La recherche de l’inconnu et les formes de la puissance

Une critique de Hélène L’Heuillet

Thèmes : Discriminations | Genre et sexualité | Littérature | Racisme

Date de parution : 3 février 2010


Gérard Streiff et des jeunes du Bois l’Abbé
L’inconnu du B.L.B.
Editeur : Eres
Hors Collection
ISBN : 978-2-7492-1124-4
Nb. de pages : 136 pages
Prix : 7 euros

Marie Ndiaye
Trois Femmes puissantes
Editeur : Gallimard
Collection : Blanche
ISBN-13 : 978-2070786541
Nb. de pages : 315 pages
Prix : 19 euros

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Dans les années 1990, le groupe Les inconnus chantaient sur une musique rap : « La banlieue c’est pas rose, La banlieue c’est morose, Alors prends-toi en main, C’est ton destin, c’est ton destin ». Les jeunes du Bois L’Abbé, en écrivant L’inconnu du B.L.B ont pris en main leur destin. L’écrivain Gérard Streiff les a convaincus de passer de la parole et du rap à l’écriture, avec son aide, dans un atelier d’écriture qui s’est réuni de janvier à juin 2006. Le quartier du Bois l’Abbé n’est pas morose pour ses habitants, attachés à lui comme à une « ville-monde ». C’est pourtant une de ces enclaves de banlieue, excentrées des centre-ville, construite de séries de barres au milieu desquelles se trouve un local réservé à la jeunesse qui vient s’y « mettre en tas » — pour reprendre une de ces nombreuses expressions pleines d’autodérision dont le texte offre l’heureuse surprise. Le texte débute par un des événements lourds de sens, l’incendie d’un bus, qui évoque les émeutes de 2005, mais dans lequel le héros du livre, le livreur de pizzas Ibrahim, voit le triste symbole du renforcement de l’isolement.
À l’encontre de cet enfermement, c’est littéralement l’histoire de la recherche de l’inconnu, en divers sens qui se raconte dans ce roman. Le premier niveau est bien sûr celui d’une enquête — absolument non policière. Certes, il s’agit bien comme dans tout detective-novel de se mettre sur la trace d’un disparu, en l’occurrence, un homme au costume beige étendu sur la chaussée pendant l’émeute, entouré de policiers qui semblent à première vue soucieux de dissimuler une bavure. Mais ce n’est pas en Sherlock Holmes que se transforme Ibrahim, qui, loin de toute investigation scientifique, se laisse porter par les rencontres et les hasards, les échanges avec ses amis et ses interrogations intérieures. Il est bien le fils de son père, médiateur dans la cité. Cette quête de l’inconnu consiste moins dans la recherche de l’identité du disparu que dans une obsession du souci d’autrui. Rien d’étonnant, même si cela ressemble un peu à un deus ex machina que l’inconnu prenne corps et visage, rencontre ceux qui ont fait attention à lui et intègre la cité.
Mais l’intrigue est métaphorique. Inconnu, Dabo, ne l’est pas seulement le temps de la recherche d’Ibrahim, mais il doit le rester, tant qu’il n’a pas de papiers officiels de séjour — autant dire une durée indéterminée. En toile de fond, c’est une autre recherche de l’inconnu qui est nous est donnée à entendre, celle qui conduit de jeunes africains à entreprendre le périlleux voyage vers l’inconnu, vers cette Europe, où ils sont destinés à être soit identifiés par la police et reconduits à la frontière, soit à rester inconnus, victimes d’employeurs qui les escroquent et de marchands de sommeil. Inversement, l’inconnu, c’est aussi l’Afrique pour ces jeunes sénégalais ou maliens nés en France dans des cités où les parents évoquent le pays perdu sans pouvoir le faire connaître. Ce qui est inconnu enfin et que ce livre, ainsi que le roman de Marie Ndiaye, Trois femmes puissantes, nous affirment au risque de déplaire, c’est le contentement d’avoir réussi ce voyage, et d’avoir trouvé ce qui se présente comme une place, malgré la peur et les sacrifices.

Bien des choses opposent L’inconnu du B.L.B et Trois femmes puissantes, mais dans ces deux textes, l’Afrique et l’Europe dialoguent comme deux mondes demeurant inconnus l’un à l’autre. La puissance, bien sûr, dans le livre de Marie Ndiaye, est d’abord celui du style, qui, tel une grande respiration, met souvent au bord du vertige. La puissance ne réside pas dans la réussite, ni même dans l’opposition ou la révolte, mais dans la force, développée quasiment ex-nihilo, qui s’incarne dans trois destins de femmes. Ce n’est pas Lamine, celui qui a réussi la migration vers l’Europe, et va, probablement sans papier, de petit boulot en chambre-dortoir, qui est puissant, car il s’est montré vil et sans courage quand il est parti seul en abandonnant Khady Demba, c’est Khady Demba qui est puissante, car elle ne cède jamais même quand la vie l’écrase. On pourrait croire le roman de Marie Ndiaye d’une partialité féministe outrée. Dans ces portraits de femmes qui restent fondamentalement « vertébrées », même quand la vie les plie, le courage est hautement féminin. Pire, leur puissance sert à remettre sur pied quelques hommes, pourtant peu glorieux. C’est parce qu’il trahit Khady Demba que Lamine s’en sort, moins par l’argent qu’il lui a volé que par la puissance qu’elle lui a, dans son opiniâtreté, transmise. C’est parce qu’il comprend que Fanta aux pieds ailés, comme un héros grec, est sur le point de le quitter, que Rudy Descas trouve le courage de secouer des années de lâcheté pour se dire à lui-même la vérité. C’est parce que sa sœur avocate, Norah, décide de le défendre, que Sony devra renoncer à endosser passivement le crime perpétré par son père, et plus encore le destin que celui-ci avait décidé pour lui en l’enlevant précocement à sa mère. La puissance de ces femmes a certes toujours à voir avec l’ascension, ascension sociale pour Norah et Fanta, ascension fatidique du mur de barbelés pour Khady Demba. Mais elle relève surtout d’une vocation intérieure, d’une façon de s’appeler, de se parler à soi comme on se regarde dans un miroir, en vue d’une épreuve de vérité et de dignité. Ces trois femmes, même si la deuxième est uniquement aperçue parles effets qu’elle produit sur les autres, prennent appui sur elle-même, sur cette faille intime qui constitue le véritable le sentiment de soi. Pour Khady Demba, ce centre de gravité est son propre nom, si bien qu’elle, à qui la vie a réservé le pire, reste debout grâce à ces syllabes qui résonnent en elle, donnant consistance au souvenir de son mari mort, à la douleur de la stérilité, à l’abandon des parents, inspirant enfin le génie de sauter hors de la frêle embarcation vouée au naufrage censée l’emmener vers l’Europe. Rien pourtant d’extatique ni de mystique dans ce roman, qui parle des femmes avec une rigueur implacable, sans complaisance, et sans effusion. La fidélité à soi qui est cependant peinte relève d’une foi dans la puissance de son désir lors même que la vie voue à une impuissance radicale. Rien non plus de l’illusoire maîtrise de la lucidité. Norah est emportée par ce qui lui échappe dans l’amour du père et du frère : son corps la trahit, sa mémoire la trompe. Mais c’est dans l’acceptation de cette soudaine étrangeté qu’elle puise une résolution de sauver son frère qui ne doit plus rien à la haine du père, et à quoi on comprend que plus rien ne résistera. Loin de tous les schémas préétablis, ce roman inaugure une nouvelle manière de parler des femmes, sans plainte et sans reproche.
Il invente aussi une nouvelle manière de parler de l’Afrique, sans emphase et pourtant pas sans douleur. Norah est avocate à Paris où elle est née, mais elle part au Sénégal quand son père fait appel à elle pour le procès de son frère. Fanta est sénégalaise et a rencontré son mari Rudy Descas au lycée français de Dakar où elle enseignait la littérature française. De curieux croisements entrelacent les deux histoires autour d’un village de vacances racheté par le père de Norah, après que le père de Rudy Descas a tué son associé. Mais ce village pour touristes européens est un échec. Khady Demba est expulsée hors d’Afrique par sa belle-famille qui lui fait entreprendre de force le voyage de la migration. C’est ce dernier récit qui met à l’épreuve toute la puissance que peut avoir un humain. Aucune humiliation, aucune douleur physique, aucune maladie, ne sont épargnées à qui veut partir. Or, celui qui n’a pas de lieu, comme Khady Demba, n’a même pas à se poser la question, car il est déjà parti.

Une critique de Hélène L’Heuillet

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