"Éthique du libéralisme", Entretien avec Ronald Dworkin

jeudi 4 février 2010

Thèmes : libéralisme

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Référence : Entretien publié dans Raison Publique, n° 6, avril 2007, p. 7-9.

Entretien de Ronald Dworkin conduit par Kora Andrieu

En France, on présente souvent, de façon schématique, le débat entre libéraux et communautariens comme un débat entre procéduralistes partisans d’une neutralité axiologique absolue dans la sphère publique, et substantialistes affirmant au contraire la nécessité d’une théorie collective du Bien et de valeurs morales diffusées dans la société. Cette manière de présenter le débat vous paraît-elle pertinente et, si oui, où vous y situeriez vous ?

Ronad Dworkin : Il est vrai que c’est ainsi que la distinction est généralement présentée. Mais je trouve cette opposition trop tranchée. Dans mon nouveau livre, Is Democracy Possible Here [1], j’affirme que la distinction est mieux comprise comme une différence dans la compréhension même des principes de base qui constituent une vie bonne. Selon moi, le libéralisme n’est pas fondé sur une neutralité ultime, mais sur l’assomption positive selon laquelle bien vivre implique d’assumer la responsabilité de nos propres choix concernant ce qu’est une vie bonne. Dès lors, une société politique qui accepte cette prémisse fondamentale sera neutre parmi les idéaux personnels concrets de chacun.

Pensez-vous que le libéralisme politique peut se présenter comme une théorie politique attractive, comme une théorie du Bien parmi d’autres ? Ce perfectionnisme moral et politique, n’est-il pas contraire à l’impératif de neutralité du libéralisme politique ?

Comme je viens de l’expliquer, cette affirmation est trop tranchée. Le libéralisme est mieux compris comme partant d’une doctrine compréhensive sur ce qui constitue la vie bonne. Il part donc d’une doctrine compréhensive qui pose les exigences de la responsabilité personnelle que je viens de décrire. Une fois encore, j’ai essayé d’expliquer tout ceci dans le nouveau livre que je viens de mentionner.

Dans un récent article de la New York Review of Books (« Three Questions to America », septembre 2006), vous vous opposez à une forme de conservatisme qui confond ses propres valeurs avec celles que la société libérale doit incarner. Or, dites-vous « dans une société réellement libre, le monde des valeurs et des idées appartient à personne et à tout le monde ». Mais quelles sont ces valeurs que les membres d’une société libérale pluraliste par nature possèdent en commun ?

Ils peuvent avoir en commun la théorie éthique compréhensive que je viens de décrire. Pour le dire de manière plus complète, cette théorie consiste en deux principes. Le premier est un principe d’égalité : il est objectivement important que toute vie humaine soit un succès plutôt qu’un échec. Le second est un principe de liberté : chaque personne est ultimement responsable pour identifier ce qu’exige le succès dans une vie particulière, c’est dire pour la personne de la vie de laquelle il s’agit.

Ces valeurs, sont-elles purement occidentales ? Ou bien peuvent-elles s’exporter, comme le veulent les néo-conservateurs ?

Je ne pense absolument pas qu’elles soient universellement acceptées. Nous savons qu’elles ne sont pas acceptées dans de nombreux endroits du monde. Mais nous ne devrions pas non plus trop croire en une géographie morale. Lors des conférences que j’ai données dans plusieurs universités chinoises, les étudiants m’ont souvent affirmé que la différence entre valeurs « orientales » et valeurs libérales était largement exagérée dans le monde occidental.

Dans une récente intervention, Léon Kass, qui a dirigé le Conseil de Bioéthique du Président Bush, a affirmé que « depuis le 11 septembre, on sent une nette intensification de la moralité des Américains ». Que pensez-vous d’une telle constatation ? Que pensez vous de la teneur substantiellement morale du discours politique du Président Bush, tant dans sa politique extérieure que dans son opposition au financement de la recherche sur les cellules souches ?

Je ne suis pas d’accord avec Kass. On sent bien plutôt une intensification de la peur et la volonté, du moins jusqu’à aujourd’hui, de corrompre nos valeurs à cause de cette peur. Comme c’est souvent le cas, le discours moralisateur de Bush est la rhétorique de quelqu’un à toute sensibilité morale fait sérieusement défaut.

Vous vous opposez, dans « Justice in Robes », à la conviction de Posner selon laquelle les jugements politiques et les jugements moraux doivent être clairement distingués. Quelle est selon vous la nature de ce lien entre jugements normatifs et convictions politiques ?

Je ne crois pas que cela soit un compte-rendu approprié de l’opinion de Posner que j’ai critiqué. Il est sceptique quant à l’objectivité morale, tant personnelle que politique. Il se décrit lui-même comme un pragmatique, c’est-à-dire qu’il pense que les décisions politiques devraient toujours viser les meilleures conséquences. Il pense qu’il évite ainsi tout engagement envers des valeurs morales, mais ce n’est pas le cas puisque la définition mêe de ce qu’est une bonne conséquence est déjà une question morale controversée.

Vous écrivez dans le même ouvrage que « les convictions morales sont parfois – et même souvent – pertinentes pour décider ce qu’est la loi » (p. 85). Cette idée semble d’autant plus vraie que le langage de la constitution américaine, avec des expressions comme « punition cruelle et inhabituelle », ou « procédure légale appropriée », est explicitement moral. Mais à quel type de convictions morales le juge doit-il faire appel dans son interprétation de la constitution ? Cet anti-positivisme à l’égard de la loi, est-il transposable dans des systèmes judiciaires non-jurisprudentiels comme celui de la France ?

Ils devraient faire appel aux principes qui fournissent la meilleure justification face au test de la Constitution et de l’histoire de ses interprétations précédentes. Bien sûr, les personnes raisonnables ne tombent pas toutes d’accord quant aux principes dont il s’agit. Un juge doit donc faire de son mieux pour répondre à cette question morale controversée. Je ne connais pas suffisamment dans le détail le système légal français pour répondre avec certitude à la seconde question. Mais je serai bien étonné si le positivisme parvenait à fournir une meilleure explication de la pratique légale dans le système français que dans le système anglophone. Beaucoup de philosophes du droit Français m’ont assuré du contraire.

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Ndlr : Princeton University Press, août 2006.

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