"Du bon emploi des fièvres de mai", Entretien de Maurice Grimaud avec Hélène L’Heuillet et Stéphane Thibierge

mercredi 13 janvier 2010

Thèmes : Police

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Référence : Entretien publié dans la célibataire, n° 7, printemps 2003, pp. 133-144.

Maurice Grimaud fut Préfet de Police de Paris lors des événements de mai 68 ; il est notamment l’auteur de En mai, fais ce qu’il te plaît, Stock, 1977, et Je ne suis pas né en mai 68. Souvenirs et carnets 1934-1992, Tallandier, 2007.

Hélène L’Heuillet : Quelles ont été votre expérience et votre analyse de la foule en mai 1968 ?

Maurice Grimaud : Les grands rassemblements de ce mois de mai n’étaient pas ma première expérience de foule. J’avais vécu à Paris, étudiant, les années 1934-1937, riches en manifestations. Le contexte était d’ailleurs plus dramatique que celui des années 60 : Hitler arrivant au pouvoir en 1933 et réoccupant militairement la rive gauche du Rhin en 36, Mussolini envahissant l’Éthiopie cette même année tandis que leur ami Franco se lançait à l’attaque de la jeune République espagnole. Trois ennemis déclarés de la démocratie à nos frontières. Tous trois prétendaient sauver l’Europe du communisme et de Staline dont les procès de Moscou, conduits par Vinchinski, révélaient au monde, au même moment, l’insondable duplicité.

Dans une France inquiète, le fossé s’élargissait entre une extrême droite ligueuse qui avait fait le 6 février 34 et une gauche réconciliée qui préparait le Front populaire. Comment les jeunes hommes que nous étions alors (moi, 20 ans en février 34) et qui recevions chaque matin de plein fouet le choc de ces événements bouleversants y serions-nous restés indifférents ? Avec quelques camarades nous avions adopté Gaston Bergery, le brillant fondateur du Parti frontiste qui entendait combattre à la fois le fascisme et le communisme et dont le journal La Flèche dénonçait la toute-puissance occulte des trusts. Les manifs étaient l’accompagnement normal de tous les accès de fièvre politique et sociale de l’époque. Le souvenir que je garde de ma participation à deux de ces grand-messes ne révèle pourtant pas un militantisme sans faille. La première commémorait le 9 février 34, riposte populaire au 6 février des ligues. En 34, la manifestation populaire avait mal tourné et entraîné des tirs de police faisant plusieurs morts. En 36, le beau temps autant que la ferveur militante nous avaient entraînés à la Bastille. La foule était énorme et l’immense place, noire de Parisiens qui défilaient en déposant des fleurs tandis qu’un véritable fleuve humain débouchait du boulevard du Temple. Avec un ami, nous avions bientôt renoncé et, par le passage souterrain, nous nous étions dégagés et avions gagné les hauteurs de Belleville où régnait un air léger d’avant-printemps. C’est un peu le même scénario que je retrouve en mémoire pour notre participation, en mai 37, à la commémoration très rituelle du peuple de gauche au Mur des Fédérés.

C’était mon camarade Michel Bloch, fils de Jean-Richard Bloch, figure marquante de la nomenklatura de gauche, qui m’y avait entraîné. La foule était telle (600 000, affirmaient les journaux du lendemain) qu’après trois heures de piétinement nous avions, là aussi, renoncé. Je dus assister, moins impatient, à d’autres défilés mais le souvenir s’est est estompé. Je retiens deux traits des manifs des années 30, jamais égalées en nombre, ni peut-être en ferveur, par celles de l’après-guerre : les motivations en étaient très fortes et les comportements des participants plutôt pacifiques. Presque l’inverse de mai 68 où, en période de prospérité, de faible chômage (224 000 demandeurs d’emploi : on croit rêver !), et en l’absence de toute sérieuse menace intérieure ou extérieure, on put s’étonner de voir si vite la violence au rendez-vous. Sans doute avions-nous connu, à la Préfecture, pendant toute l’année 1967, la multiplication des affrontements sur le thème du Vietnam, mais l’enjeu et le théâtre en étaient trop lointains pour mobiliser durablement les ardeurs d’une jeunesse assez peu politisée. D’ailleurs le pouvoir ne prêtait guère à critique puisque son chef, le général de Gaulle, venait, après de longs efforts, d’obtenir l’ouverture à Paris des premiers pourparlers de paix. Ce que nous sous-estimions, les uns et les autres, c’était l’expérience acquise dans ces exercices de rue par les groupuscules gauchistes, trotskistes ou maoïstes, qui rodaient, sur le terrain, de nouvelles et déroutantes tactiques manœuvrières et un art remarquable de relancer les ardeurs essoufflées du gros de la troupe. Les premiers affrontements de mai offrirent à ces pionniers un champ inespéré d’application à grande échelle de leur savoir de tacticien.

Stéphane Thibierge : justement, qu’est-ce qui a fait « prendre » mai 68 ?

M. G. : Il faut toujours dans ces affaires quelques détonateurs. J’ai raconté dans mon récit de ces semaines [1] comment les premiers incidents violent survinrent, le 3 mai, en fin de journée, après que les forces de police eurent expulsé les occupants abusifs de la Sorbonne, à le demande du recteur Roche. Leur sortie s’effectua sans violence mais l’embarquement des trublions dans nos « paniers à salade » pour « vérification d’identité » (c’était la simple et routinière application du règlement) déclencha, dans ce climat tendu, une explosion de violence qui nous surprit, avec très vite dépavage des rues voisines et jets de pavés sur les policiers, la première intifada. Le brigadier Brunet qui passait par là dans son car de Police-Secours eut ainsi le crâne défoncé et fut le premier blessé grave de mai.

Il est toujours plus difficile d’affronter l’insolite que la routine. On n’avait pas dépavé les rues ni construit de barricades à Paris depuis les combats de la Libération, voire depuis la Commune. Face à ces apprentis insurgés, la police usa de ses armes habituelles, matraques et lacrymogènes, et embarqua, sans ménagement cette fois, les lanceurs de pavés. Le lendemain, les juges du flagrant délit en condamnèrent lourdement trois ou quatre à deux mois de prison ferme. C’était inhabituel et cette sévérité joua un fort rôle de mobilisation. Lors de la manifestation de solidarité qui suivit, les 1 500 manifestants du 3 mai se retrouvèrent 6 000 face à nos compagnies et l’on se livra de part et d’autre aux mêmes échanges de pavés et de coups de matraques. Du coup, le 7 mai, ils étaient près de 20 000. Visiblement, la multiplication des coups multipliait les vocations vengeresses. Les cortèges pour la paix au Vietnam n’avaient pas connu ces violences, faute d’adversaires bien identifiables, et la police n’avait jamais eu trop de mal à convaincre chacun de rentrer chez soi après d’ultimes et véhémentes condamnations de l’impérialisme américain. En mai, après quelques jours de manifestation-répression, tandis que le pouvoir restait lointain et silencieux, l’adversaire, bien visible cette fois et aisé à diaboliser, fut le policier. Le slogan « CRS-SS ! » allait remplacer « Mort à l’impérialisme ! » tout au long des jours et des nuits d’émeutes. La foule génère la violence mais la violence génère la foule. Nous conclûmes qu’il était temps de calmer le jeu et de passer à une répression plus nuancée.

Il fallait d’abord en convaincre nos propres troupes. La Préfecture avait fait place depuis la Libération à de nombreuses et souvent très dures manifestations, liées aux angoisses et aux passions de l’époque : la guerre froide, mobilisant un Parti communiste puissant et agressif, la guerre d’Indochine qui n’en finissait pas, suivie de celle d’Algérie qui toucha directement les jeunes lorsque fut décidé l’envoi du contingent dans les djebels. C’est elle qui réveilla, dans la police, un racisme anti-arabe toujours sous-jacent dans une région parisienne qui comptait quelque 140 000 Algériens dont le FLN et le MNA de Messali Hadj se disputaient le contrôle. Mon prédécesseur, Maurice Papon, resté neuf ans à ce poste exposé, avait pratiqué, face à toute amorce de trouble public, une politique d’inébranlable fermeté. Son caractère, la durée très inhabituelle de son commandement et la nature des désordres avaient marqué l’institution. J’avais à faire à un tout autre contexte qui, à l’évidence, demandait d’autres méthodes. Je n’eus pas de mal à en convaincre les cadres supérieurs de la maison qui avaient gardé un mauvais souvenir des débordements d’octobre 1961 et de Charonne et qui ne voulaient pas en voir le retour. Du côté de la base, j’eus soin de garder un contact constant avec les syndicats, majoritairement de gauche, qui redoutaient une résurgence des éléments les plus musclés de la police parisienne. Cette conduite de bon sens dans des événements qui n’en montraient guère souleva critiques chez les extrémistes des deux bords. La suite en confirma cependant la justesse.

H. L’H. : Dans votre livre, vous opposez le verbe, celui de Daniel Cohn-Bendit par exemple, qui fait « prendre » ces foules, et le discours des « révolutionnaires » dont l’emprise est moindre. Que voulez-vous dire ?

M. G. : Le rôle de Cohn-Bendit est capital, mais complexe. Il avait parfaitement assimilé le discours révolutionnaire de l’époque mais pour lui c’était autant un jeu qu’une conviction. Trop anarchiste et individualiste pour se plier à la logique révolutionnaire des Krivine et autres théoriciens, il refusait tout embrigadement et son verbe irrésistible lui assura très vite une immense popularité. Certes, il usait sans sourciller de la logomachie révolutionnaire mais, derrière ces incantations rituelles, la foule des jeunes était surtout sensible à ses réparties percutantes, à ses attaques iconoclastes de toutes les autorités, celles de l’État comme de l’université, et… à sa bonne bouille. Il abattait joyeusement les idoles. C’était plus rigolo que révolutionnaire, mais drôlement efficace et finalement c’est lui, plus que les théoriciens, qui a donné son style au mouvement et qui a façonné l’image qu’en a gardé la conscience collective quand elle évoque mai 68.

Le rôle des théoriciens fut autre. Ce sont eux, selon moi, et au premier rang Krivine, probablement le plus structuré de ce point de vue, qui ont constamment cherché à réintroduire une pensée politique dans ce mouvement trop anarchisant à leur yeux et comme tel voué à l’échec. Ce sont eux qui ont saisi toutes les occasions de relancer le combat frontal avec le « pouvoir », exploitant les fautes ou les maladresses de celui-ci, pratiquant l’ « entrisme » dans les divers lieux de parole, fournissant l’habillage idéologique aux réactions émotionnelles de la foule étudiante. Si mai 68 s’était limité aux chahuts des étudiants de Nanterre désireux de rejeter quelques contraintes devenues insupportables avec l’évolution des mœurs et même s’ils avaient gagné à leur cause les camarades de la Sorbonne, je pense qu’ils auraient vite atteint leurs limites et que tout cela se serait terminé sur quelques arrangements avec l’autorité universitaire, qui n’était pas le bloc d’incompréhension et d’archaïsme que prétendaient combattre ses jeunes adversaires. Ce sont bien les idéologues qui ont empêché ces compromis, transformant en ennemis de classes les honnêtes sinon toujours adroits, défenseurs de l’université jules-ferryenne.

Et puis il faut ramener les choses à leur juste dimension. Ce mois de mai qui apparaît dans les mémoires et dans les raccourcis qu’en donne théâtralement la télévision à chaque dixième anniversaire (on en est au troisième !), comme une succession quasi ininterrompue d’émeutes spectaculaires, de barricades à la Delacroix, de voitures enflammées, de détonations de grenades, de charges de martiens casqués, mousquetons ou bidules menaçant, n’a compté en réalité que neuf journées de durs, très durs affrontements. Le reste du temps on chantait, on rigolait, on traînait ses santiags sur un Boul’Mich redevenu convivial et l’on refaisait le monde sur la grande scène de l’Odéon ou dans les amphis de la Sorbonne. Curieusement, la relance des violences fut due chaque fois, en dehors d’un accident fortuit (la mort accidentelle du jeune Gilles Tautin qui se noya dans la Seine, à Flins, en voulant échapper aux gendrames), à une décision de l’autorité, aussi parfaitement fondée en droit que malencontreuse. Les révolutions ne se font pas autrement. Le 3 mai, il était réglementaire mais pas indispensable, ni très utile, d’ « embarquer » les occupants abusifs de la Sorbonne qui s’étaient laissés expulser sans violence de leurs amphithéâtres. Le 21 mai il était plus que maladroit d’interdire de séjour Cohn-bendit au sommet de la popularité et dont j’avais plus d’une fois observé l’habile modération. Cela nous valut les journées et les nuits d’émeutes les plus dures de mai 68.

S. T. : Est-ce que vous pensez que la télévision et les médias modernes ont joué un rôle dans les effets de foule de mai 68 ?

M. G. : Deux choses, à mon avis, ont joué un rôle important. La première est le transistor qui était encore un peu une nouveauté à l’époque et qui est tout de suite devenu le moyen familier de transmission de l’information entre tous les participants à la fête ou à la bagarre. Tous écoutaient en permanence RTL ou Europe 1 dont les jeunes reporters, mêlés à toutes les manifs, donnaient, en direct, un écho amplifié de chaque incident, attirant aussitôt sur les lieux de nouveaux acteurs qui sans cela seraient restés tranquillement chez eux. Et puis il y a eu le basculement de la télévision dans la contestation. Ce n’était plus le gouvernement, en la personne de son ministre de l’Information, le tolérant normalien Georges Gorse, qui contrôlait le bon usage du réseau national mais le comité révolutionnaire de l’ORTF qui concédait quelques créneaux aux communications gouvernementales.

Je me souviens que quand, de temps en temps, on me demandait d’aller « passer à la télévision » (on trouvait que je ne « passais » pas trop mal, ce qui n’était pas le cas de tous les officiels aux yeux de ces impitoyables censeurs), il fallait négocier l’horaire. La parole heureusement restait libre. On n’était déjà plus dans l’épure « étudiant, manif, bazar », quelque chose s’amorçait qui pouvait ressembler à une « vraie » révolution, quoique d’un type insolite et inouï. Peut-on assurer que si les jeunes ouvriers avaient écouté Krivine plutôt que Georges Séguy, la police ou l’armée auraient pu à elles seules remettre le pays dans le « droit chemin » ? Heureusement pour le pouvoir, la CGT avait fait ses choix et barré résolument l’accès de Billancourt à ses plus redoutables ennemis : les gauchistes.

H. L’H. : Que pensez-vous de ce qu’écrivait l’un de vos lointains prédécesseurs, Louis Lépine : « Pour douter du danger couru, il faut n’avoir jamais constaté l’énergie dynamique qui se dégage d’une grande foule » ?

M. G. : Une « grande foule » c’est toujours impressionnant. Je l’ai souvent ressenti quand j’observai cette masse composée de milliers d’individus qui avaient si uniformément dépouillé leur personnalité, plutôt casanière et pacifique, pour épouser la passion collective du groupe auquel ils participaient, passion entretenue et stimulée par les mots d’ordre (si l’on peut dire) de leurs leaders préférés. C’est alors qu’on est à la merci du premier incident venu qui peut déclencher des réactions incontrôlables. J’ai, depuis cette expérience, lu avec un vif intérêt le récit par Elias Canetti de sa découverte de l’effet contagieux d’une foule sur le spectateur isolé, non engagé. Vous vous en souvenez ? Il avait 17 ans et il s’était trouvé dans la rue à Francfort au moment du passage d’une grande manifestation ouvrière, soulevée d’indignation par le meurtre de Rathenau, en 1922. La colère concentrée qui émanait de cette foule produisit un extraordinaire effet sur le jeune Elias qui soudain se sentit concerné comme s’il était l’un deux, épousant totalement leur cause. Je pense qu’en mai les meneurs responsables de ces grands cortèges durent, eux-mêmes, quelquefois s’inquiéter de l’effet amplificateur de leurs discours sur un public ultra-déceptif. Comment être jamais assuré de garder la maîtrise d’une foule passionnée ?

S. T. : Est-ce que les leaders de mai 68 vous disaient cela ?

M. G. : Nous n’étions quand même pas intimes à ce point, mais nous avions nos sources d’information et nous voyions bien qu’il y avait chez eux de constantes discussions entre partisans d’une action dure, amorce, selon eux, d’un processus révolutionnaire, et éléments modérateurs, conscients de la disproportion des forces en présence et de l’irréalisme du rêve révolutionnaire. Sauvageot, leader de l’UNEF, refusait cet aventurisme et si Cohn-Bendit n’était jamais en reste pour pourfendre les ennemis mythiques de la cause révolutionnaire, j’avais observé plus d’une fois qu’il savait habilement éviter les actions de pure provocation, aux risques démesurés. C’est ainsi qu’à l’issue du grand défilé unitaire du 13 mai qui avait mobilisé plus de 200 000 manifestants et après la dispersion ordonnée, à Denfert-Rochereau, par les leaders syndicaux et étudiants, quelques excités des mouvements les plus engagés lancèrent le mot d’ordre d’une marche sur l’Élysée. L’idée suscita un vif enthousiasme dans le dernier carré des irréductibles. S’ils l’emportent, l’épreuve de force avec nos unités était inévitable.

Daniel Cohn-Bendit eut la sagesse d’en apprécier les risques et l’habileté d’entraîner cette troupe ardente vers le Champ-de-Mars pour un vaste mais moins périlleux échange sur les leçons à tirer de cette triomphale journée. Concernant Cohn-Bendit, je rappelais tout à l’heure la faute que fut, selon moi, l’interdiction de séjour prononcée à son encontre par le ministre de l’Intérieur, le 21 mai. À deux reprises déjà, dans les premiers jours de mai où le jeune tribun occupait fortement la scène, M. Fouchet d’abord, puis M. Louis Joxe, garde des Sceaux, qui assurait l’intérim du Premier ministre, parti en Afghanistan, avaient envisagé son expulsion et m’avaient consulté. J’avais dit à l’un et à l’autre pourquoi cette mesure me paraissait une maladresse politique. Nous n’avions, en effet, à lui reprocher aucun geste violent contre les forces de l’ordre. Ses actions critiquables concernaient l’institution universitaire et s’étaient déroulées dans ce cadre. C’était donc d’abord à l’Université à prendre ses responsabilités et à déférer le trublion devant les instances disciplinaires, créées à cette fin. Elle y répugnait fort et préférait laisser le ministre de l’Intérieur régler le problème. MM. Fouchet et Louis Joxe s’étaient ralliés à mes raisons et Cohn-Bendit avait comparu devant le conseil de discipline qui prononça quelque sanction que j’ai oubliée. L’expulsion était alors envisageable mais comme à son retour d’Afghanistan M. Pompidou, dans un souci d’apaisement, avait invité la Cour d’Appel à se montrer indulgente envers les quelques étudiants condamnés pour violence, il était difficile d’expulser Cohn-Bendit qui, lui, n’avait jamais encouru de condamnation. On en resta donc là jusqu’au 21 mai où le ministre s’abstint de me consulter avant de signer cet arrêté aux suites désastreuses.

S. T. : Vous évoquez comment les foules peuvent se sentir menacées de manière imprévisible…

M. G. : Il y a, en effet, dans toute foule un étrange potentiel de fantasmes et donc de réactions imprévisibles. C’est d’ailleurs plutôt à l’incident fortuit, à la provocation inattendue, qu’à une menace clairement identifiée qu’une foule risque de réagir de cette sorte. Ce risque subsiste tout au long de la manifestation la plus attentivement organisée et encadrée par ses responsables. Je pense, en vous parlant, au cortège de Charléty. On était déjà au 27 mai et au lendemain des plus durs affrontements de ces trois semaines de grands désordres. Après la nuit démentielle du 24, le premier ministre, d’ordre formel du Général, avait annoncé que désormais « tout rassemblement serait dispersé avec la plus grande énergie ». Or, après contact de mes représentants avec les dirigeants de l’UNEF, organisateurs du meeting, j’avais toutes assurance de leur volonté et de leur capacité d’éviter tout dérapage, alors que nous savions d’expérience les risques inhérents à une manifestation interdite. Comme généralement, dans ce cas, les plus engagés passent outre à l’interdiction, c’est la porte ouverte à tous les désordres. Non seulement il faut mobiliser deux fois plus d’effectifs, mais ceux-ci passent deux fois plus de temps à courir vainement après d’agiles adversaires toujours prompts à déjouer leurs barrages. Je n’eus pas trop de mal à convaincre mon ministre et M. Pompidou qui avaient pu juger depuis trois semaines le bien-fondé de notre tactique. Il fut plus difficile d’obtenir le feu vert du Général, qui finalement voulut bien me laisser la responsabilité de la décision.

Non seulement j’autorisai le défilé, des Gobelins à Charléty, mais, pour bien marquer la confiance que je faisais aux organisateurs, je disposais les forces de l’ordre hors de la vue du cortège. C’était aussi éviter de tentantes provocations. Tout se passa bien, mais comment aurais-je pu oublier une minute, dans l’atmosphère tendue de ce lendemain d’émeutes, que nous étions à la merci de n’importe quel accident ?

Parmi mes raisons de préférer une autorisation négociée à une interdiction, il y avait le constat de l’efficacité croissante des services d’ordre des organisations contestataires. Ce n’était pas l’un des moindres paradoxes de ce mois de folie que cette évolution de l’anarchie des débuts à un souci grandissant d’ordre. Je rappelais tout à l’heure la crainte constante des organisateurs d’être débordé par les « éléments incontrôlés » glissés dans leurs cortèges et cherchant constamment à provoquer la police ou refusant la dispersion en fin de manif. La « ligue » excellait dans ces encadrements, sans atteindre toutefois le degré d’efficacité de la CGT, rodée depuis des décennies à ces exercices.

H. L’H. : Que pensez-vous du devenir des leaders de mai 68 ?

M. G. : Il ne m’a pas surpris. J’étais bien placé pour savoir qu’un ardent manifestant de 1936 peut faire un très convenable préfet de Police trente ans plus tard. Je me souviens avoir un jour étonné mes collaborateurs qui s’indignaient du spectacle de ces jeunes révolutionnaires, pour beaucoup issus d’une classe privilégiée, qui prétendaient recommencer « octobre 17 » : « Patientez ! La société se chargera de les récupérer et d’en faire d’excellents patrons, de bons recteurs et de sages parlementaires. » Ce n’était que partiellement juste. Les grandes manœuvres de mai n’ont pas seulement contribué à former à la « réussite sociale » les combattants les plus doués, elles ont imprimé une marque profonde chez la plupart, quel qu’ait été leur parcours ultérieur. Un peu comme s’ils avaient réinvesti le meilleur de leurs idéaux dans les activités dont ils ont fait choix par la suite.

Il y a aussi ceux que l’excès d’espérance et d’utopie et sa brutale retombée ont laissé sur le bas-côté de la route. Certains ne l’ont pas supporté. Le film de Romain Goupil Mourir à trente ans illustre ces destins disloqués. Un autre aspect de l’évolution des leaders de mai me paraît intéressant dans la réflexion que nous menons en commun, c’est leur rapport à la violence. Elle était très présente dans le discours gauchiste, à la Ligue comme à la Gauche prolétarienne, et elle n’était pas absente des manifs les plus dures. Il est pourtant remarquable qu’au paroxysme de ces affrontements il n’y ait jamais eu passage à la violence absolue, c’est-à-dire au tir anonyme d’armes à feu en direction du service d’ordre. C’était ma hantise car j’avais le souvenir d’un tel enchaînement dans la soirée du 6 février 34 lorsqu’un coup de feu anonyme, parti du quai des Tuileries en direction des gardes républicains qui protégeaient les abords de la Chambre des députés, amena leur riposte, largement spontanée, suivie de tirs incontrôlés toute la nuit et d’un bilan de 14 morts.

Il n’est pas moins surprenant qu’au lendemain de mai et après la solide et durable installation au pouvoir d’une droite sortie triomphante des urnes, le 30 juin, les gauchistes de mai n’aient jamais sérieusement songé à investir dans le terrorisme qui, en bonne logique révolutionnaire, reste l’ultime réponse des desperados d’une cause perdue. L’Italie et l’Allemagne allaient en faire dramatiquement et longuement l’expérience avec les sanglants exploits des Brigades rouges et de la Rote Armee Fraktion, pas la France. Cela intrigue. J’en eus une explication, vingt ans plus tard, lors d’un colloque auquel j’avais été convié par le Fondation Saint-Simon. Olivier Rolin, l’ancien chef militaire de la Gauche prolétarienne, était l’autre invité. Il nous dit la volonté réfléchie des dirigeants de son organisation de refuser, en mai 68, de franchir la ligne de la violence meurtrière. Curieusement, il expliquait cette attitude par la formation humaniste des dirigeants maoïstes dans les grandes écoles de la République et l’impératif catégorique de ma morale laïco-chrétienne : « il est interdit de donner la mort ». Bien sûr, c’était un propos tenu longtemps après les faits, mais il contenait certainement une bonne part de vérité. Au-delà de la phraséologie marxiste-léniniste, tous avaient aussi lu Montaigne, Pascal et Rousseau. Ça ne s’oublie pas.

S. T. : Ne pensez-vous pas que si, malgré des mots meurtriers, les manifestants n’ont pas franchi le pas, c’est aussi parce que ce qui commandait déjà, à ce moment-là, c’était la société de consommation ?

M. G. : Cela joua sûrement. Nous avions d’ailleurs observé qu’en mai 68, quel qu’ait été l’engagement révolutionnaire de la semaine, la trêve du week-end était assez bien respectée. La plupart de ces combattants avaient une voiture, même si c’était une casserole, et en mai nul ne songea sérieusement à mourir sur les barricades. Les morts vinrent après : dès le premier week-end qui suivit la libération des dépôts de carburant, les Parisiens firent le plein d’essence et l’on releva, dans l’indifférence générale, 69 cadavres sur les routes d’une France ensoleillée, libérée de ses peurs.

J’ai une autre explication à la relative modération observée des deux côtés des barricades. Je l’avais invoquée dans une interview, un peu par goût du paradoxe mais avec un fond de conviction : c’est le nombre anormalement élevé d’ « archicubes » à la tête de chaque camp, aussi bien dans l’équipe gouvernementale, de Georges Pompidou lui-même (en sus, ancien des Étudiants socialistes en ses jeunes années), à Louis Joxe, garde des Sceaux, à Alain Peyrefitte, Grand Maître de l’Université, ou à Georges Gorse, ministre de l’Information, que, de l’autre bord, chez les inspirateurs ou les supporters du mouvement, de Jean-Paul Sartre à Michel Foucault, à Louis Althusser à Maurice Clavel… sans oublier l’École elle-même, bastion ardent de la contestation. Est-ce forcer la note que de voir en mai 68 la dernière grande manifestation culturelle du siècle, avant les Towers du 11 septembre et le règne sans partage de la mondialisation libérale ?

S. T. : Considérez-vous pertinent de mettre en relation la génération qui a fait mai 68 et celle de juin 40 ? Les fils de 1968 ont-ils quelque chose à voir avec la génération précédente ? Je pense à des slogans comme « CRS-SS ».

M. G. : Les deux générations assistent en quelque sorte à la fin d’un monde, mais si, en 40, le monde qui disparaît paie d’un prix excessif des années de démission et d’aveuglement face à la montée résistible du nazisme et des fascismes, les vainqueurs sont de tels barbares que toute l’Europe court le risque mortel d’entrer pour longtemps dans une nuit culturelle sans précédent. Les vainqueurs de 68, De Gaulle et Pompidou pour simplifier, ne sont pas des barbares et comme, Dieu merci, la révolte des jeunes ne s’est pas terminée dans le sang, on peut mesurer plus sereinement les effets bénéfiques du séisme de mai : la libération d’un excessif carcan social (l’IVG de Mme Veil et la majorité à 18 ans de M. Giscard d’Estaing, peu soixante-huitards l’une et l’autre), une sérieuse avancée dans l’égalité hommes-femmes, une meilleure prise de conscience écologique, de nouveaux rapports au sein des entreprises comme de l’institution universitaire, la défiance du « tout-État ». Tout cela est encore bien imparfait certes, mais quel coup d’accélérateur ! On est à plusieurs années-lumière de juin 40.

Le slogan « CRS-SS » détonne parmi tous ceux qui jaillirent spontanément des imaginations juvéniles de 68. Certes, la police n’était pas toujours tendre, et vous savez que je dus lui rappeler par une lettre personnelle qui fit quelque bruit qu’elle devait respecter quelques lois de la guerre de rues. Mais ses adversaires n’étaient à court ni d’insultes blessantes, ni de redoutables projectiles. Et puis ma génération savait ce qu’avaient été les SS, pas cette troupe moqueuse, bien trop jeune pour ce lointain passé. N’empêche que les CRS étaient justement irrités de ces trop faciles assonances.

S. T. : Ils vous le disaient ?

M. G. : Dans mes contacts avec les syndicats de policiers, je voyais bien que tous, et pas les seuls CRS, ressentaient vivement les injures lancées par des étudiants qui avaient plus d’imagination et un vocabulaire plus riche que le policier moyen qui, lui, n’a pas le droit de riposter du même ton. Mais il y avait une cause plus profonde à leur irritation. À leurs yeux, ces manifestants étaient des « fils de bourgeois » qui avaient eu toutes facilités de faire des études tandis qu’eux, souvent fils d’ouvriers, n’avaient pas eu cette chance. Je réalisais, en les écoutant, combien il importait de maintenir un proche contact avec eux, de leur montrer qu’ils étaient compris et soutenus et qu’ils ne devaient pas attacher trop d’importance à ces « paroles verbales ». De Gaulle, plus réaliste, nous avait dit le 19 mai, quand Christian Fouchet évoquait devant lui le malaise des policiers : « Eh bien, Fouchet, il faut faire ce qu’il faut avec la police, il faut lui donner de la gnole ! » On le fit en relevant fortement les indices de la fonction policière. Du bon usage des révolutions !

H. L’H. : Est-ce que vous avez écrit votre lettre aux policiers parce que vous redoutiez des effets de masse dans la police ?

M. G. : Je redoutais, en effet, que resurgissent quelques vieux démons jamais totalement exorcisés de ce corps de police qui, je le rappelais tout à l’heure, avait subi les contrecoups des grands combats de l’après-guerre et partagé, à sa façon, les fièvres de l’anticommunisme et du racisme anti-algérien. Dans les violences de mai, le racisme anti-jeune n’était pas loin et je voulais le stopper avant qu’il ne soit trop tard. Concernant cette lettre, je me souviens de son contexte. J’avais reçu le matin même le principal syndicat de gardiens, conduit par Gérard Monate qui m’avait dit leur inquiétude devant la recrudescence des brutalités dans la police. Ils les avaient encouragées par des éléments politiques extérieurs à notre maison, mais à portée de voix. Or, Le Monde de ce même jour avait publié une série de témoignages contestables de violences policières totalement inadmissibles car accomplies de sang-froid, sans l’excuse du combat de rue. Je dictai aussitôt à ma secrétaire le texte que vous rappeliez et je le soumis au grand patron de la « tenue », M. Friedrich, ne voulant pas m’adresser à ses hommes sans son accord. Il me suggéra une seule modification : remplacer le mot « brutalité » qui, me dit-il, passerait mal chez des hommes aux prises quasi journellement avec des agressions tout aussi inadmissibles, par l’expression « excès dans l’emploi de la force ». Il n’est pas indifférent de rappeler que cette lettre fit plus et suscita plus de critiques dans la classe politique et dans l’entourage de quelques ministres que dans la troupe. J’y vis la preuve que, de ce côté du moins, j’avais été largement compris. Dans ces journées périlleuses, c’était le plus important.

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Notes

[1] En mai, fais ce qu’il te plaît, Stock, 1977.

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