Emilio Gentile

Les Religions de la politique. Entre démocraties et totalitarismes

Une critique de Solange Chavel

Thèmes : Totalitarisme

Date de parution : 4 mai 2006

Editeur : SEUIL
Collection : Couleur Des Idées
ISBN : : 2020580454
Nb. de pages : 336 pages
Prix : 24 euros.

Version imprimable fontsizeup fontsizedown
Télécharger cet article au format PDF (117.7 ko)
Référence : Critique publiée dans Raison publique, n° 4, mai 2006, pp. 105-10.

- Traduction d’Anna Colao, Paris, Editions du Seuil, 2005 Religioni della politica. Fra democrazie e totalitarismi, Guis. Laterza & Figli, 2001

« Voyage au cœur des religions de la politique » (p.250) , qui conduit de la démocratie américaine du XVIIIe siècle aux régimes du XXIe siècle en passant par tous les continents, le livre d’Emilio Gentile propose d’analyser une articulation particulière de la religion et de la politique. Il ne s’agit pas de ce que l’auteur appelle les « politisations de la religion », c’est-à-dire des cas où une religion se sert du pouvoir politique comme d’un instrument de prosélytisme. Il ne s’agit pas non plus d’une instrumentalisation de la religion au profit d’un pouvoir politique. Il s’agit, plus spécifiquement, de tous les cas où le champ politique lui-même se voit investi de valeurs transcendantes, où il devient le pivot de « croyances, mythes, rites et symboles » qui en font une véritable religion. Dans ce cas, « nous assistons à la formation d’une religion de la politique, religion désignant un système de croyances, de mythes, de rites et de symboles qui interprètent et définissent le sens et la fin ultime de l’existence humaine, en subordonnant le destin de l’individu et de la collectivité à une entité suprême » (p.14) . L’ouvrage entier repose donc sur ce constat, abondamment et parfois tragiquement illustré au cours du siècle passé, que, dans les sociétés modernes et sécularisées, la politique peut être investie de valeurs transcendantes et jouer pour les individus et la collectivité le même rôle de guide moral, de garant du sens de l’existence que jouent les religions. Mais, Emilio Gentile prend soin de le préciser dès le départ, et la variété des cas examinés au cours de l’ouvrage l’atteste, il ne s’agit pour lui ni de dénoncer ni de promouvoir cet investissement de la politique par des croyances, mythes, rites et symboles. Car la religion de la politique peut aussi bien prendre la forme d’une « religion civile », qui « garantit la pluralité des idées, la libre compétition pour l’exercice du pouvoir et la révocabilité des gouvernants de la part des gouvernés grâce à des méthodes pacifiques et constitutionnelles », que d’une « religion politique » qui « sacralise un système politique fondé sur le monopole irrévocable du pouvoir, sur le monisme idéologique, sur la subordination obligatoire et inconditionnelle de l’individu et de la collectivité à ses lois » (p.16) . La religion de la politique peut aussi bien intervenir dans un contexte démocratique et soucieux des libertés individuelles que s’illustrer dans des régimes autoritaires : sa caractéristique principale n’est pas là, mais dans le rapport à la sphère politique comme à un domaine de valeurs communes et transcendantes.

La description de Gentile suppose donc l’existence d’une « dimension religieuse de la politique en tant que politique » (p.26) . C’est dire que l’auteur refuse d’emblée ce qu’il appelle l’interprétation « charlatanesque » des religions de la politique, qui ne verrait dans les croyances, mythes, rites et symboles dont se voit auréolé le pouvoir qu’un moyen purement instrumental d’asseoir une domination. Au fond, une telle interprétation souffre du défaut commun à toutes les lectures qui prétendent « démystifier » un phénomène et le lire exclusivement comme une entreprise cynique de tromperie : pour qu’une tromperie fonctionne, il faut encore qu’elle soit vraisemblable. Pour que la religion de la politique puisse être instrumentalisée par des dirigeants peu scrupuleux, il faut pourtant qu’il soit possible d’investir le champ politique de telles valeurs. L’interprétation charlatanesque souligne avec raison l’usage instrumental que les régimes totalitaires notamment ont fait de la sacralisation du pouvoir, elle ne permet pas d’expliquer pourquoi le champ politique peut se voir investi de telles valeurs. Contre cette interprétation réductrice, Gentile s’inspire de trois autres thèses. Il reprend à Durkheim son analyse fonctionnaliste de la religion, qui lui assigne le rôle social d’expression de la totalité de la vie collective, autour de valeurs communes. L’interprétation fidéiste se place cette fois du point de vue des « croyants » pour soutenir que la religion de la politique intervient, dans des sociétés modernes largement sécularisées, pour remplir le vide laissé béant par le recul des religions traditionnelles. L’interprétation à laquelle Gentile semble le plus emprunter s’inspire de la théorie du sacré avancée par l’historien des religions Rudolf Otto à propos des religions antiques : le sacré est l’expérience du « numineux », c’est-à-dire d’une puissance qui tout à la fois dépasse, est insaisissable et incompréhensible, et en même temps attire, appelle, suscite un comportement particulier. Selon Gentile, « une fois libéré de la sacralisation que lui avait assignée la religion traditionnelle, l’Etat peut apparaître comme une réalité numineuse, une puissance impressionnante qui instaure un lien de totale subordination » (p.45-46) .

Le pari de l’ouvrage est alors de montrer que l’unique vocable de « religion de la politique » peut être pertinent pour analyser des phénomènes aussi divers que, dans l’ordre, la démocratie américaine des Pères fondateurs, la démocratie française du XVIIIe siècle, les « nouvelles religions de la société, de l’humanité, de la nation » (p.79) qui surgissent au XIXe siècle avec des personnages comme Saint-Simon, Comte, Mazzini ou Mickiewicz, le fascisme italien, le nazisme et la Russie communiste, les « déifications communistes » (p.214) (Chine de Mao, Corée de Kim Il-Sung). Gentile appuie à chaque fois sa démonstration sur deux éléments majeurs : d’abord, il cite abondamment les intellectuels de l’époque qui ont pu dans chaque cas analyser ces régimes comme des religions d’un nouveau genre ; ensuite, il s’efforce de mettre en valeur les « croyances, mythes, rites et symboles » qui ont accompagné ce processus de sacralisation de la politique. Le cœur de l’ouvrage est donc consacré à la patiente description de ces cas historiques, qui tend à en dégager progressivement les invariants. Gentile peut ainsi conclure sa démonstration par l’énoncé de quatre symptômes de la religion de la politique : Une religion de la politique se manifeste par conséquent chaque fois qu’un mouvement ou un régime politique : a) consacre la suprématie d’une entité collective séculière en la situant au centre d’une constellation de croyances et de mythes qui définissent le sens et la finalité de l’existence sociale et déterminent les principes du bien et du mal ; b) formalise cette conception en un code de conduite éthique et sociale qui lient l’individu à l’entité sacralisée par une fidélité et un dévouement qui peuvent aller jusqu’au sacrifice de sa vie ; c) considère que les siens appartiennent à une communauté d’élus et interprète sa propre action politique comme une fonction messianique pour l’accomplissement d’une mission au profit de l’humanité ; d) institue une liturgie politique vouée à adorer l’entité collective sacralisée à travers le culte des figures qui la matérialisent et la représentation mythique et symbolique d’une histoire sacrée, périodiquement actualisée dans la ré-évocation rituelle des événements et des exploits réalisés par la communauté des élus au cours de l’Histoire (p.256-257) . À ce titre, l’ouvrage de Gentile remplit bien la tâche qu’il s’était proposé : fournir « une introduction critique à l’étude de la sacralisation de la politique, fondée sur une enquête qui mêle histoire et analyse théorique » (p.25). Il présente un matériau abondant et permet d’ouvrir certaines questions proprement conceptuelles. Une première question peut tout simplement surgir de l’expression « croyances, mythes, rites et symboles », qui parcourt le livre. Selon Gentile, c’est en effet la présence simultanée de ces quatre éléments qui signale l’existence d’une religion de la politique. De fait, l’ouvrage permet d’illustrer chacun de ces termes : l’analyse du billet de un dollar qui ouvre le livre illustre de manière manifeste l’usage des symboles ; le culte de la personnalité maoïste, par exemple, et l’écriture d’une histoire sainte avec la Longue Marche présentent les aspects mythiques et rituels ; la doctrine du Juché de Kim Il-Sung met en valeur le système de croyances que son régime s’est employé à enraciner, etc. Mais on pourrait avoir envie de demander comment s’articulent ces quatre éléments, dont deux – croyances et mythes – sont relatifs au discours qu’une communauté tient sur elle-même, et deux autres – rites et symboles, touchent aux pratiques et usages qu’elle met en œuvre. Est-ce que les croyances sont nécessaires à la mise en place des rites et des symboles ? Ou est-ce au contraire la pratique des rites et l’usage des symboles qui permet d’enraciner et de donner chair aux croyances et aux mythes ? Quel élément conditionne l’autre : le discours, la construction d’une identité narrative, ou sa ritualisation et son rappel symbolique ? On imagine que la réponse est sans doute loin d’être univoque, et que les différents éléments s’influencent et se confortent les uns les autres. Mais poser la question permet de tenter de distinguer les croyances imposées autoritairement de celles qui naissent plus spontanément d’une histoire et laissent davantage de prise à une éventuelle critique. Gentile propose en effet lui-même de distinguer les « religions politiques », autoritaires, des « religions civiles », démocratiques et libérales. Mais le vocable unique de « religion de la politique » qu’il déploie et exemplifie tout au long de l’ouvrage permet mal de distinguer ses deux sous-espèces. On peut alors se demander où passe la limite entre une religion de la politique qui symbolise l’excès d’un pouvoir autoritaire et étouffant, et une religion de la politique qui reflète au contraire l’unité d’une collectivité, construite par le partage d’une histoire. La recherche d’un tel critère de distinction semble comporter deux étapes. On pourrait tout d’abord mettre en doute le fait que des « croyances », avec ce qu’elles supposent d’irrationnel, puissent être compatibles avec quelque collectivité politique libérale que ce soit. Même s’il se montre extrêmement prudent et nuancé, Gentile semble pourtant pencher vers l’idée que les croyances collectives demeurent presque indispensables au fonctionnement d’une collectivité politique. S’il ne l’affirme pas lui-même, la citation de Tocqueville placée en exergue semble incliner fortement en ce sens. Mais cette même citation ouvre la deuxième étape de l’argumentation. Si l’on suppose en effet que toute collectivité suppose le partage de certaines croyances, qu’est-ce qui permet alors de distinguer entre des croyances autoritaires et des croyances qui laissent place à une critique libérale ? La citation de Tocqueville, à cet égard, est presque inquiétante :

« Les croyances dogmatiques sont plus ou moins nombreuses, suivant les temps. Elles naissent de différentes manières et peuvent changer de forme et d’objet ; mais on ne saurait faire qu’il n’y ait pas de croyances dogmatiques, c’est-à-dire d’opinions que les hommes reçoivent de confiance et sans les discuter. Si chacun entreprenait lui-même de former toutes ses opinions et de poursuivre isolément la vérité dans des chemins frayés par lui seul, il n’est pas probable qu’un grand nombre d’hommes dût jamais se réunir dans aucune croyance commune. Or, il est facile de voir qu’il n’y a pas de société qui puisse prospérer sans croyances semblables, ou plutôt qu’il n’y en a point qui subsistent ainsi ; car, sans idées communes, il existe encore des hommes, mais non un corps social. Pour qu’il y ait société, et, à plus forte raison, pour que cette société prospère, il faut donc que tous les esprits des citoyens soient toujours rassemblés et tenus ensemble par quelques idées principales ; et cela ne saurait être, à moins que chacun d’eux ne vienne quelquefois puiser ses opinions à une même source et ne consente à recevoir un certain nombre de croyances toutes faites » [1]

Ce que suggère en effet Tocqueville, ce n’est pas seulement que les croyances collectives doivent exister pour que la communauté politique soit durable, c’est que celles-ci sont de surcroît nécessairement dogmatiques. Où peut alors résider la distinction entre « religions politiques » et « religions civiles » ? Sans prétendre résoudre la question, on peut suggérer qu’une piste de réponse se trouve peut-être dans l’étude de la formation historique des croyances et des rites. A titre d’exemple, on peut proposer le contraste suivant, entre les croyances et les rites tels qu’ils se sont développés dans la Corée de Kim Il-Sung et tels qu’ils se sont développés dans la France républicaine. La description que Gentile donne dans son livre montre clairement que, dans le cas de la Corée de Kim Il-Sung, « croyances, mythes, rites et symboles » sont imposés autoritairement, pour servir une fin politique évidente, qui est le maintien au pouvoir du dictateur : « A partir des années soixante, il [Kim Il-Sung] favorisa vivement l’institution d’une religion politique fondée sur la divinisation de sa personne et sur la sacralisation de sa pensée, la doctrine Juché (“Compter sur ses propres forces”), un mélange de marxisme, de léninisme et de nationalisme imposé à toute la population par le règne de la terreur, de la propagande et une politique d’endoctrinement capillaire et systématique » (p.220) . Croyances et mythes servent à construire une communauté politique unie autour de la personnalité du dirigeant. Or, il semble que les « croyances, mythes, rites et symboles » politiques, présents de manière également manifeste dans la République française, aient cependant une histoire toute différente, et se soient formés et maintenus au moins autant sous l’impulsion du pouvoir politique que par la pratique spontanée des individus. On peut par exemple songer à la manière dont Antoine Prost, dans ses études sur les monuments aux morts édifiés après la première guerre mondiale, montre qu’il s’agit là d’une institution spontanée, qui vient incarner une religion républicaine abstraite non pas en vertu d’un décret de l’Etat, mais en réponse aux pratiques mêmes des citoyens [2]. La constitution d’une histoire collective commune, la pratique des rites qui la maintiennent vivante et présente à l’esprit des individus, ne sont pas le fait du pouvoir. Antoine Prost montre ainsi que ce culte qui se développe dans l’entre-deux-guerres autour des monuments aux morts ne doit pas être lu comme un culte patriotique et cocardier, mais tout au contraire comme un culte républicain : « Le culte républicain des morts de la guerre, tel qu’il se constitue et se pratique entre les deux guerres, est sans doute le seul exemple historique de religion civile au sens de Rousseau, et il apparaît en un moment précis. D’une part, avec la séparation des Eglises et de l’Etat, celui-ci s’est interdit de faire appel aux religions constituées pour développer l’amour des lois. D’autre part, la guerre a été terrible, et les sacrifices qu’elle a demandés excèdent ce qu’on peut attendre de la simple obéissance civique » [3].

Avec le concept de « religion de la politique », Gentile nous invite à voir comment, dans des sociétés modernes et sécularisées, le champ politique en vient presque naturellement à devenir le garant des valeurs et de la vie des individus. Il s’attache ainsi à souligner le rôle que l’irrationnel, les émotions, l’identification « dogmatique » – pour reprendre le terme de Tocqueville – à une histoire collective peuvent jouer dans la constitution d’une unité politique. Mais la distinction qu’il propose de faire entre des religions politiques autoritaires et des religions civiles, démocratiques et libérales, ouvre un questionnement sur les modes de formations de ces croyances et la manière dont les individus sont amenés à y adhérer.

Une critique de Solange Chavel

Version imprimable fontsizeup fontsizedown
Pour citer cet article :
Télécharger cet article au format PDF (117.7 ko)

Notes

[1] Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, cité p.7

[2] Prost Antoine, « Les monuments aux morts. Culte républicain ? Culte civique ? Culte patriotique ? » in Nora Pierre (dir.), Les Lieux de mémoire, Paris, Editions Gallimard, 1997, tome I, p.199-223

[3] Prost Antoine, op.cit., p.218-219

© Raison-Publique.fr 2009 | Toute reproduction des articles est interdite sans autorisation explicite de la rédaction.

Motorisé par SPIP | Webdesign : Abel Poucet | Crédits