Catherine Malabou

Changer de différence. Le féminin et la question philosophique

Une critique de Florian Gaité

Thèmes : Genre et sexualité

Date de parution : 1er décembre 2009

Editeur : Galilée
Collection : La philosophie en effet
ISBN : 978-2-7186-0802-0
EAN : 9782718608020
Nb. de pages : 157 pages
Prix : 24 euros

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Dans son dernier ouvrage, Catherine Malabou analyse deux postures problématiques : celle d’être femme d’abord, et d’avoir toujours à résister aux formes de violence sociale ou théorique qui cherchent à anéantir son être ; celle d’être philosophe ensuite quand le « phallocentrisme » philosophique empêche Arendt, Weil ou de Beauvoir d’en revendiquer le statut. À l’impossibilité de la femme de se constituer en sujet propre répond la vacance d’une pensée proprement féminine en philosophie. En s’interrogeant plus précisément sur le passage du féminisme traditionnel au post-féminisme issu des gender studies et de la queer theory, Catherine Malabou cherche autant à relever les apories du débat entre essentialisme et anti-essentialisme qu’à tracer l’espace d’un nouveau combat pour l’émancipation féminine. Cette revendication de la femme à ne pas se définir dans le « sacrifice de son être » prend d’autant plus de sens qu’elle s’inscrit dans un projet intellectuel engagé. Avec Changer de différence, Catherine Malabou livre une pensée implacable qui expose son corps et explose les carcans traditionnels de la pensée occidentale. Elle redéfinit ici les liens qui l’unissent à son « contremaître » Derrida et trace, un peu plus, la voie d’une pensée post-déconstructrice dont l’écriture ne sera sans doute ni littérature, ni philosophie, mais bien œuvre de femme. Quatre textes y traitent de l’émergence d’une forme autonome de la pensée qui puisse rendre compte de la différence féminine : les premier (« Le Sens du féminin ») et dernier (« Possibilité d’une femme, impossibilité de la philosophie ») mesurent les conséquences d’une redéfinition du genre et des potentialités d’un nouveau discours sur le féminin, les deux centraux (« Grammatologie et plasticité » et « Le phénix, l’araignée et la salamandre ») confrontent ontologie et biologie et dessinent les traits d’une pensée de l’après-déconstruction. Spécialiste des neurosciences, auxquelles elle emprunte le schème de la plasticité, Catherine Malabou plastique les discours convenus pour redéfinir les termes du pouvoir phallocentrique et ouvre la voie à une pensée du change déjà opérante en dehors du champ philosophique, dans un ailleurs encore à conquérir.
Le féminin pose moins de questions qu’il ne pose problème. Force est de constater que la femme reste un vide qui continue à être, une essence déniée qui revendique, une « souche résistante » (p. 10) qui n’existe que par et dans cette résistance constitutive. Le postféminisme n’aura en rien changé la donne. La critique de la théorie des genres, magistralement menée, permet de révéler ce qui apparaît en négatif comme une nouvelle violence faite à la femme. En pluralisant les genres, en faisant de l’identité sexuelle une construction performative culturellement déterminée, la théorie américaine a cru pouvoir conclure à une pluralisation de la différence au niveau ontologique. Ni homme, ni femme, l’être se dilue dans la possibilité d’être une multitude. Mais n’a-t-on pas simplement jeté le bébé avec l’eau du bain ? Catherine Malabou ne se sent pas neutre, quelque chose résiste en elle, elle est femme, avec une vulve et des lèvres pour le dire. L’épreuve de la déconstruction lui permet de déplacer la question de la femme hors du débat sur la substantialité. Le féminin n’est-il pas plutôt une dynamique, une posture de l’être justement aussi fuyante que son concept ? Les lectures de Derrida et Lévinas apportent ici des éléments de réponses mais confirment dans un même temps toute la difficulté à concevoir simplement ce qu’est la femme, ce que peut être le féminin. Convoquer avec l’un Luce Irigaray et faire du schème de la vulve la traduction anatomique de l’être maternel, l’incarnation de l’admiration cartésienne prend le risque d’une essentialisation de la femme par réduction anatomico-biologique. Concevoir avec le second la femme comme être labial et hospitalier, majesté pré-éthique qui accueille l’autre, c’est justifier une « pragmatique de la femme d’intérieur » (p. 33) et la secondariser dans l’ordre ontologique, éthique et social. De sorte qu’aucun penseur (du moins ni Butler, ni Derrida) ne peut espérer trouver un « sens » du féminin en dehors de formules aporétiques. Il faut s’en tenir à l’idée d’un « appendice flottant » [1] ou d’un « furet, (…) à distance respectueuse de l’être, de la différence, des sexes et des genres » (p. 41). Catherine Malabou réalise ici un tour de force, transforme l’obstacle épistémologique en déplaçant la question ontologique. L’auteure du Change Heidegger analyse plutôt la différence, le passage de l’être à l’étant, en termes de « substituabilité » et de « métamorphose réciproque » (p. 46), non plus comme une incarnation mais comme un travestissement, un lieu d’échange. Le féminin est alors une modalité particulière et surtout incontournable de la transformabilité ontique qui inaugure la pensée d’un change dynamique que peut rencontrer la théorie queer. Le stade du féminin, un des « lieux passants et métaboliques de l’identité, qui donnent à voir, comme d’autres, le passage inscrit au cœur du genre » (p. 49), est l’instance plastique qui permet de penser à nouveaux frais la dynamique de l’être et de ses identités.
Cette nouvelle donne relance le jeu des paradigmes. Une pensée au féminin doit refuser de pasticher le geste philosophique qui établit de l’immuable alors qu’elle sait et doit penser le change. « Grammatologie et Plasticité » indique la voie d’une telle déclinaison dans le dépassement du paradigme de l’écriture qu’ont porté la linguistique saussurienne, le structuralisme et la déconstruction derridienne. La trace et son effacement ont permis de modéliser une Stimmung qui réfléchit aujourd’hui sa résonance plastique et en appelle à de nouvelles images. À partir de l’analyse de l’échec auto-proclamé de la grammatologie, science hypothétique de l’écriture, Catherine Malabou entend bien montrer que le ver était déjà dans le fruit. Derrida jette de lui-même le soupçon sur la pérennité d’un modèle qui rencontre dans sa définition ses propres limites. Le recours aux neurosciences est un puissant levier pour faire évoluer le paradigme. Certes la signification morphématique des circuits neuronaux a eu en son temps son efficacité mais elle s’avère désormais incapable de rendre compte de la complexité de la vie cérébrale. L’expérience, nous dit l’auteure, ne vient pas tracer un chemin dans l’espace neuronal, la trace qu’elle laisse n’est pas de l’ordre du déroulement d’une écriture ou du sillage d’une voie et le cerveau n’est pas comparable à une tablette de cire. La « plasticité synaptique » forge bien plutôt le modèle d’une transformation, d’un changement de forme global, par diminution ou augmentation des réseaux neuronaux. Prenant à contrepied le modèle de l’impression, celui de l’auto-organisation plastique permet ainsi de produire enfin de la différence. Cette réécriture – provisoirement entendue comme « post-déconstructrice » – presse la philosophie d’invention, une invention elle-même provisoire qui « ne durera que le temps de ses formes » (p.78), mais qui ne laisse pas douter de son actualité.
Investir la déconstruction de son après, faire différer la différance en la faisant se retrouver ailleurs, voilà comment Catherine Malabou entend produire du nouveau, « recouvrer » si l’on suit l’analyse philologique du terme par Derrida [2] . L’invention philosophique est une relecture de ce qui se tenait secrètement dans les textes et qu’il s’agit de faire émerger jusqu’à nous. Pour Derrida cette possibilité est contestée à l’endroit de la femme qui n’a guère d’autre choix que de s’en tenir au mimétisme des discours masculins. En élève indisciplinée et autonome, Malabou redécouvre Hegel, le fait revenir et envisage l’avenir vers lequel un tel recouvrement tend. Pour cela, elle exhume la plasticité de la pensée hégélienne et la passe à la double épreuve de la métaphysique et de la déconstruction [3] : « Hegel doit pouvoir se relever de la déconstruction de la relève » (p.85). Preuve en est la triple interprétation de la définition hégélienne de l’absolu – « Les blessures de l’esprit se guérissent sans laisser de cicatrices » [4] – qui donne lieu à trois lectures : dialectique-métaphysique, déconstructrice et « post-déconstructrice ». Chacune d’elle se cristallise dans trois images de la guérison, de ce qui se rétablit et se recouvre : le phénix, l’araignée et la salamandre, analysés dans un chapitre éponyme. L’Aufhebung est assimilée à la résurrection, à l’annulation de la blessure dans une nouvelle présence à l’identique qui fait apparaître l’esprit. La différance derridienne, quant à elle, engendre la toile d’araignée : la trace procède d’un accroc qui efface l’écriture puis réoriente son tissage et poursuit sa forme ailleurs. La reconstitution de la toile n’a pas « valeur de présence », elle est entre absence et présence. Mais entre les deux, n’a-t-on pas perdu de vue Hegel ? Au-delà de la signification dialectique et de la signification différantielle, la solution plastique qui prend la forme de la salamandre permet de penser un recouvrement qui est guérison en même temps que transformation. Catherine Malabou a ici recours à la faculté plastique de régénération. La biologie cellulaire contemporaine s’appuie sur la capacité des cellules souches à changer de spécialisation, à se trans-différencier, à s’adapter en changeant la fonction pour laquelle elles étaient initialement spécifiées. La salamandre reconstitue ses membres perdus ou accidentés en produisant du nouveau à partir de l’effacement de l’écriture du corps cellulaire. Pas de cicatrice donc mais de la différence : la reconstitution dans « une incompréhensible différence d’avec soi » (p.97) permet de se recouvrer non en accédant à l’immortalité (comme chez Hegel) mais en trouvant les moyens momentanés de sa survie dans la différence. La salamandre est l’indice d’une « déprogrammation », d’une « désécriture » possible (p.101), d’une troisième voie résistante vers « ce qui dans la différance, n’est pas présent mais ne s’écrit pas non plus » (p.102). À travers ce triple paradigme se dessine la généalogie d’une pensée plastique qui crée avec elle ses propres conditions conceptuelles d’émergence et de possibilité.
Se rendre possible, telle est justement la promesse que doit porter la femme. Les rapports et articles en épigraphes du dernier texte nous rappellent combien elle est victime d’inégalité, d’oppression, de violence. Le « reste » qu’elle représente est « surexposition à une double exploitation » (p.109) : celle du travail social et de la domesticité. Etre pour la femme se confond nécessairement avec un geste d’émancipation. L’auteure le rappelle, elle se situe par-delà le débat essentialiste traditionnel qui repose sur une compréhension statique de l’essence quand elle l’interprète plutôt en termes de transformabilité. La violence qui contraint son être est alors aussi le moyen d’envisager le change résistant dans lequel se donne l’essence féminine : « Acceptons donc de penser, sous le nom de femme, une essence vidée mais résistante, résistante parce que vidée, une frappe d’impossibilité » (p. 115). A partir de sa position de femme philosophe, Catherine Malabou établit le schème de l’émancipation qui lui a permis de faire face aux violences constantes qui ont jalonné son parcours universitaire. Si la philosophie est bien « le tombeau de la femme » (p. 117), il est également le lieu de sa résurrection, ou plutôt de sa régénération plastique. Sa libération s’effectue au prix de la transgression de l’espace philosophique qui est incapable d’accueillir son essence. Plastiquer la philosophie pour faire émerger le féminin est une opération en trois temps : faire comme (apprendre à faire comme les hommes, se former avec eux, mimer en s’oubliant), faire ensemble (sexualiser le sujet qui philosophe, élever le féminisme au rang de théorie : Irigaray qui loue la valeur active du simulacre ou Butler qui fait de la femme une mécanique des fluides), faire sans enfin (rechercher un territoire inconnu où s’esquisse un autre corps qui ne soit pas une forme de déni). À l’évidence, Malabou s’est affranchie des deux premiers stades. Elle ne trouve pas sa féminité dans les gender studies qui ont fait de la « multitude queer » la panacée à toute domination idéologique de la matrice hétérosexuelle. Elle s’engage seule, sans eux, sans elles, dans de nouveaux territoires, ceux de la biologie et des neurosciences. Elle prévient d’emblée que la querelle biologique – pas plus que le débat ontologique - n’a de sens : la biologie ne réactive pas la pensée déterministe d’une forme arrêtée du féminin. Simplement, « le lieu du sexe s’est déplacé » (p. 155) et elle l’a suivi dans son déplacement. Les récentes découvertes sur le cerveau émotionnel font du sexe une instance plastique (capable de différence dans le genre) intrinsèquement liée à la plasticité cérébrale (la transsexualité est d’ailleurs un processus de transformations hormonales qui agit au cœur du cerveau). Il n’est pas question ici de mettre à contribution les neurosciences pour établir de nouveaux critères de différenciation essentialiste (un cerveau « féminin », est-ce vraiment pertinent ?) mais d’accorder au biologique la possibilité d’instituer le sujet comme transformable en le confrontant à sa réalité cérébrale.
Dans ce texte vif et dense où le rigoureux s’allie au poétique, tout conspire à l’élaboration d’une nouvelle façon de penser dans laquelle se redéfinissent les jeux de pouvoir à l’œuvre dans le logos philosophique. Quitte à renoncer à cette autorité si la donne « phallocentrique » reste de mise, elle n’écrira plus jamais sans sa différence. Changer de différence, si l’on prend la peine d’en mesurer la portée, ouvre une brèche dans l’édifice, fend le discours entendu, blesse les convenances qu’on ne réfléchit plus. À la charge des lecteurs qui voient venir l’échéance de la plasticité, de régénérer les possibles que cette femme – terriblement femme – a dégagé en faisant œuvre de résistance.

Une critique de Florian Gaité

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Pour citer cet article :

Notes

[1] L’expression est de Judith Butler, citée par C. Malabou p. 42.

[2] L’analyse, qui fait suite à la soutenance de thèse de l’auteure, est reprise dans un article de Derrida, « Le Temps des adieux. Heidegger (lu par) Hegel (lu par) Malabou » in Revue Philosophique de France et de l’étranger, n°1, Paris, PUF, p.3-47 cité par C. Malabou p. 81.

[3] Nous vous renvoyons ici à la thèse de doctorat de l’auteure L’Avenir de Hegel. Plasticité, temporalité, dialectique., Paris, Vrin, 1996

[4] Phénoménologie de l’esprit, trad Jean Hyppolite, Paris, Aubier, 1941, vol. II, p.197, cité par C. Malabou p. 87.

 

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