dans son ensemble, des diverses combinaisons. La première mission de la politique est précisément de faire en sorte que l’unité de la société devienne effective et agissante en tant que valeur ajoutée de la coopération, elle est de passer du critère de négociation de Pareto – dont le résultat est le plus petit commun dénominateur, puisqu’aucun agent ne fait un choix qui a des conséquences négatives pour lui – à cet autre critère que l’on pourrait formuler ainsi : quand l’expérience, les garanties institutionnelles et les autres manières de stabiliser la coopération font naître une grande confiance, les membres d’un réseau peuvent assumer des risques et même des pertes parce qu’ils s’attendent à ce qu’ils soient compensés dans le futur. La confiance ne fait pas tant référence aux agents qu’au système de négociation lui-même, qui permet d’accorder plus d’attention aux avantages communs qu’aux risques de la coopération.

L’État superviseur

Entre la passivité et la planification hiérarchique, il existe une troisième possibilité, celle qui fait du gouvernement du contexte la caractéristique fondamentale de la supervision politique et la forme de base de l’auto-contrôle des systèmes complexes.

Les agents sociaux ont besoin d’une capacité stratégique pour voir les avantages d’une coordination positive. Ces derniers ne deviennent visibles, en effet, que lorsque la perspective des agents permet de reconnaître un avantage futur qui pourra compenser, ne serait-ce que partiellement, un inconvénient présent. La question est donc de savoir sous quelles conditions contextuelles il peut devenir évident pour les agents, malgré les inévitables zones de cécité, que certaines formes de coordination sont stratégiquement avantageuses, même en présence de coûts réels. La figure décisive est ici celle d’un tiers, qui peut découvrir des perspectives surprenantes et de nouveaux choix possibles – d’une troisième instance sous la forme d’un médiateur, modérateur ou superviseur venant rompre le cercle vicieux engendré par l’étroite autoréférentialité des intéressés et encourager ces derniers à opérer les détours qui, dans un processus de ce type, sont inévitables.

Le contrôle décentralisé des conditions contextuelles signifie que la constitution d’une organisation complexe différenciée ne peut se passer d’une orientation commune minimale, mais qu’aucune unité centrale ou sommet hiérarchique du système ne peut produire ce contexte commun. Plutôt que de se focaliser sur les problèmes présents, la planification devrait se proposer la tâche de mettre au point des stratégies ayant comme objectif le changement autonome des systèmes sociaux, de manière à produire des systèmes qui posent moins de problèmes (Forrester 1971, 82). De telles procédures visent à résoudre les problèmes de manière indirecte, elles ne se contentent pas de les laisser tels qu’ils sont mais ne les aggravent pas non plus par la logique perverse de l’action simplificatrice. On peut qualifier ce contrôle d’indirect car il n’est pas dicté par une instance dominante ou centrale. Ce type d’action correspond à des circonstances historiques dans lesquelles l’idée d’un ordre par la hiérarchie et la planification est tout aussi dépassée que celle, libérale, d’un ordre spontané. L’idée de l’État superviseur tend à faire de la politique une instance de supervision ou de ré-vision des décisions fondamentales des autres systèmes sociaux. La supervision est la manière de se gouverner soi-même la plus appropriée dans une société de la connaissance, dont le problème principal, face à la menace écologique, aux risques technologiques et à surabondance d’informations, est sa propre viabilité. Une telle compétence ne prend pas appui sur l’idée ancienne de la primauté – ou ce qu’il en reste – du pouvoir étatique mais sur la fonction spécifique de la politique, dont la responsabilité propre est de produire et de garantir les biens collectifs auxquels la société ne peut renoncer. Une telle fonction est parfaitement compatible avec le principe selon lequel la définition de tels biens, qui n’est plus la prérogative de l’État, est aussi l’affaire des instances de négociation.

La supervision amplifie la différence entre la perspective interne et la perspective externe en faisant intervenir une troisième vision, celle du superviseur. Le croisement des perspectives d’observation, d’information et de communication rendu ainsi possible enrichit l’ensemble des critères pertinents pour la décision et conduit les agents à s’interroger sur celles de leurs actions qui mettent en danger un bien collectif. L’objectif est ici de mettre en place des compatibilités entre différents jeux de langage. Dans les sociétés complexes également, l’ordre tient à la grammaire régissant le transfert des informations compréhensibles. Ces règles de transfert permettent de construire des procédures grâce auxquelles un système devient compréhensible pour un autre et peut obtenir des informations compréhensibles provenant d’autres systèmes. On parvient ainsi à obtenir un ensemble de conditions minimales de compatibilité réciproque. Les règles de transfert sont chargées de réduire, au moins de manière ponctuelle et progressive, la cécité relative aux conditions d’action des autres systèmes, qui est une conséquence de l’autoréférentialité propre à chacun d’eux. La supervision cherche à renforcer la capacité d’observation en multipliant les perspectives. Elle doit agir comme un processus de réflexion permettant de mettre en lumière et de prouver la contingence des zones de cécité et rétrécissements de points de vue qui affectent, dans tout système fonctionnel, les processus de décision : le droit est aveugle à ses propres conditions politiques, la santé ignore les coûts qu’elle engendre, l’économie fuit ses responsabilités sociales, l’art n’est pas sensible à son caractère hermétique, la morale ne perçoit pas la complexité des problèmes… La fonction de la supervision consiste à rendre manifeste ce que les autres agents n’ont pas vu lors du premier processus de décision. Elle cherche à réactiver des possibilités restées latentes. Elle agit comme le complément d’une pratique sociale qui est toujours obligée de réduire à l’unité la pluralité des options. Il faut ajouter que le but du superviseur est de se rendre superflu le plus rapidement possible (Derra-Wippich 1991, 158). C’est la raison pour laquelle le régime de la supervision est un régime de responsabilité, qui ferme la porte à la stratégie consistant à faire endosser aux autres ses propres déficiences, puisque les systèmes sont toujours responsables de leurs propres opérations.

Bibliographie

Axelrod, Robert (1984), The Evolution of Cooperation, New York, Basic Books. Derra-Wippich, Ingrid (1991), « Supervision von Supervisoren », in H. Brandau (ed.), Supervision aus systemischer Sicht, Salzburg, O. Müller. Elias, Norbert (1969), Über den Prozess der Zivilisation, Bern, Francke. Forrester, Jay (1971), « Planung unter dem dynamischen Einfluß komplexer sozialer Systeme », in Ronge, Volker/Günter Schmieg (ed.), Politische Planung in Theorie und Praxis, München, Piper. Luhmann, Niklas (1972), Rechtssoziologie, Reinbeck, Rowohlt. — (1975), Soziologische Aufklärung 2, Opladen, Westdeutscher Verlag. — (1984), Soziale Systeme. Grudriss einer allgemeine Theorie, Frankfurt, Suhrkamp. — (1987), Soziologische Aufklärung 4, Opladen, Westdeutscher Verlag. Wiesenthal, Helmut (1994), « Lernchancen der Risikogesellschaft », in Leviathan, 22/1, 135-159. Willke, Helmut (1996), Ironie des Staates. Grundlinien einer Staatstheorie polyzentrischer Gesellschaft, Frankfurt, Suhrkamp.

par Daniel Innerarity

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