Les "valeurs morales" contre les droits

vendredi 5 février 2010, par Ruwen Ogien

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Référence : Article publié dans Raison publique, n°6, avril 2007, pp. 47-61.

Depuis quelque temps déjà, les grands partis politiques des sociétés démocratiques occidentales, qu’ils soient conservateurs ou progressistes, semblent tentés de redonner une place centrale à la défense des valeurs dites « morales » : famille, patrie, mérite, ordre, discipline, autorité, etc. [1] De l’avis de certains analystes, ce retour aux « valeurs morales » est surtout destiné à récupérer un électorat dit « populaire », supposé « égaré » à l’extrême droite et sensible à ces valeurs [2].

On peut se demander toutefois s’il n’exprime pas quelque chose de moins opportuniste, de plus « idéologique », de plus inquiétant aussi pour les démocraties. L’appel aux « valeurs morales » pourrait bien être l’expression d’une remise en cause de la base éthique des sociétés démocratiques, c’est-à-dire de la priorité qui est normalement accordée, dans ces sociétés, aux idées de droits, de consentement, de libertés individuelles. Telle est du moins mon idée générale, qui reste encore assez spéculative, je le reconnais bien volontiers.

Dans cet article, je proposerai une hypothèse plus limitée ou plus modérée si on peut dire. Je soutiendrai que l’appel aux « valeurs » en général (« morales » ou pas), même lorsqu’il est apparemment destiné à fonder ou justifier des droits ou des libertés individuelles, peut aboutir paradoxalement au résultat opposé : contester des droits durement acquis, fragiliser encore plus des libertés individuelles toujours précaires et, de façon plus générale, remettre en cause la place du consentement dans nos constructions morales et légales en matière de sexualité entre autres. Je critiquerai d’abord l’idée que la sensibilité aux « valeurs morales » permet d’expliquer correctement le vote dit « populaire ». Je contesterai ensuite l’idée que l’appel aux « valeurs » en général (« morales » ou pas) pourrait contribuer à fonder ou à justifier les droits et libertés individuelles. Ce n’est qu’après avoir écarté ces deux idées que je proposerai quelques arguments en faveur de mon hypothèse.

1. Que signifie « valeurs morales » ?

Pour de nombreux observateurs de la vie politique américaine, les « valeurs morales » ont joué un rôle déterminant dans la réélection de Georges W. Bush en novembre 2004 [3]. Une importante proportion d’électeurs (des ouvriers, des fermiers pauvres, des employés sous payés, etc.) auraient voté pour le candidat républicain au détriment de leurs intérêts matériels parce qu’ils approuvaient ses positions « morales ». C’est-à-dire, en fait, ses engagements concrets contre le mariage gay, l’homoparentalité, le clonage thérapeutique, l’avortement ou le contrôle des armes à feu, au nom d’idées abstraites comme la sauvegarde de la « famille », ou le respect de l’« ordre », de l’ « autorité », du « mérite », de la « vie », etc. [4]

Certains démocrates en ont tiré la conclusion que, s’ils voulaient avoir des chances de l’emporter un jour, il leur faudra répondre à ces attentes « morales » de l’électorat. Ainsi, dans un commentaire dévastateur sur la campagne de John Kerry, Bill Clinton soutint que les démocrates avaient été « fous » d’abandonner le thème des « valeurs morales » aux républicains. Pour lui, les démocrates avaient donné l’impression d’être des « aliens » venus d’une autre planète, parce qu’ils n’avaient pas compris que, pour la plupart des Américains, ce qui compte n’est ni la rationalité, ni les intérêts économiques [5].

Comme pour donner raison à la théorie de la « contagion des idées », ces conclusions ont rapidement traversé l’Atlantique et les « valeurs morales », entendues dans ce sens un peu particulier, occupent désormais le devant de la scène dans les campagnes électorales en Europe aussi [6].

L’idée de « valeur morale » telle qu’elle est exploitée dans ces combats politiques présente deux aspects différents : explicatif et descriptif.

1. Explicatif

L’idée de « valeur morale » sert à contester les théories qui donnent à la rationalité instrumentale un rôle crucial dans l’explication des comportements humains en général et du comportement électoral en particulier.

2. Descriptif

L’idée de « valeur morale » a un contenu et c’est le même dans les deux camps, conservateur et progressiste. Il n’y a pas d’un côté des « valeurs morales conservatrices » et de l’autres des « valeurs morales progressistes ». Ce qu’on appelle « valeurs morales » dans ce débat, ce sont les « valeurs morales » telles que les conservateurs les conçoivent traditionnellement : famille, patrie, vie, mérite, ordre, autorité, etc. Ce sont ces « valeurs » que les démocrates aux États-Unis envisagent d’intégrer dans leur programme d’une façon ou d’une autre et non, par exemple, le plaisir, la liberté de faire ce qu’on veut de son corps et de sa vie ou le dérèglement des sens ! C’est une concession intellectuelle flagrante des progressistes aux conservateurs, mais ce n’est ni la première ni la seule.

Cependant il est loin d’être évident que les « valeurs morales » ou autres jouent, dans la motivation des comportements humains, un rôle plus déterminant que la perception des rapports de force, la crainte des sanctions ou les intérêts matériels, ni dans le cas particulier des élections présidentielles aux États-Unis ni en général. Par ailleurs, il n’y a aucune bonne raison d’appeler « morales » ces « valeurs » qui sont, en réalité, le nom de code de positions à caractère idéologique ou religieux, lorsqu’elles ne sont pas ouvertement xénophobes ou homophobes. Bref, l’appel aux « valeurs morales » est contestable des deux points de vue, explicatif et descriptif. Voyons cela de plus près.

Explicatif

Contrairement à ce qu’on pourrait penser en raison du battage médiatique autour de ce thème, l’importance des « valeurs morales » comme raison de voter pour l’un ou l’autre des candidats lors de la dernière élection présidentielle américaine n’est pas apparue spontanément à l’esprit des électeurs.

Dans la plupart des sondages préélectoraux effectués par téléphone, le questionnaire était « ouvert », comme on dit dans le jargon : les répondants pouvaient choisir librement trois problèmes qui allaient, d’après eux, influencer leur vote pour l’élection présidentielle. Spontanément, la plupart ont mentionné l’Irak, l’économie, le terrorisme. Moins de 1% ont cité des raisons qui pouvaient être rangées dans la rubrique « valeurs morales ». Mais, dans un sondage effectué à la sortie des bureaux de vote, les réponses faisant référence aux « valeurs morales » sont passées de moins de 1 % à 22% [7]. Comment expliquer un bond aussi spectaculaire ?

En fait, dans le sondage post-électoral, le questionnaire n’était plus ouvert. L’expression « valeurs morales » figurait explicitement dans une liste rédigée à l’avance de sept « problèmes » susceptibles d’avoir influencé leur décision : impôts, éducation, Irak, terrorisme, économie/emploi, santé et valeurs morales.

Dans ces conditions, il est plausible que les « valeurs morales » aient joué le rôle de réponse fourre-tout pour ceux qui avaient voté dans une certaine indécision, ou pour des raisons qui n’apparaissaient pas dans la liste (la sympathie pour Bush ou l’antipathie pour Kerry, le contrôle des armes à feu, etc.) ou pour des raisons inavouables publiquement (racisme, fanatisme religieux, homophobie, islamophobie, etc.)

En réalité, un électeur peut toujours dire qu’il vote pour des raisons ou des « valeurs morales » quand il ne sait pas très bien quoi dire d’autre de plus précis. C’est une formule creuse qui n’engage à rien [8]. Pour quelle autre raison ou valeur d’ailleurs pourrait-il voter ? Des raisons ou des valeurs « immorales » ? Quoi qu’il en soit, on peut se poser des questions sur les présupposés de ces enquêtes.

Pourquoi faudrait-il faire l’hypothèse que l’électorat dit « populaire » est plus sensible à des « valeurs morales » comme l’autorité, la famille, le mérite, qu’à ses droits, ses libertés et ses intérêts matériels ? Pourquoi faudrait-il faire l’hypothèse que les électeurs dit « populaires » sont idiots au point de préférer un discours moraliste creux à un programme économique et social faisable qui leur serait favorable, s’il est clair pour eux qu’une telle alternative existe concrètement ?

Observons que c’est une hypothèse qu’on ne fait pas pour les plus riches. Personne ne semble supposer qu’ils vont facilement sacrifier leurs droits et leurs intérêts matériels au nom de « valeurs morales ». C’est une hypothèse juste bonne pour les pauvres, extrêmement condescendante en réalité.

De façon plus générale, l’idée que les « valeurs morales » expliquent correctement le comportement humain est vraiment très loin de faire l’unanimité parmi les spécialistes des sciences humaines et sociales. Certes, les sociologues inspirés par Max Weber ou Talcott Parsons accordent une grande importance à la notion de « valeur » (« morale » ou pas) dans leurs explications. Mais d’autres, probablement aussi nombreux, n’ont que faire de cette notion qu’ils jugent mystificatrice. Ils ne jurent que par la base matérielle, la structure sociale et la distribution du pouvoir [9]. Leur meilleur argument contre l’explication de l’action humaine par les « valeurs » (« morales » ou pas) est un constat empirique.

a) des personnes acceptant des « valeurs » identiques agissent de façon différente lorsque leurs intérêts matériels divergent objectivement.

b) des personnes acceptant des « valeurs » différentes agissent de façon identique lorsque leurs intérêts matériels convergent objectivement.

De cela, ils tirent la conclusion que les « valeurs » ne sont que des ressources parmi d’autres, dont les agents se servent lorsque c’est utile psychologiquement ou socialement pour justifier publiquement une action ou pour la rationaliser à leurs propres yeux. Dans les deux cas, l’appel aux « valeurs » (dites « morales » ou pas) justifie l’action sans l’expliquer.

Comment l’explication du comportement par les « valeurs » (dites « morales » ou pas), si contestée dans la pensée sociologique, a-t-elle pu devenir si centrale dans les débats publics de ce début de XXIème siècle ? Les historiens nous le diront peut-être un jour, à leur façon détachée et ironique.

Descriptif

Dans l’analyse des élections présidentielles américaines de 2004, les commentateurs qui ont choisi de privilégier l’explication de la défaite des démocrates par leur absentéisme sur le terrain des « valeurs morales » (ou le triomphe des républicains par la priorité accordée aux « valeurs morales ») rejettent les objections méthodologiques et épistémologiques que je viens d’évoquer [10].

Ils estiment par exemple que l’expression « valeurs morales » n’était absolument pas ambiguë. Elle faisait référence à des problèmes très clairement définis : le mariage gay, l’homoparentalité, la recherche sur les cellules souches embryonnaires et l’avortement (certains ajoutent : le contrôle des armes à feu). Ils ajoutent aussi que l’électorat qui a choisi de voter pour des raisons « morales » était très clairement identifiable : pratiquant religieux, avant tout catholique et chrétien évangélique.

Soit. Mais pourquoi dire alors que ces problèmes sont « moraux » et, surtout, pourquoi dire que les « valeurs » en vertu desquelles ces électeurs rejettent le mariage gay, la recherche sur les cellules souches embryonnaires et l’avortement ou le contrôle des armes à feu, sont des valeurs « morales » ?

Il serait peut-être plus juste de dire que le mariage gay est un problème de « société » et que les valeurs invoquées par ceux qui le rejettent sont religieuses quand il ne s’agit pas de pure homophobie ou d’intolérance à l’égard de tout ce qui leur paraît déviant sexuellement. Certes, il est plus honorable de dire qu’on vote pour des « valeurs morales » que par fondamentalisme religieux, par homophobie, ou parce que la chasse est un sport amusant (même si les victimes ne partagent pas ce point de vue). Mais les experts électoraux ne sont pas obligés de prendre ces déclarations pompeuses à la lettre.

Au total, l’appel aux « valeurs morales » est contestable des points de vue explicatif et descriptif. Mais il existe un troisième point de vue qui semble lui donner un peu plus de consistance. C’est celui que j’appellerai « normatif ».

Dans cette perspective, l’appel aux « valeurs morales » ne sert pas à expliquer les comportements et il n’a pas de contenu spécifique. Il a une fonction générale : justifier ou fonder les droits et les libertés individuelles. C’est ainsi, par exemple, que le rôle des valeurs était conçu dans le texte du traité constitutionnel de l’Union européenne.

2. Est-il nécessaire de justifier les droits par les valeurs ?

Le texte du traité constitutionnel de l’Union européenne a été contesté à différents points de vue. Il a été finalement rejeté par le vote populaire dans deux pays fondateurs. Mais il semble avoir fait l’unanimité sous un aspect au moins. Pour ses défenseurs comme pour ses adversaires, l’affirmation de « valeurs communes aux États membres » dès le second article de la première partie, et dans le préambule de la seconde, qui contient la Charte des droits fondamentaux de l’Union, était une bonne chose. Pour tous, elle contribuait à donner à l’Europe une sorte d’identité sentimentale, au-delà des intérêts économiques et des contraintes géographiques. [11]Certains ont regretté (et regrettent encore) que le caractère « chrétien » de ces « valeurs communes » n’ait pas été reconnu. D’autres ont déploré (et continuent de déplorer) le fait que la charte des droits fondamentaux qui s’ouvre par cette affirmation de « valeurs communes » n’apporte rien de nouveau par rapport aux traités et engagements précédents, ou qu’elle ne soit pas juridiquement contraignante. D’autres, enfin, estiment que ces valeurs sont ou bien trop universelles (n’importe quel État démocratique sur la planète pourrait revendiquer le droit d’être « européen » si l’adhésion à ces « valeurs » était un ticket d’entrée suffisant) ou bien pas assez (le traité est ambigu : tantôt il parle de valeurs universelles, tantôt de « valeurs communes aux États membres », sans se prononcer sur leur caractère universel ou pas).

Mais personne ne semble contester, même aujourd’hui, l’importance d’une telle affirmation de « valeurs communes », originale en soi. C’est en effet la première fois qu’on trouve formulée aussi nettement dans un traité européen une telle « déclaration de valeurs ». Elle n’apparaît pas dans le traité de Rome de 1957, et ne figure pas dans le préambule du traité de Maastricht, qui ne parle que de « principes », en faisant référence à ceux de l’État de droit : démocratie, droits de l’homme, etc. [12]

Certains commentateurs ont insisté sur le fait qu’il avait fallu un demi-siècle pour que les valeurs soient ainsi mises au cœur de l’« aventure européenne » et que naisse enfin l’« Europe des valeurs » [13]. Ils ont salué cette évolution en écrivant que, face à l’abomination nazie par exemple, l’énoncé de principes ne suffit pas : il « faut mettre aussi en évidence ce qui les fonde, c’est-à-dire le socle de valeurs qui unit la communauté européenne » [14] . Ce dont il est question évidemment ici c’est de valeurs « morales » ou « politiques » et non de valeurs économiques ou esthétiques.

La vocation de ces commentaires n’était pas philosophique. La priorité qu’ils donnaient au langage des valeurs « morales » ne tenait pas à des raisons ontologiques ou épistémologiques, mais plutôt au fait qu’il leur paraissait être plus affectif, moins sec ou froid que le langage des droits et des principes, plus compréhensible, plus susceptible, à leurs yeux, de susciter l’enthousiasme populaire pour cette construction politique. Cependant ces commentaires ne sont pas dépourvus d’intérêt philosophique. Ils font une distinction entre ce qui renvoie, dans le traité, aux objectifs ou aux idéaux qui sont supposés être les finalités ultimes de toute l’entreprise (liberté, solidarité, dignité, etc.), et ce qui est relatif aux règles, principes, droits, qui orientent ou contrôlent les actions publiques (comme ceux qui interdisent la peine de mort ou la torture, ou qui autorisent la grève, etc.) en vertu de ces fins.

Ils placent les premiers dans l’ordre des valeurs, et on peut ajouter que les seconds pourraient être rangés, par opposition, dans l’ordre des normes. Ils soutiennent que les valeurs peuvent, et même doivent, « justifier » ou « fonder » les normes, sans quoi ces dernières seront vides, dépourvues de sens et d’autorité. Ces affirmations, de plus en plus communes, posent des problèmes philosophiques complexes.

Que signifie plus précisément « valeur » ? Que signifie plus précisément « norme » ? Quels sont les traits les plus caractéristiques de ces deux catégories ? Le respect de la dignité humaine est-il une valeur ou une norme ? La démocratie est-elle une valeur ou une norme ? L’égalité est-elle une valeur ou une norme ? Peut-on considérer que valeurs et normes sont seulement deux façons de parler de la même chose ou doit-on plutôt supposer qu’il existe entre elles une sorte de différence de nature ? Quelles relations convient-il d’établir entre les valeurs et les normes s’il s’agit de notions profondément différentes ?

Et surtout : qu’est-ce qui soutient l’idée, si présente dans le traité constitutionnel européen et ailleurs, que les droits et les libertés individuelles, les règles, les principes, les normes en général doivent être fondés sur des valeurs, ou justifiés par des valeurs, pour avoir un sens ou une autorité ? Cette question se pose parce que la nécessité de justifier ou de fonder des normes sur des valeurs ne va pas de soi. Est-il vraiment nécessaire de justifier par des valeurs le droit de choisir ceux qui nous gouvernent, d’être jugé équitablement, de nous exprimer librement, de ne pas voir niés nos besoins élémentaires du point de vue du logement ou de la santé ? L’histoire de la lente reconnaissance de ces droits, le fait qu’ils répondent à des intérêts jugés partout légitimes, même s’ils sont loin d’être partout respectés, ne sont-ils pas des arguments suffisants en leur faveur ? Bien sûr, pour revendiquer un droit, il faut qu’il ait une certaine valeur à nos yeux et qu’il soit compatible avec d’autres droits, mais cela ne veut pas dire qu’il doit être fondé sur une valeur ou justifié par une valeur.

Par ailleurs, même si nous pensons être parvenus à « fonder » nos normes (nos droits, nos règles, nos principes etc.) sur des valeurs, la question des fondements aura-t-elle vraiment reçu une réponse ? Les valeurs fondent nos droits et nos principes ? Soit. Mais qu’est-ce qui fonde ces valeurs ? Sur quel socle reposent-elles ? N’y a t-il pas un débat permanent sur la « valeur des valeurs » (pensez au destin des valeurs « chasteté », « fidélité », « mérite », « discipline » « autorité », entre le XIXème siècle et aujourd’hui) ?

Enfin, la question se pose de savoir sur quelles valeurs spécifiques, les normes spécifiques pourraient être fondées. Ce n’est pas la moins difficile. Prenons la justification que donne G.E. Moore à l’interdit moral « Tu ne tueras pas » : « Si l’assassinat était une pratique générale, le sentiment d’insécurité ainsi causé nous ferait perdre beaucoup de temps que l’on pourrait employer à de meilleures réalisations » [15] .

C’est une valeur, l’utilité générale, qui justifie la norme « Tu ne tueras pas ». Si l’assassinat était permis, nous passerions trop de temps à défendre nos vies et nous ne pourrions plus consacrer ce temps à d’autres choses plus nobles ou plus utiles.

On trouve d’autres justifications de la norme « Tu ne tueras pas » par des valeurs. Toutes donnent la même impression d’étrangeté [16].

1. Ce qui justifie la norme qui interdit de tuer, c’est la valeur négative que nous attribuons à une mort prématurée qui prive une personne de bonheurs dont elle aurait pu avoir l’expérience.

2. Ce qui justifie la norme qui interdit de tuer, c’est la valeur négative que nous attribuons au fait que l’intérêt qu’a une personne à continuer à vivre est atteint.

3. Ce qui justifie la norme qui interdit de tuer, c’est la valeur négative que nous attribuons au fait de priver quelqu’un de tout ce qui lui permet de donner une valeur à sa vie.

En fait, on pourrait dire que tous ces raisonnements sont inutiles et que leur côté étrange pourrait nous donner des raisons de rejoindre le camp des intuitionnistes à la David Ross [17]. Pour un intuitionniste, la norme qui interdit de tuer est une norme dont le caractère d’obligation morale est reconnu immédiatement sans qu’une justification supplémentaire soit nécessaire. De façon générale, et sans engagement envers l’intuitionnisme, on peut dire que des normes comme « Tu ne tueras pas », « Tu ne porteras pas de faux-témoignage », etc., sont plus stables que les valeurs qui sont censées les justifier. C’est mon point de vue en fait.

À mon avis, même s’il est possible de justifier moralement des normes à partir de valeurs, ce n’est pas la seule façon possible de les justifier, et même s’il est possible de justifier moralement des normes à partir de valeurs, il ne faut pas comprendre la relation entre normes et valeurs comme une relation « un à un » entre une norme et une valeur bien spécifiée.

Ainsi, une norme peut être justifiée

a) en raison de sa compatibilité avec un ensemble de croyances centrales qui ne sont pas nécessairement évaluatives ;

b) en raison de sa compatibilité avec d’autres normes ou principes moraux, et de la plus grande cohérence d’ensemble à laquelle on aboutit si on l’adopte ;

c) par déférence envers les autorités dites « morales » (curé, instituteur, médecin, etc.) ou les « modèles moraux » (comme Socrate ou Jésus) qui s’en réclament ;

d) Enfin, on peut essayer de la justifier en invoquant une pluralité de valeurs morales positives : honnêteté, sincérité, justice ou négatives : mensonge, injustice, etc., dans la mesure où il n’y a pas de lien conceptuel entre telle ou telle norme particulière et telle ou telle valeur particulière. Je me permettrais de présenter les choses de façon un peu plus générale qu’en invoquant l’absence de lien conceptuel. Je dirais seulement qu’une norme telle que « Il ne faut pas porter de faux témoignage » peut être jugée stable, être largement acceptée ou reconnue comme une norme morale, alors que ses justifications en termes de valeurs peuvent être variables ou inexistantes.

C’est de tout cela que peut suivre l’idée générale de la relative indépendance des normes à l’égard des valeurs dans l’ordre des justifications [18]. Même si les droits sont considérés comme des normes plutôt que comme des valeurs, ils n’ont nullement besoin de « valeurs » pour être « fondés » ou « justifiés ». En adoptant ce point de vue, je ne fais rien d’autre que soutenir l’idée très répandue qu’il existe des « droits fondamentaux », c’est-à-dire, dans mes termes, des droits qui sont tellement élémentaires qu’il est inutile de chercher à les « fonder » sur des valeurs, ou quoi que ce soit d’autre du même genre.

3. Comment les valeurs servent à contester les droits

Un autre ensemble d’interrogations, qui n’est pas secondaire en dépit du fait qu’il est plutôt lié à notre actualité politique qu’à des considérations philosophiques intemporelles, provient du constat, d’abord empirique, que, dans le débat public présent, le langage des valeurs est utilisé non pas pour fonder des droits ou les justifier mais pour les remettre en cause.

Durant la campagne présidentielle de 2004, le camp Bush a exploité en permanence la valeur « famille » pour nier aux personnes de même sexe le droit de se marier, la valeur « vie » pour contester le droit d’avorter, la valeur « sécurité » pour brider les droits de défense de certains prisonniers, limiter la liberté d’aller et venir, et ainsi de suite.

En déclarant à l’occasion de son discours d’investiture à la présidence de l’UMP en janvier 2004, que le travail et la patrie étaient des « valeurs essentielles » (la valeur de la famille allant probablement de soi), Nicolas Sarkozy a redonné, intentionnellement ou pas, une dignité imméritée à un slogan dont on croyait s’être définitivement débarrassé : « Travail, Famille, Patrie » [19]. Or l’appel à ces « valeurs morales », à l’époque où elles servaient de devise officielle au régime de Vichy, était, il ne faut pas l’oublier, dirigé contre des droits : le droit de faire grève ou de s’organiser, ceux de divorcer ou d’avorter et celui de s’opposer à la politique du gouvernement, etc. [20] Je ne dis évidemment pas que M. Sarkozy avait alors à l’esprit des projets aussi rétrogrades, bien que certaines de ses déclarations sur le droit de grève pourraient le laisser supposer.

Mais que faut-il penser du rôle qu’il donne, dans son action politique, à cette valeur « sécurité » au contenu si vague, si extensible ? N’est-elle pas dirigée contre les droits concrets et légitimes des étrangers ou des enfants des cités ? C’est aussi au nom de « valeurs morales », comme la « dignité humaine » ou la « nature humaine », que certains dirigeants politiques, stigmatisent, criminalisent ou souhaitent criminaliser le suicide assisté même lorsqu’il est clairement demandé par des malades incurables, les grossesses pour autrui même sans compensations financières, la prostitution quelles que soient les conditions dans lesquelles elle est exercée, les jeux sadomasochistes même lorsqu’ils sont le fait d’adultes consentants, l’usage des certaines drogues même lorsqu’elles sont dites « douces », etc.

C’est au nom de ces « valeurs morales » qu’ils veulent sanctionner ces « crimes sans victimes » : « sans victimes » parce que personne ne subit de dommages contre son gré dans ces actions ou relations. C’est au nom de la valeur « famille » que les droits des homosexuels à se marier et à adopter des enfants continuent de faire l’objet d’une reconnaissance officielle si peu enthousiaste [21]. C’est au nom de la valeur « famille » et des procédures lancées par les associations qui disent la défendre, que la liberté de création et d’expression et aujourd’hui menacée, que la censure ou l’autocensure s’installent [22].

Dans tous ces cas, l’appel à ces « valeurs morales » ne vise pas à élargir, renforcer, protéger la liberté de chacun de faire ce qu’il veut de sa vie du moment qu’il ne nuit pas aux autres, ou celle des personnes consentantes d’avoir les relations qu’elles souhaitent en matière sexuelle par exemple, mais à les affaiblir, à les remettre en cause.

Certes, il n’est pas nécessaire qu’il en soit toujours ainsi et que l’appel aux « valeurs morales » n’ait pas d’autre fonction que celle de nier ou de contester les droits défendus ou revendiqués par les plus progressistes. Les « valeurs » de justice ou d’égalité sont invoquées pour soutenir les revendications au droit de vote des étrangers ou, pour les personnes de même sexe, au droit de se marier. Par ailleurs, on peut très bien mettre en avant des droits plutôt que des valeurs pour nier d’autres droits (le droit de licencier pour contester le droit à la sécurité de l’emploi et le droit des fœtus à la vie pour celui d’avorter).

Il reste que, dans le débat public présent, c’est dans ce sens qu’il est utilisé. Et ce n’est peut-être pas tout à fait par hasard. Le pedigree conservateur du langage des « valeurs morales » est bien connu, et la préférence donnée au langage des « valeurs morales » sur celui des droits n’est pas le plus mauvais indice des engagements politiques.

Pensez à la différence entre l’idée que le travail est une « valeur morale » et l’idée qu’il existe un « droit » au travail et du travail. Les conservateurs ont tendance à insister sur la « valeur morale » du travail (qu’ils opposent à la « paresse », l’« assistanat », la « tendance à en faire le moins possible ») alors que leurs progressistes insistent sur le « droit » au travail (pour justifier des politiques interventionnistes de l’État sur le marché de l’emploi).

En fait, les deux idées sont indépendantes. On peut très bien revendiquer un droit au travail et l’élargissement du droit du travail et rejeter la « valeur morale » du travail entendue en ce sens paternaliste et condescendant [23]. De façon plus générale, cette distinction entre « être un droit » et « être une valeur » permet de donner un sens à des revendications que les plus conservateurs ont tendance à rejeter. S’ils jugent que les revendications des gays et des lesbiennes au droit de se marier sont incohérentes (en leur reprochant d’être pour le droit de se marier, sans être pour le mariage), c’est précisément parce qu’ils ignorent (ou font semblant d’ignorer), la différence entre revendiquer le droit à quelque chose et dire que cette chose est une « valeur ».

En fait, on peut parfaitement nier que le mariage soit une « valeur » tout en revendiquant le droit pour tout citoyen de se marier quelle que soit son orientation sexuelle.

Au total, il existe des raisons philosophiques et historiques de préférer, dans les sociétés démocratiques, le langage immanent, humain, des droits, des libertés et du consentement au langage transcendant, quasi religieux, paternaliste, des « valeurs morales ».

Conclusion

Comment expliquer ce retour, dans le débat public, du langage paternaliste des « valeurs morales » ? C’est plutôt aux sociologues et aux historiens de se prononcer.

Du point de vue de l’éthique normative, ce qu’on peut soutenir, c’est que l’appel aux « valeurs morales » pourrait être superflu, si sa vocation est de fonder ou justifier des droits et des libertés individuelles. On peut envisager la possibilité qu’il y ait des droits et des libertés individuelles si « fondamentaux » qu’il est inutile de chercher à les « fonder » sur des valeurs, ou quoi que ce soit d’autre du même genre.

On peut même aller plus loin et montrer comment l’appel aux « valeurs morales », même lorsqu’il est apparemment destiné à fonder ou justifier des droits ou des libertés individuelles, peut aboutir paradoxalement au résultat opposé : contester des droits durement acquis, fragiliser encore plus des libertés individuelles toujours précaires et, de façon plus générale, remettre en cause la place du consentement dans nos constructions morales et légales en matière de sexualité entre autres.

Les plus pessimistes pourront en tirer la conclusion que telle est bien la « fonction » cachée de l’appel aux « valeurs morales ». Il ne viserait pas à élargir, renforcer, protéger la liberté de chacun de faire ce qu’il veut de sa vie du moment qu’il ne nuit pas aux autres, ou celle des personnes consentantes d’avoir les relations qu’elles souhaitent en matière sexuelle par exemple, mais à les contester. C’est une hypothèse qu’on ne peut, hélas, pas écarter, dans l’État présent du débat public.

par Ruwen Ogien

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Joan Smith, « What about the left’s moral values ? » The Independant, 10 novembre 2004.

[2] Voir références dans les notes suivantes.

[3] Dans mon analyse du vote américain de novembre 2004, j’ai repris les éléments matériels d’une étude publiée dans Libération le même mois sous le titre : « Élections américaines : le vote moral à plat ».

[4] Nicolas D. Kristof, « Living Poor, Voting Rich », The New York Times, 3 novembre 2004.

[5] Financial Times, 6-7 novembre 2004.

[6] Smith, op. cit.

[7] Gary Langer, « A Question of Values », The New York Times, 6 novembre.

[8] David Brooks, « Liberals Seek Solace in the “Moral Values” Myth », International Herald Tribune, 8 novembre 2004 ; Charles Krauthammer, « “Moral Values” Myth », The Washington Post, 12 novembre 2004.

[9] C. Wright Mills, L’imagination sociologique (1959), Paris, La Découverte, 1967.

[10] « Poll Question Stirs Debate on the Meaning of “Values” », The New York Times, 6 novembre.

[11] Thomas Ferenczi, Le Monde, 28 janvier 2005.

[12] Ferenczi, op.cit.

[13] Ibid.

[14] Ibid. Ce ne fut pas l’avis de tous les analystes, bien sûr. Je partage le sentiment d’Habermas qui dénonça « l’appel hystérique à la défense de nos “valeur”’ » (mais un peu tard !). Jürgen Habermas, « Construire une Europe politique », trad. C. Bouchindhomme, Le Monde, 28 décembre 2006.

[15] G. E. Moore, Principia Ethica (1903), trad. M. Gouverneur, revue par R. Ogien, Paris, PUF, 1998, § 95.

[16] Tim Chapell, « Absolute and Particulars », in A. O’Hear, Modern Moral Philosophy, Cambridge, Cambridge University Press, 2004, p. 110-111.

[17] David Ross, The Right and the Good, (1930), Indianapolis, Hackett Publishing Company, 1988.

[18] C’est celle que j’essaie de défendre de façon plus détaillée dans « L’indépendance des normes à l’égard des valeurs », Actes du colloque Les défis d’Hilary Putnam, C. Chauviré (dir.), CNRS éditions, à paraître.

[19] Le Monde, 28 novembre 2004.

[20] Marc Boninchi, Vichy et l’ordre moral, Paris, Le Seuil, 2005.

[21] On peut, certes, observer des changements d’attitude de ces dirigeants, à gauche en particulier, mais ils donnent l’impression de n’être rien d’autre que des concessions à une opinion publique, assez tolérante finalement. Il faut espérer aussi que ces changements d’attitude poussifs ne sont pas dictés par la seule crainte de ne pas s’exposer aux sanctions prévues par les nouvelles lois contre l’homophobie !

[22] Témoin, entre autres, l’exposition « Présumés Innocents », organisée par le Musée d’Art contemporain de Bordeaux en 2000, dont le directeur d’alors est mis en examen en 2006 après une procédure longue, coûteuse, rocambolesque (un artiste mort a été poursuivi) pour « diffusion de message à caractère pornographique susceptible d’être vu par des mineurs », alors que les œuvres présentées ne sont pas plus « érotiques » ou « pornographiques » que toutes sortes de peintures ou de sculptures antiques ou classiques, qu’on force les « mineurs » à étudier.

[23] Lorsque je parle du « sens paternaliste du travail », je fais plus précisément référence à l’idée défendue par certains politiques que ce n’est pas pour améliorer la vie matérielle de tous et de chacun qu’il faut travailler mieux ou plus, mais parce que cela nous donne une excellente occasion de montrer qu’on respecte les « valeurs morales » du travail, du mérite et de l’autorité. Cette justification paternaliste adressée aux citoyens adultes des sociétés démocratiques pourrait paraître ubuesque ou complètement surannée. C’est pourtant celle qui a été assez récemment donnée. À la suite de l’« été meurtrier » 2003, où près de 15000 personnes âgées moururent dans des conditions désolantes, le gouvernement Raffarin décida de supprimer un jour férié pour venir en aide à certaines catégories de la population supposées faibles ou handicapées. Dès qu’on lui offrait une occasion de s’exprimer sur le sujet, le premier ministre Raffarin clamait que son plan donnerait à chacun l’occasion de cultiver son sens de la solidarité ou de la charité naturelle (« donner du temps, de leur cœur ») et, surtout, qu’il permettrait de « réhabiliter la valeur travail ». Bref, il présentait la suppression du jour férié non pas comme un effort extrêmement pénible demandé à ceux qui travaillent pour répondre à une urgence sociale, mais comme un cours obligatoire de rattrapage moral pour adultes ayant fauté !

 

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