La police à la lumière de la raison

Une critique de Hélène L’Heuillet

Thèmes : Sécurité

Date de parution : 23 avril 2003

Editeur : PU Montréal
Collection : parametres
ISBN : : 2-7606-1865-X
EAN : : 9782760618657
Nb. de pages : 392 pages
Prix : 32 euros.

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Référence : Critique publiée dans Raison publique, n° 2, avril 2003, pp. 110-19.

- Jean-Paul Brodeur, Les Visages de la police. Pratiques et perceptions, Montréal, 2003, Presses universitaires de Montréal, 392 p.
- Jean-Paul Brodeur, Dominique Monjardet, Connaître la police. Grands textes de la recherche anglo-saxonne, Paris, La Documentation française, « Les Cahiers de la sécurité intérieure », hors série, 2003, 459 p.

Destinée à protéger la société, mais capable de la menacer à son tour, vouée à faire la lumière, mais préférant demeurer opaque, miroir de la communauté mais en marge de celle-ci, la police offre aux philosophes et aux sociologues un angle de choix pour comprendre le monde contemporain et le sens du vivre ensemble. Depuis une cinquantaine d’années, l’intérêt pour la police s’est développé, particulièrement dans le monde anglo-saxon, et plus précisément en Amérique du nord. C’est avec la thèse de William Westley — qui date de 1950 mais parut vingt ans plus tard — que fut de facto ébranlée la résistance de la police à devenir objet de connaissance. Référence toujours actuelle de la sociologie policière, The Police : a Sociological Study of Law, Custom and Morality porte sur la violence exercée par la police, et décrit comment se constituent l’éthique policière dans ses aspects les plus paradoxaux. L’auteur montre ainsi que les policiers se sentent menacés par ceux qu’ils ont charge de rassurer, ont tendance à se replier sur eux-mêmes et à se considérer comme étrangers dans leur société — sans parler de la corruption et du racisme. Westley fut suivi par un autre fondateur, Egon Bittner, dont le texte de 1970, “ De la faculté d’user de la force comme fondement du rôle de la police ” reposa, pour la première fois depuis la fin du XVIIème siècle, la question de la définition de la police, signant ainsi le retour de celle-ci dans le domaine de la théorie, qu’elle avait quitté depuis la fin de l’époque des Lumières.

Peu connus en France — où la réflexion contemporaine sur l’institution policière est encore à ses débuts — les textes fondateurs de la recherche anglo-saxonne sur la police sont désormais accessibles en français grâce à l’initiative des Cahiers de la sécurité intérieure qui ont confié à Dominique Monjardet et Jean-Paul Brodeur le soin de les réunir. Cette anthologie n’est pas une collection, mais un instrument de travail indispensable pour tous ceux qui veulent essayer de comprendre la place et le rôle de la police dans la société : les textes sont introduits, replacés dans leur contexte, et éclairés par les problématiques qui les ont fait naître ou qu’ils ont contribué à formuler. Cet ouvrage est lui-même emblématique de l’itinéraire de Jean-Paul Brodeur. Professeur de criminologie à l’Université de Montréal, ce chercheur québécois à la réputation internationale est une des figures les plus importantes des études actuelles sur la police. Il est aussi un grand connaisseur de l’Europe, et particulièrement de la France où il fit son doctorat de philosophie. Sa carrière durant, il a fait l’interface entre la recherche nord-américaine et la recherche française, et confronté les deux traditions : celle de la police française — auxiliaire de l’État, depuis la monarchie où elle fut fondée en 1667, à la république, en passant par l’Empire et les périodes sombres de notre histoire — et celle du Royaume-Uni, des États-Unis, et du Canada et où la police est davantage pensée comme une activité de policer la société (policing) que comme un bras de l’Etat. Le livre qu’il a fait paraître en 2003 aux Presses universitaires de Montréal, Visages de la police, regroupe les points fondamentaux de son travail théorique. Il y dresse le portrait des multiples aspects de la police, déconcertants en raison de leur variété.

Policer

Il montre tout d’abord que la police se présente différemment dans le monde anglo-saxon et en France. Cette différence, d’abord simplement linguistique, a des effets théoriques : en établissant une distinction entre l’institution (police) et l’activité (policing) là où les français confondent les deux en un seul terme, les chercheurs de langue anglaise ont inauguré une nouvelle conception. Dans la tradition française, l’unicité de la police apparaît comme le corrélat obligé de la souveraineté, elle-même conçue comme l’unique protection d’une sphère publique indépendante des intérêts privés. Même si l’appareil policier français est fragmenté, dans son détail, en une organisation labyrinthique favorable aux rivalités et aux guerres entre les services, il n’en est pas moins centralisé, particulièrement depuis la création d’une police nationale dans toutes les villes de France, en 1941. Au contraire, en Amérique du nord et au Royaume uni, les polices sont multiples (il en existe à peu près 15000 en Amérique), et le policing s’exerce d’abord localement. De plus, les polices privées, loin d’être considérées comme un danger, ont été, aux États-Unis à l’origine des pratiques policières. Jean-Paul Brodeur évoque l’agence Pinkerton et sa devise (“ L’oeil qui ne dort jamais ”) pour conclure : “Si l’on utilise le gérondif policing qui désigne l’ensemble des activités par lesquelles une société est policée, on peut alors échapper à la fascination qui est exercée par la police publique ”.

Néanmoins, l’analyse de la police a ceci de stupéfiant que des différences institutionnelles aussi tranchées apparaissent, du point de vue du policing, tout à fait relativisables : “ qu’elle soit appréhendée par le travail du “ patrouilleur ” ou par celui du “ détective ”, l’activité policière apparaît étonnamment similaire à Boston ou à Poitiers, à Bruxelles et à Newcastle, à Amsterdam et à Toronto ”. Mieux encore, le renouveau de la science de la police au XXème siècle dans les pays anglo-saxons s’inscrit dans la lignée du mouvement de pensée français et européen de la fin de l’âge classique. Pour Nicolas Delamare, auteur du Traité de la police, en 1705, ou pour Guillauté, qui donna à Louis XV un Mémoire pour la réformation de la police de France, en 1749, il s’agit bien de savoir comment et pourquoi “ policer ”. La police est pensée comme un “ gouvernement de la ville ”. De ce point de vue, c’est la France qui ignore sa propre tradition en accordant à une étatisation récente un rôle qu’elle n’a pas joué à l’origine. La police anglo-saxonne est demeurée fidèle à son origine municipale.

La police de communauté

C’est du débat sur la réforme du policing qu’a émergé le mouvement de recherche sur la police. Cette réforme, qui prit le nom de “ police de communauté ” dans le monde anglo-saxon (community policing) et de “ police de proximité ” en France, vient du Royaume-Uni où l’idée en fut conçue après la seconde guerre mondiale. La police de communauté voulut renouer avec la tradition du “ sens large ” de la police : le titre de l’article-manifeste de la police de communauté, “ Les vitres cassées” de James Q. Wilson et George Kelling, indique bien le retour à l’ordre domestique et au souci de la propreté et de la beauté de la ville, en lesquels, à l’âge classique, consistait de toute évidence l’ordre public. La police de communauté a également produit “ la rupture du lien causal entre la peur et le crime ”. C’est dans le cadre de leurs recherches que Wilson et Kelling découvrirent l’importance des actes qualifiés depuis d’ “ invicilités ”. L’origine est empirique : l’échec d’une expérience d’une patrouille à pied dans Newark les mit sur la voie. En effet, quoiqu’incapable de faire baisser la criminalité, celle-ci fit cependant diminuer la peur du crime : les habitants fermaient moins leur porte à clé lorsqu’ils étaient chez eux, des liens sociaux se renouèrent. Il apparut donc qu’il était non seulement possible de se sentir dans l’insécurité en l’absence de forte criminalité — aspect auquel se réduit la plupart du temps la dénonciation du discours sécuritaire, au risque du déni — mais aussi et surtout qu’il peut exister un sentiment de sécurité alors même que la délinquance demeure constante. Ainsi dut-on conclure que la peur urbaine n’est pas tant causée par les crimes, les délits et les infractions effectivement commis — qu’il n’est pas raisonnable d’imaginer éradiquer et dont la société s’accommode depuis toujours — que par la crainte suscitée par l’attitude intimidante, agressive et voire béninement destructrice, de certains membres de la population du quartier. L’incivilité ne constituent donc pas une euphémisation de la violence urbaine, mais un aspect nouveau de celle-ci, qui, prenant la police à rebours, joue sur l’imaginaire et l’attente du pire. La police de communauté eut donc pour charge de retrouver la maîtrise de l’imaginaire urbain, de “ policer l’apparence ” — pour reprendre l’expression de Jean-Paul Brodeur. Toutefois, la déliaison du rapport causal entre crime et insécurité n’est pas pour autant une absence de rapport. L’insécurité est la condition de la délinquance : si la sécurité ne fait pas magiquement diminuer celle-ci, en revanche l’insécurité la fait progresser. La métaphore de la “ vitre cassée ” est le symbole d’une politique de prévention. Un quartier abandonné et dépourvu de soin, dans lequel par exemple, on ne remplace pas une vitre cassée est un quartier bientôt livré à l’insécurité ressentie autant que réelle : “ qu’une seule vitre brisée le reste et c’est le signal qu’en casser d’autres sera sans conséquence ”.

Débats et critiques

Jean-Paul Brodeur nous guide patiemment dans la controverse qui suivit ces avancées programmatiques, en donnant au lecteur les nécessaires points de repères qui permettent de distinguer les courants divergents voire antagonistes à l’intérieur de ce même mouvement de pensée. Une critique aisée mais en partie fallacieuse a voulu identifier police de communauté et politique de “ tolérance zéro ”. Certes, celle-ci s’est présentée comme une interprétation possible du texte-manifeste de la police de communauté, mais Kelling lui-même a dénoncé cet infléchissement. Moins gravement, définir la police comme ce qui a pour finalité de “ résoudre les problèmes ” (Problem-solving policing), comme le fit Herman Goldstein est-il à la fois proche et lointain de la communauty policing. Mais l’objection de Jean-Paul Brodeur est plus radicale. S’il salue le renouveau de la théorie de la police au XXème siècle, il montre néanmoins que son aporie majeure est d’avoir opéré une réduction forcée de la police à l’ordre de la visibilité. Or, les questions de “ l’invisible ” et de l’opacité traversent la police dans son histoire comme dans sa pratique réelle — quand bien même on écarte d’emblée toute mythologie. Que le policing vise réellement à “ policer l’apparence ” est certes pour lui incontestable. Encore ne faut-il pas fonder pas d’espoirs démesurés sur un pli qui conduit la police à sanctionner les infractions les plus visibles, à menacer le dissident plus que le terroriste et à pratiquer le “ délit de faciès ”.

Cette réduction au visible prend souvent l’allure de la simple naïveté : la police elle-même se rend victime des apparences. Ainsi, la police de communauté entend rassurer d’une peur sur laquelle elle ne s’interroge pas. Or, la peur elle-même est opaque : “ jouer à se faire peur ” n’est pas réservé à l’enfance et peut s’emparer de toute une société. Jean-Paul Brodeur en appelle à des études empiriques sur la “ peur ludique ” qui éclaireraient la police sur les demandes contradictoires qui lui sont adressées et la fascination qu’elle exerce à son insu.

En vertu du privilège accordé à la visibilité, la police s’identifie à l’image qu’elle veut donner d’elle-même, alors même que ce visage ne lui correspond pas toujours. Ainsi, Egon Bittner a-t-il voulu croire en la possibilité réelle d’une pacification des moeurs. La police, pensait-il, en est l’instrument privilégié : elle ne dispose du recours à la violence que pour épargner une escalade mortifère à ceux qui se battent, et faire valoir le tiers institutionnel pacifiant au lieu même du duel. Mais à creuser ainsi la différence d’esprit entre la police et l’armée, il a méconnu le vécu policier : les “ histoires de flics ”, montre John Von Mannen, se présentent, dans le récit policier, comme de véritables histoires de guerre, et quels que soient les efforts de formation des agents de police dans des écoles appropriées, c’est l’expérience de la rue qui assure la véritable initiation des novices. De même, au thème bittnérien de l’élargissement des missions de police au delà du cadre de l’application de la loi, Jean-Paul Brodeur substitue une analyse de l’interprétation de la légalité par la police et par l’instance qui mandate les opérations policières. Ce mandat tacite n’est pas un contrat, mais bien davantage un “ chèque en gris ”. La police applique la loi à la limite du possible, en fonction de directives qui le permettent plus ou moins. Le chèque en gris “ est rédigé en termes généraux et encaissé en opérations particulières ” — d’où une irréductible opacité de l’action policière.

Mais l’illusion majeure de cette “ réduction au visible ” consiste assimiler la police à sa seule visibilité, et à voir en la police en uniforme, “en tenue ”, la seule et la “ vraie ” police. Ainsi la police qui oeuvre en secret, est-elle tenue pour illégitime voire “ déviante ”. Cette aporie eut des effets sur la recherche : la police judiciaire — dont les enquêtes requièrent que les agents opèrent parfois secrètement, et usent des renseignements contenus dans les fichiers de police — , et davantage encore ce que l’on appelle depuis Fouché la “ haute police ”, c’est-à-dire les services de renseignement, sont en grande partie absentes des études policières contemporaines.

La haute police

Loin de l’idée, couramment répandue, selon laquelle la haute police n’est qu’un archaïsme que les institutions françaises n’auraient seules gardé qu’en vertu d’un héritage monarchique qui a nourri la culture républicaine, Jean-Paul Brodeur affirme au contraire qu’elle n’a jamais été aussi moderne et actuelle, même en Amérique du Nord. Mieux encore, il n’entend pas ajouter un nouveau caractère à la police mais forger un véritable paradigme, qui permette une définition en compréhension de la police, au lieu de descriptions certes passionnantes dans le détail, mais disparates et inarticulées les unes aux autres. La haute police ne se réduit pas à la seule police politique mais désigne au contraire en quoi toute police a relation au politique, non par quelque trait contingent de l’abus de pouvoir, mais plus essentiellement parce la gouvernementalité moderne repose sur la connaissance de la société. C’est ce que Louis XIV a compris le premier : si les monarques absolus nettoyèrent Paris de ses boues et à tentèrent de réduire le nombre d’accidents de carrosses, ils collectèrent aussi des renseignements obtenus par des “ mouches ” dont ils répandirent le soupçon qu’elles étaient partout. Si, plus encore qu’à cette époque, la police actuelle repose sur le renseignement, c’est parce que la fonction du savoir dans l’activité de gouverner s’est encore accentuée. Les techniques d’information dont notre siècle a vu le développement sont congruentes avec l’évolution des pratiques policières. La police naît des fichiers et de la surveillance ; or, les progrès de la technologie ne cessent de rendre plus performants, et, d’après la police, plus nécessaires. Avant d’être un bras, la police est un oeil : elle n’est un bras que parce qu’elle est un oeil. Jean-Paul Brodeur n’entend nullement sacrifier au mythe d’un nouveau Big Brother. Au contraire, bien souvent, et comme à l’origine, la technologie est plus intimidante qu’efficace. De l’existence d’une police de renseignement, on ne peut conclure en l’existence de renseignements fiables. L’abondance d’informations peut même nuire à la qualité de leur analyse, comme les attentats du 11 septembre l’ont montré. Un des effets du terrorisme mondial est bien de confirmer l’idée de Jean-Paul Brodeur. Même aux États-Unis, les activités de la haute police se sont développées après septembre 2001 : “ un pourcentage élevé des effectifs du FBI a cessé ses activités traditionnelles de répression du grand banditisme pour passer au service des unités antiterroristes de ce corps ”

La lecture de l’ouvrage de Jean-Paul Brodeur et de l’anthologie qu’il a dirigée avec Dominique Monjardet nous permet d’entrevoir les apories respectives des différentes théories de l’État. Si la conception “ souverainiste ” de tradition française a négligé la gouvernementalité locale, le mouvement de réforme de la police américaine a méconnu le rôle de la haute police. On peut remarquer par exemple la convergence de l’idée bittnérienne de la police comme possibilité, pour la société, d’avoir recours à un tiers pacificateur, avec les principes de la philosophie politique de Locke. De même, Wilson et Kelling considèrent que la police américaine illustre la théorie de l’État minimal : le policier lui-même est essentiellement est un “veilleur de nuit ”. L’interprétation seulement réactive et défensive de ce rôle leur paraît devoir être complétée — plus que réfutée — par des tâches de prévention. Plus radicalement, Jean-Paul Brodeur montre que la police ne se limite pas à la rue, et que la haute police est le paradigme général de l’activité policière. L’enjeu cette analyse n’est pas seulement théorique mais aussi politique. La haute police ne menace pas nécessairement les libertés publiques, à condition qu’au lieu de méconnaître son rôle, on en prenne la juste mesure, entre défaut et excès.

Une critique de Hélène L’Heuillet

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