L’éco-éthique de Tomonobu Imamichi

Textes réunis et présentés par Pierre-Antoine Chardel, Bernard Reber et Peter Kemp

Une critique de Jean-Philippe Pierron

Thèmes : Environnement

Date de parution : 3 décembre 2009

Editeur : Éditions du Sandre
Collection : Bibliothèque de philosophie contemporaine
ISBN : 978-2-358-21026-3
EAN : 9782358210263
Nb. de pages : 211 pages
Prix : 23 euros

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L’actualité éditoriale de la rentrée 2009 a vu la parution en France de deux ouvrages relatifs à l’éco-éthique de Tomonobu Imamichi (Tokyo 1922). Philosophe japonais contemporain, infatigable passeur entre les traditions extrêmes orientales et occidentales, il a dirigé, à cette fin et depuis 1979, le Centre International pour l’Etude comparées de philosophie et d’esthétique de Tokyo. Il y anima un Symposium International annuel dont sont extraits la plupart des textes présentés ici en présentation dans le recueil consacré à son éco-éthique. L’éco-éthique, concept né de ces échanges, ambitionne de reformuler la réflexion éthique dans le contexte d’une civilisation technologique marquée par l’importance des médiations technologiques (« technology-mediated environment »), qui tout en augmentant notre pouvoir le monde, contribue également à anesthésier notre expérience d’être au monde. Ceci interroge alors, dans quelle mesure l’esthétique peut-elle travailler à stimuler et cultiver notre sensibilité, aux deux sens du terme, et par là à réveiller notre responsabilité. En ce sens, L’éco-éthique de Tomonobu Imamichi est un ouvrage qui se veut une initiation à un champ de réflexion de l’éthique contemporaine qui, sans être technophobe, prenne acte des effets d’un milieu humain fortement médiatisé par le technologique, renouvelant en cela l’idée d’une responsabilité (cf. Hans Jonas) à l’égard de la planète. Il permet d’en tirer des conséquences pratiques, situées à la croisée du questionnement bioéthique et de l’éthique de l’environnement, en raison d’une réflexion de fond sur les liens entre homme, nature et technique.

On peut prendre la mesure de l’originalité du travail d’Imamichi en mesurant l’écart qui le sépare d’un autre auteur japonais, disciple de Heidegger, et popularisé en France par le géographe Augustin Berque, à savoir Watsuji Tetsurô (1889-1960), penseur du concept d’écoumène. Ce dernier a insisté sur les rapports Être et espace, réfléchissant sur les relations du milieu et de l’histoire, l’écoumène explicitant les liens de l’humanité avec l’étendue terrestre. Cette approche force à sortir de l’opposition nature-technique pour penser le milieu humain comme interaction entre les deux. Elle s’éloigne en cela du concept d’environnement élaboré par les sciences de la nature comme une réalité universelle et anonyme, abstraite de l’histoire des sociétés humaines.

L’analyse d’Imamichi ne part pas, quant à elle, d’une réflexion sur notre être au monde comme spatialité. Son originalité tient à ce qu’elle croise une description de ce qu’il appelle la « cohésion technologique » (on pense ici aux analyses précises du développement technique sur un mode quasi-organique de Simondon) avec l’esthétique comme expérience originaire de l’oikos, (cf.Mikel Dufrenne) en vue de l’éthique, et non pas dans la posture anhistorique de l’esthète.

Trois concepts, contribution originale d’Imamichi au débat éthique contemporain, doivent donc être ici retenus comme étant clairement imbriqués : la « cohésion technologique » ; la fonction médiatrice et herméneutique du « chemin d’art » (geidô) ou du poétique ; l’éco-éthique.

Le concept de « cohésion technologique » est descriptif et non polémique. Il ne s’agit pas de rejeter en bloc, ou de diaboliser la technique moderne. Il est plutôt question de prendre acte de la multiplication des médiations technologiques qui supplantent les autres médiations culturelles, dans notre modernité, et ce à tous les niveaux de notre vie quotidienne. Celles-ci reconfigurent le monde humain en créant des « formes virtuelles de proximité », et appelant alors à de nouvelles formes de responsabilités puisqu’elles produisent de nouveaux risques. La cohésion technologique désigne des logiques d’interactions qui produisent une solidarisation de fait (la globalisation technicienne) à transformer en une solidarité de projet éthique et politique.

La fonction médiatrice de l’art, quant à elle, tient à massivement insuffler la temporalité propre à l’activité de la création artistique, dans une civilisation technologique qui tend à coloniser la totalité des activités humaines pour ne plus les penser qu’en termes de production. "Le risque majeur du progrès technologique est qu’il tend à diminuer la durée des processus de réalisation, et cela dans tous les domaines. Or l’essence de la conscience humaine se trouve dans la temporalité. […] un des moyens de résister à une telle dérive consiste, non seulement à développer une culture technologique (en vue d’une intelligence lucide), mais aussi à favoriser l’expérience esthétique qui nous élève à une dimension symbolique, à un imaginaire, à une temporalité qui transcende la part vaine et futile de nos existences" (pp. 32.33.) On pense ici à la possibilité de tempérer l’exigence de transparence d’une société technologique qui, en même temps, virtualise notre rapport aux autres et à la nature, par l’attention non traditionaliste aux traditions culturelles. Ce peut l’être, par exemple, l’éloge de l’ombre dans l’habitat traditionnel (voir le roman Éloge de l’ombre de Tanizaki Junichirô), laquelle est une manière de médiation sensible et sensuelle qui dit l’inscription de l’homme de la nature, donnant de vivre la lumière au rythme de cette dernière, inventant un habiter le monde sécurisant, et non uniquement maitrisé, contrôlé et prévisible comme l’est l’espace-temps sécurisé par le technologique.

L’éco-éthique, enfin, est plus et davantage qu’une éthique appliquée. Elle relève d’une éthique des vertus, attachée par conséquent à l’explicitation d’un genre de vie dans un contexte postindustriel et attentive au type de responsabilité qui émerge dans un contexte massivement médiatisé par la technologie. L’éco-éthique en ce sens est attentive, au sens fort du mot, au « lieu » où se déploie l’agir ; à la situation spatio-temporelle où s’ancrent nos décisions et nos souhaits de la vie bonne,. Elle prend la mesure de cet arrière-plan, de ce sol que constitue pour nous l’oikos qui lui aussi nous solidarise originairement, puisque nous l‘avons en partage, à savoir la Terre.

Pourquoi ce détour par l’Orient, pourrions nous demander pour finir ? L’enjeu est probablement lié à ce qui constitue les ressources des identités culturelles dans un contexte technologiquement globalisé. Si la pensée européenne se tourne du côté de l’Extrême-Orient aujourd’hui c’est pour revisiter, dans le contexte d’une civilisation technologique, un rapport de l’homme à la nature à partir d’une réflexion générale sur la culture. C’est l’occasion, par là, de prendre ses distances, avec la prégnance des éthiques de l’environnement nord-américaine, essentiellement portées par une préoccupation morale quant à la valeur intrinsèque des autres êtres que l’homme, mais peu enclines à porter leur attention à ce que pourrait être une expérience esthétique de la nature. La force du propos d’Imamichi est de tenir qu’une esthétique de la nature est la condition a priori sans laquelle un éthique de l’environnement pourrait bien n’être qu’un nouveau moralisme.

Une critique de Jean-Philippe Pierron

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