La vie privée des politiques

vendredi 5 février 2010, par Dennis F. Thompson

Traduction : Kora Andrieu

Thèmes : Vie privée

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Référence : Article publié dans Raison publique, n°6, avril 2007, pp. 61-73.

Si les responsables politiques veulent que leur vie privée reste privée, ils sont mieux en France qu’aux États-Unis. C’est en tout cas ce qu’on a longtemps cru. Aux États-Unis, étaler au grand jour la vie privée des présidents, sénateurs, candidats et élus de tous bords, locaux ou nationaux, est monnaie courante depuis plusieurs décennies et l’attention que le public a accordée aux frasques sexuelles du Président Bill Clinton n’en est que l’épisode le plus spectaculaire. Parler des relations sexuelles, des problèmes d’alcool, des désordres familiaux, ou encore de la santé personnelle des politiques semble de bonne guerre pour la presse américaine, et ce au moins depuis la révélation de l’adultère de Gary Hart, candidat à l’élection présidentielle en 1987. Tout au contraire, la vie privée des hommes politiques Français a longtemps été considérée comme un domaine interdit. Les aventures de Jacques Chirac et de François Mitterrand n’ont pas été aussi largement scrutées, et n’ont attirées que peu d’audience lorsqu’elles ont finalement été rendues publiques (même si Mitterrand entretenait une seconde famille, en partie aux frais du gouvernement).

Pendant de nombreuses années, la France et les États-Unis ont donc incarné des paradigmes opposés dans la conception du rapport à la vie privée des politiques. Les autres pays d’Europe se tenaient entre ces deux pôles, tout en penchant plutôt, pour bon nombre d’entre eux, vers la conception française. Mais depuis peu, la France et les autres pays d’Europe commencent à succomber à ces forces qui façonnent le discours public aux États-Unis, et la polarisation s’atténue [1]. Les candidats dévoilent davantage leur vie privée à la presse. Nicolas Sarkozy a fait étalage de ses problèmes conjugaux. La naissance des enfants de Ségolène Royal, son mariage « libre », et même ses techniques pour lutter contre la cellulite ont donné matière à articles. L’érosion de la distinction entre le privé et le public dans la sphère politique se confirme ainsi dans la plupart des démocraties.

À cette tendance, on peut certainement imputer des causes variées : compétition croissante des médias, personnalisation des campagnes politiques, développement d’Internet, entre autres forces qui façonnent une démocratie dans la société mondialisée. Et il est certain que cette tendance va persister, malgré les critiques insistantes de certains commentateurs et la désapprobation occasionnelle de certains citoyens. Il faut pourtant résister, autant que possible, à cette publicisation croissante de la vie privée. On ne lui accorde qu’une trop grande légitimité, en s’appuyant sur une conception erronée du véritable fondement de la vie privée des politiques, et du critère qui peut justifier sa publicisation. Je vais montrer que si nous devons résister à cette tendance, ce n’est pas pour protéger le droit à la vie privée des politiques, mais bien pour préserver l’intégrité du processus démocratique.

Les droits des responsables politiques

Avoir une vie privée implique de pouvoir protéger les informations qu’un individu peut vouloir contrôler : activités personnelles qui ne pourront pas, sans notre consentement, être dévoilées, observées ou exposées à des ingérences. On justifie généralement cette affirmation en invoquant le droit à la vie privée que possède chaque citoyen. Comme tous les politiques, les fonctionnaires possèdent à cet égard un certain droit de regard. Aucune démocratie ne devrait faire du sacrifice de sa vie privée le prix à payer pour le service public, surtout lorsque les conséquences de ce sacrifice peuvent être permanentes et peuvent continuer à affecter l’individu bien après qu’il ait quitté son poste.

Bien que l’on estime souvent que la culture politique des États-Unis assure une plus grande protection aux droits individuels que les autres démocraties, ses normes et ses lois ne protègent que faiblement le droit à la vie privée des politiques. Cette caractéristique est particulièrement frappante si on la compare à la situation en France. En plus des normes culturelles et professionnelles qui s’opposent à une publicisation de la vie privée, la loi française menace de sanctions sévères toute violation de ce droit à la vie privée (les violations de l’intimité de la vie privée sont encore plus sévèrement contrôlées que la vie privée elle-même) [2]. Contrairement à la jurisprudence américaine, la loi française ne distingue pas clairement entre le droit des personnages publics, comme les responsables politiques ou les célébrités, et celui des citoyens ordinaires. Les photos des personnalités publiques font elles aussi l’objet d’une protection sous l’égide du « droit à l’image » : l’image est considérée comme une propriété privée comme une autre.

On justifie également le droit à la vie privée des politiques en invoquant les conséquences possibles qu’une exposition incontrôlée au public pourrait avoir sur leur recrutement. Si la presse fouille en permanence la vie privée des politiques, certains candidats valables s’en trouveront peut-être découragés. La perspective d’exposer à l’attention du public ses finances personnelles (et celles de sa famille), ou ses erreurs passées (même mineures) n’encourage pas vraiment à s’engager dans une carrière publique. Cette justification a au moins l’avantage de souligner l’un des effets du processus démocratique lui-même : le risque d’écarter des personnalités talentueuses. Pourtant cette justification s’appuie encore sur l’idée d’un droit individuel. Tant que nous n’aurons pas fixé une limite claire au droit à la vie privée des politiques, nous ne pourrons pas décider si un individu est ou n’est pas justifié à refuser d’entrer dans le service public. Si quelqu’un refuse de servir parce qu’il revendique plus que ce à quoi il a droit, on peut en effet douter que cette personne soit le type d’individu que nous devrions vouloir voir assumer une fonction publique.

Pourtant, malgré ces plaintes contre le fardeau de la publicité, beaucoup continuent à s’engager dans la carrière publique. La question n’est donc pas de savoir si certains décident de ne pas se présenter à cause de la possibilité d’une exposition au public, mais quelle sorte de personnes renonce à se présenter à cause de cela. Il est possible que certains citoyens, admirables à tous égards, et qui feraient d’excellents responsables politiques, refusent la charge. Mais d’autres citoyens, bien moins admirables et qui ont beaucoup à cacher, pourront refuser de s’engager par crainte de voir leurs transgressions passées (et présentes) révélées au grand jour. Si ce dernier groupe d’individu est le plus nombreux (et si le nombre de personnes compétentes qui acceptent de se présenter ne diminue pas), nous pourrions donc penser que la perspective d’une exposition au public peut avoir un effet positif sur le recrutement des politiques.

Néanmoins, fonder la vie privée sur le droit individuel n’est pas la bonne méthode, en particulier si on ne distingue pas clairement entre responsables politiques et citoyens ordinaires. C’est par choix que certains citoyens acceptent des responsabilités publiques : on peut donc supposer qu’ils consentent à toutes les limitations de leur vie privée, dont on peut raisonnablement croire qu’elles sont nécessaires au bon fonctionnement du processus démocratique. La nature de leurs droits devrait dépendre de la nature de ces limitations. Ce sont les exigences du processus démocratique qui doivent déterminer les droits des responsables politiques. En outre, donner aux politiques un droit substantiel à la vie privée leur assurerait un trop grand pouvoir de contrôle sur le discours public, et cela nuirait à la qualité du débat démocratique. Selon certains commentateurs, la « familiarisation de la vie politique » et la « publicisation du privé » a déjà contribué à « abrutir », en le nivelant par le bas, le débat politique en France [3]. Dans le journal qu’elle tenait lors de la campagne de 2002, la femme de Lionel Jospin, Sylviane Agacinski, regrette que l’obsession des médias pour les épouses et les partenaires des candidats ait conduit à une « trivialisation du débat politique » [4]. D’autres ont souligné qu’elle y avait aussi contribué à sa façon.

Les exigences de la responsabilité démocratique

L’erreur commune à toutes les justifications qui ne se fondent que sur le droit des politiques est de ne pas suffisamment lier la protection de la vie privée aux exigences du processus démocratique [5]. Une fois admis que les responsables politiques n’ont pas les mêmes droits que les citoyens ordinaires, l’argument en faveur du droit à la vie privée n’est pas d’un grand secours pour déterminer les limites à la publicisation de la vie des hommes politiques.

Toute justification adéquate de la vie privée doit donc se fonder sur une conception des exigences du processus démocratique. Quelle que soit la conception retenue dela démocratie, on peut en effet définir une exigence minimale : l’exigence de responsabilité (accountability). Les citoyens doivent pouvoir considérer les fonctionnaires comme responsables de leurs décisions et de leurs actions politiques ; ils doivent par conséquent disposer des informations qui leur permettent d’évaluer la compétence des politiques [6].

Cette exigence de responsabilité donne une raison indiscutable de relativiser ou de diminuer le droit à la vie privée que les politiques devraient normalement posséder. Cette exigence justifie certainement de rendre publics certains comportements qui sont généralement considérés comme privés, notamment des informations sur la santé physique ou mentale d’un homme politique qui sont susceptibles d’avoir des effets sur ses capacités, les finances des membres de sa famille qui pourraient engendrer des conflits d’intérêts, et toute autre activité qui pourrait influencer son comportement public.

L’exigence de la responsabilité a également une autre implication, souvent passée inaperçue mais pas moins importante. Elle fournit également une raison pour limiter la publicisation de la vie privée. Dès lors qu’elle ébranle la pratique de la responsabilité démocratique, la publicisation de la vie privée n’est plus justifiée. Comment la publicité peut-elle donc saper la responsabilité ? Le plus souvent, elle agit selon une version politique de la loi de Gresham : le traitement people de l’information [7]évince les vrais débats. (Le mécanisme en tant que tel n’est pas tout à fait le même. Si la pipolisation est si puissante, ce n’est pas parce que les gens mettent de côté les vrais débats en espérant pouvoir y revenir plus tard, comme le pensait Gresham de la thésaurisation des devises les plus fortes. Au contraire, le traitement people de l’information politique, attire en tant que tel, les lecteurs et les téléspectateurs, même ceux qui, dans leurs bons moments, affirment préférer les débats de qualité).

Dévoiler la vie privée d’un individu relève du traitement people de l’information de deux façons distinctes. D’abord, il s’agit d’un type d’information immédiatement captivant et généralement plus facile à comprendre que les informations techniques concernant la qualification d’un individu pour un poste quelconque. La plupart des gens estiment (et on les comprend), qu’ils en savent plus sur le sexe que sur les taxations. En outre, l’information elle-même est moins fiable parce qu’elle est généralement plus difficile à vérifier et moins complète. Et même s’il arrive que les citoyens en sachent plus sur la vie privée des politiques que sur la nature de leurs actions publiques, ils ne sont pas pour autant à même de porter un jugement clair sur les conséquences que ce comportement privé peut avoir sur les décisions publiques. Ce type d’information n’est généralement pas facilement disponible.

Ainsi, les révélations sur la vie privée tendent à dominer tout autre type d’information et à appauvrir la qualité générale du débat public et de la responsabilité démocratique. Informer les citoyens sur certains sujets leur rend plus difficile de s’informer sur d’autres. Pour prendre un exemple flagrant : même pendant les six premiers mois de sa vie publique, l’affaire Clinton-Lewinsky a écrasé le traitement médiatique non seulement de nouvelles propositions politiques sur la sécurité sociale, l’assurance maladie et le financement des campagnes, mais également de la justification de la position des États-Unis en Irak et de sa préparation d’une éventuelle action militaire [8].

Les journalistes assurent qu’ils ne font que répondre à la demande du public, et effectivement, si l’on en juge parce que le public lit ou regarde, ils ont sans doute raison. Mais le jugement bien pesé de la plupart des citoyens dans ce cas et d’autres cas similaires est qu’ils n’ont pas besoin d’en savoir autant sur la vie sexuelle de leurs représentants [9], et que la presse accorde trop d’attention à leur vie privée [10] . On peut tout à fait penser que le processus politique se passerait très bien de la divulgation de ces questions, et même regretter d’en savoir personnellement autant sur ces sujets, tout en continuant à lire avidement tout ce que la presse en dit.

La pertinence de la vie privée par rapport aux fonctions publiques

Le principe de responsabilité (accountability) démocratique autorise un certain niveau de publicisation de la vie privée des politiques dès lors que l’information est jugée nécessaire pour évaluer leur capacité, passée ou future, probable, à assumer une fonction publique. C’est cela qui fonde le critère de la « pertinence » : le comportement privé d’un individu peut être divulgué si l’on estime qu’il peut avoir des conséquences sur sa performance publique. Pourtant, on oublie souvent, en appliquant ce critère, que la pertinence est une question de degrés. Il ne délimite pas une ligne franche et nette entre la vie publique et la vie privée : si c’était le cas, tout comportement jugé pertinent pourrait légitimement être divulgué dans les moindres détails et sans limitation. Mais notre critère au contraire, correctement interprété, cherchera plutôt un équilibre délicat entre le degré de pertinence et l’ampleur de la couverture médiatique. L’idée apparaît plus clairement si l’on essaie de préciser selon quels critères il faut décider de la publicisation de faits privés de la vie des politiques, même si l’on suppose qu’ils sont effectivement pertinents. Ces critères sont autant de conditions nécessaires et autant de questions auxquelles on doit répondre positivement avant de pouvoir légitimement rendre public un comportement qui serait autrement demeuré privé.

À quel point ce comportement est-il public ?

Ce critère implique deux interprétations différentes du caractère public d’un comportement : dans quelle mesure ce comportement est-il déjà connu, et jusqu’à quel point ce comportement requiert-il une réponse gouvernementale. Ce n’est pas parce qu’un fait est connu de quelques journalistes et concitoyens qu’il doit être rendu public. La fille de Mitterrand était connue de la plupart des salles de rédaction de Paris depuis plusieurs dizaines d’années, mais l’information n’a été divulguée qu’un an avant que Mitterrand ne quitte l’Élysée. Plus tard, un rédacteur commenta ainsi ce silence : « Avec le recul, c’était une erreur, parce que Mitterrand détournait au profit de sa fille d’importantes ressources gouvernementales » [11]. Vous remarquerez que la justification de ce rédacteur n’invoque pas le fait que le comportement de Mitterrand était déjà connu, mais seulement sa pertinence pour son travail.

De la même manière, le risque de voir un scoop publié dans un autre journal (« si on ne le divulgue pas, quelqu’un d’autre le fera ») n’est pas une justification suffisante. En effet, cette justification peut rendre légitime toute divulgation, qu’elle soit déjà publique ou qu’elle soit en passe de le devenir. La presse la plus respectable tente souvent d’éviter ce genre dilemme (violer la vie privée de quelqu’un ou passer à côté d’un scoop) par une technique que l’on peut appeler le méta-reportage : écrire sur la couverture médiatique de scandales privés par un journal concurrent et moins respectable. Ainsi le New York Times publia une colonne sur des rumeurs infondées publiées par le Daily News au sujet de l’affaire Clinton-Lewinsky, et l’illustra par une petite reproduction de la première page du Daily News. Pratique qui serait moins sujette à caution si la presse respectable n’était pas si encline à faire des méta-reportages sur des affaires à dimension sexuelle, plutôt que sur les erreurs de leurs collègues journalistes.

Il ne fait aucun doute que certains comportements sexuels devraient être davantage publicisés qu’ils ne le sont. Le harcèlement sexuel n’est pas une affaire privée. Les comportements sexuels qui seraient normalement de caractère privé deviennent un sujet légitime d’investigation et de reportage lorsqu’ils violent la loi, ou ce qui devrait être la loi. Même si on peut louer la tolérance et la finesse des Français sur ces questions, comparés aux Américains, leur attitude a aussi un aspect plus sombre. Par rapport à la presse américaine, la presse française a moins tendance à rendre publiques les affaires de harcèlement sexuel, et présente plus souvent celles-ci comme des histoires d’abus de pouvoir personnel que comme des exemples de discrimination qui affecte les carrières professionnelles [12]. Cette couverture médiatique française a également tendance à montrer moins de sympathie envers la femme victime de l’affaire, décrivant souvent ce type d’histoires comme celles de « plaignantes avides et intéressées ». D’après une analyse récente, la capacité de séduction sexuelle d’un homme politique « loin d’être un défaut » serait en France « presque un devoir civique […] Savoir jouer le rôle du séducteur est sans aucun doute une qualité importante dans notre vie politique » [13].

Le caractère public d’un comportement, dès lors, ne dépend pas seulement du nombre de personnes qui en sont, de fait, informées. Cela dépend aussi, dans une très large mesure, de la manière dont on présente ce comportement au public.

Jusqu’où va le défaut de caractère ?

Un second critère pose que le comportement privé d’un individu doit révéler un défaut qui a des conséquences sur sa fonction. Les citoyens ont de bonnes raisons de vouloir être informés, par exemple, de la tendance à la violence conjugale de celui qui est chargé d’appliquer la loi et de réglementer leurs finances. Mais la référence au caractère doit être plus précise que dans l’utilisation commune de l’argument du caractère, qui est trop générale et indiscriminée. L’idée commune selon laquelle le comportement privé révèle des défauts de caractère qui auront nécessairement des effets sur le travail n’est qu’une version psychologique de l’idée classique de l’unité des vertus. Cela suppose qu’une personne qui maltraite sa femme aura tendance à maltraiter ses collègues ; ou qu’une personne qui ne contrôle pas son tempérament violent ne pourra pas résister à la tentation du mensonge.

Mais voilà bien un argument qui appelle la prudence ; parce beaucoup de gens, et en particulier des politiques, sont tout à fait capables de compartimenter les différents aspects de leurs vies, contrairement à ce que suggère l’idée d’unité des vertus. Pour certains individus en effet, le comportement privé peut avoir une certaine valeur cathartique qui leur permet de mieux se conduire en public. Et inversement, la vertu privée n’est pas un gage de vertu publique. Il suffit de rappeler que la plupart des complices du Watergate dans l’administration Nixon menaient des vies privées irréprochables, et qu’il en allait de même pour la quasi totalité de la centaine de responsables publics qui furent accusés ou condamnés pour des agissements répréhensibles d’un point de vue éthique durant les premières années de l’administration Reagan [14].

En ce qui concerne le caractère, nous devrions donc d’abord nous intéresser d’abord aux vertus politiques – le respect pour la loi et la constitution, le sens de l’équité, l’honnêteté dans les transactions officielles. Ces vertus politiques ne sont pas nécessairement liées à des vertus personnelles. Et les vices auxquels la presse semble s’intéresser le plus – les « péchés de la chair » – sont probablement ceux qui sont le moins liés aux vices politiques.

Mais on considère parfois que le caractère est important pour une autre raison, plus symbolique. Les personnalités publiques officielles nous représentent par ce qu’elles sont autant que par ce qu’elles font. Nous avons donc besoin de savoir si leur caractère correspond à la figure de leader moral que l’on veut les voir incarner pour servir de modèle aux jeunes et de porte-parole vertueux pour notre nation. Mais cette conception est bien trop exigeante, comme semblent le penser la plupart des citoyens. S’ils cherchent des leaders qui incarnent certaines vertus politiques (telles que l’honnêteté), la plupart n’attendent pas que les politiques, même le président, observent pour leur vie privée des standards moraux plus élevés que les citoyens ordinaires [15]. La question n’est pas de savoir s’il est plus souhaitable d’avoir pour leader quelqu’un qui serait aussi vertueux dans sa vie privée que dans son action publique, mais de savoir si cette exigence justifie que l’on sacrifie sa vie privée et que l’on pervertisse le débat public pour faire de la probité dans la sphère privée un critère de compétence.

La réaction du public est-elle légitime ?

Le comportement privé peut affecter les performances dans la fonction non seulement en raison de ce que les politiques font eux-mêmes, mais également du fait des réactions que pourront susciter chez les autres ces comportements. Dans les premiers jours du scandale Clinton-Lewinsky, de nombreuses personnes affirmèrent que, même si elles ne pensaient pas que le comportement de Bill Clinton avait la moindre incidence sur son action en tant que Président, l’idée selon laquelle d’autres individus, y compris des dirigeants étrangers, pourraient avoir, en conséquence de cet agissement, moins confiance en lui, rendait ce comportement professionnellement plus pertinent.

Mais cet appel aux réactions supposées doit être manié avec précaution. La réaction anticipée d’autres personnes ne devrait jamais constituer une raison suffisante pour dévoiler publiquement ce qui autrement serait resté privé. Car l’étape manquante de cette argumentation – le facteur qu’on passe le plus souvent sous silence – est la présupposition selon laquelle le comportement privé est moralement condamnable, et que par conséquent les réactions anticipées des autres personnes sont moralement justifiées.

Cette étape est décisive. On le comprendra plus facilement en considérant les cas de responsables politiques dont on révèle l’orientation sexuelle. L’idée qu’un représentant conservateur ne serait pas réélu si les électeurs apprenaient qu’il est gay n’est certainement pas une raison suffisante pour rendre publique son orientation sexuelle. Exploiter les préjugés populaires pour obtenir un gain politique n’est pas une pratique que les démocraties dignes de ce nom devraient encourager. À l’inverse, la presse aurait dû révéler plus tôt le comportement du représentant Mark Foley, qui fut obligé de démissionner en septembre 2006. Pendant de nombreuses années, celui-ci avait en effet envoyé des courriers électroniques et des messages contenant des allusions explicitement sexuelles aux stagiaires adolescents qui travaillaient au Congrès, et l’on prétend même qu’il lui est arrivé d’avoir des rapports sexuels avec d’anciens stagiaires. Foley était Président du Comité de la Chambre pour les enfants disparus ou exploités, qui a notamment instauré une nouvelle législation pour lutter contre les agresseurs sexuels ainsi que des procédures plus strictes pour les traquer. Mais si la révélation est justifiée dans ce genre de situation, ce n’est pas parce que les hommes politiques méritent d’être punis pour leur hypocrisie, ni même parce que l’hypocrisie est impardonnable en soi, c’est parce que leur hypocrisie sert une cause moralement condamnable [16] .

Lorsque nous évaluons la pertinence d’un cas aux réactions supposées, alors nous ne pouvons pas ne pas porter de jugements moraux substantiels. Même lorsqu’un journaliste choisit de révéler une affaire, en estimant qu’il appartient aux citoyens de juger si le comportement en question est justifiable ou non, il est en fait en train de juger lui-même que les réactions anticipées ne sont pas suffisamment graves pour contrebalancer la valeur de l’information des citoyens. Une fois que l’affaire est révélée, la décision est déjà prise. S’ils ne se prononcent pas sur le caractère légitime des réactions qu’ils anticipent, les journalistes (et plus généralement les citoyens), ne seront pas capables de faire la différence entre dévoiler l’orientation sexuelle d’une personne et révéler qu’un homme politique bat sa femme.

À quel point la révélation détourne-t-elle des vrais débats ?

Le dernier critère fait un lien entre le comportement privé et les autres problèmes publics. Dans quelle mesure le fait d’être informé de ce comportement aide-t-il ou empêche-t-il les citoyens de s’informer sur les autres problèmes qui ont une réelle importance pour l’évaluation de la action des responsables politiques ? Concentrons-nous ici sur les effets de la loi de Gresham : la pipolisation évince-t-elle le débat de qualité ? Même lorsque les vices privés ont certaines répercussions sur les devoirs publics, les discussions sur la moralité des politiques ont une fâcheuse tendance à s’attarder trop longuement sur leur comportement privé aux dépens d’autres actions pourtant plus pertinentes pour leur charge. Lors des audiences pour la confirmation à la Cour Suprême de Clarence Thomas, la presse, le public et le Comité Judiciaire du Sénat ont accordé une plus vive attention à sa relation avec Anita Hill qu’à ses compétences en droit. Les effets de la loi de Gresham sont particulièrement dévastateurs lorsque – comme c’est ici le cas – des décisions irréversibles doivent être prises très rapidement, si bien que les distorsions ne peuvent pas être corrigées par la suite.

Les effets de loi de Gresham dépassent largement les cas particuliers comme ceux de Clarence Thomas et de Bill Clinton. L’accumulation des cas, leur nombre et leur mise en évidence croissants, contribuent à créer une couverture médiatique qui fausse notre pratique commune de la délibération. Les normes de la discussion – les considérations que l’on peut facilement identifier, les distinctions que l’on a déjà faites, les raisons que l’on accepte sur-le-champ – s’adaptent plus facilement aux controverses sur la vie privée qu’à celles sur la vie publique. Plus les citoyens renforcent leur capacité de délibération sur les détails aguicheurs de certains ébats sexuels (est-ce qu’il a vraiment placé sa main à cet endroit ?), moins ils seront enclins à développer leur sens de la délibération sur les nuances de la vie politique publique (doit-il soutenir cette réforme du programme de l’aide sociale ?). La délibération démocratique est rabaissée, et la responsabilité démocratique se voit ainsi érodée.

Rendre publique la vie privée des responsables politiques nuit au processus démocratique parce que cela détourne l’attention des citoyens d’autres questions politiques plus importantes. En décidant s’il faut ou non révéler un comportement privé, ou si d’autres, que ce soit la presse ou les hommes politiques eux-mêmes, ont eu raison de le faire, la question qu’il faut garder à l’esprit doit toujours être : quels sont les effets sur la qualité du processus démocratique ? Le comportement est-il de ceux dont les citoyens doivent généralement avoir connaissance pour évaluer l’action de leurs représentants ? Et si le comportement est pertinent en ce sens, le degré de publicité qui lui est donné est-il proportionné à sa pertinence ? Les défauts de caractère révélés par ce comportement sont-ils étroitement et significativement liés à la fonction assumée (s’agit-il de vices politiques et non seulement personnels) ? Si une réaction publique négative est l’une des raisons qui nous pousse à rendre public ce comportement, cette réaction est-elle moralement justifiée ? La divulgation de ce comportement risque-t-elle de détourner les citoyens de l’attention qu’ils doivent accorder aux autres problèmes politiques, à propos desquels ils doivent juger l’action de leurs gouvernants (est-on certain qu’il n’y aura pas d’effet Gresham ?) ? Si les citoyens, les journalistes et les politiques eux-mêmes étaient plus nombreux à se poser ces questions, et s’ils contenaient plus souvent leur goût du scandale lorsqu’ils ne peuvent répondre positivement à l’une d’entre elles, la qualité du débat démocratique s’en trouverait certainement améliorée. D’ici là, les citoyens américains et, de plus en plus souvent, européens, continueront à subir les caprices d’une version politique de la loi de Gresham.

par Dennis F. Thompson

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Pour une étude et une comparaison utiles des tendances dans les démocraties américaines et européennes, voir « Public Image, Private Life : The Mediation of Politicians around the Globe », dans le numéro spécial de Parliamentary Affairs, 2003, no 57.

[2] Helen Trouille, « Private Life and Public Image : Privacy Legislation in France », International and Comparative Law Quaterly, 2000, no 49, p. 199-208 ; Raymond Kuhn, « “Vive la Différence” ? The Mediation of Politicians’ Public Images and Private Lives in France », Parliamentary Affairs, 2004, no 57, p. 24-40.

[3] Kuhn, p. 34-35.

[4] Ibid.

[5] Bien que Thomas Nagel justifie en partie la vie privée des hommes politiques en faisant appel aux droits individuels (la vie privée est nécessaire pour protéger contre « les invasions flagrantes de la vie personnelle d’un individu »), il met également l’accent sur la nécessité de protéger la sphère publique des « invasions immaîtrisables », et des « conflits et offenses incontrôlables » (Concealment and Exposure, Oxford, Oxford University Press, 2002, p. 28-29).

[6] Pour une analyse de ce principe dans son lien à la démocratie délibérative, voir Amy Gutmann & Dennis Thompson, Democracy and Disagreement, Cambridge, Cambridge University Press, 1996, p. 128-164. Voir aussi la discussion sur la « publicité » p. 95-127.

[7] Ndlr : pour la traduction de l’expression « cheap talk » qu’utilise ici Dennis Thompson nous avons retenu l’expression « traitement people de l’information » et, plus loin aussi, « pipolisation ». Cela permet de mobiliser un usage qui est immédiatement singifiant en français, jusque dans la relation qui s’établit ainsi avec une évolution de la vie politique française vécue comme étant liée à l’influence de la culture politique américaine.

[8] Une analyse comparative du contenu de la couverture médiatique de l’affaire Gary Hart lors de la campagne de 1988 et de celle de Bill Clinton en 1992 montre que ces affaires ont dominé la couverture de la campagne de Hart, mais cette couverture « n’as pas totalement éclipsé » le débat sur les positions de Clinton vis-à-vis de ces différents problèmes, notamment parce que la presse d’alors « doutait plus sérieusement de l’accusateur, Genniger Flowers, et du média, The Star » (J.G. Payne et K. Mercuri, « Private Life, Public Officials : The Challenge to Mainstream Media, American Behavioral Scientist, 1993, no 37, p. 298).

[9] Soixante-quatre pour cent des personnes interrogées dans un sondage de février 1998 affirment qu’il n’est pas important que le public soit informé « de la nature de la relation » entre Clinton et Lewinsky. Distinguant la nature de la relation de son témoignage légal, soixante et un pour cent affirment que ce qui compte, c’est de savoir si Clinton a encouragé Lewinsky à mentir (J. Bennet & J. Elder, « Despite Intern, President Stays in Good Graces », New York Times, Février 1998, p. A1 et A16).

[10] D’après un sondage national du Centre Roper de 1998, quatre-vingt pour cent des personnes interrogées affirment que selon eux la couverture médiatique de l’affaire Lewinsky était « excessive ». Soixante pour cent sont d’accord avec la proposition plus générale selon laquelle les médias sont « allés trop loin dans la révélation des détails de la vie privée de Clinton », tandis que seulement neuf pour cent estiment que les médias ne sont pas allés « assez loin » (Centre Roper pour la Recherche et l’Analyse des Sondages, Clinton Lewinsky News Coverage, [mené du 39 janvier au 4 février, Public Opinion Online, Storrs, Conn., Université du Connecticut, 6 février 1998]). Bien avant ce scandale, soixante pour cent des interrogés en 1994 affirmait que les médias accordaient trop d’attention à la vie privée de Clinton (Centre Roper, Princeton Survey Research Associates, Newsweek, mené le 6 mai, Public Opinion Online, Storrs, Conn., Université du Connecticut, mai 1994). Depuis les années 1980, on remarque un accroissement rapide et plus substantiel du nombre de personnes qui affirment que « le regain d’attention accordé à la vie privée des personnalités et des candidats public » est une « mauvaise chose » : de 39 pour cent en 1989 à 47 pour cent en 1993 (Organisation Gallup, Gallup, Newsweek, enquête menée le 1er et 2 juin 1989 ; le 9-10 mars 1993, Public Opinion Online, Storrs, Conn., Université du Connecticut, juin 1989 et mars 1993).

[11] Britta Sandberg, « A Taboo is Broken : French Politics Go Populist », Spiegel Online, 17 octobre 2006.

[12] Abigail C. Saguy, What is Sexual Harassment ? From Capitol Hill to the Sorbonne, Berkeley, University of California Press, 2003.

[13] Christophe Dubois & Christophe Deloire, Sexus Politicus, Albin Michel, 2006, cité par Elaine Sciolino, « Sex and the Path to Power in France », New York Times, 16 Octobre 2006.

[14] G. Lardner Jr., « Conduct Unbecomming an Administration », Washington Post National Weekly Edition, 3 Janvier 1988, p. 31-32.

[15] Près de 53% des sondés dans un sondage national de 1998, au lendemain de la publication de l’affaire Lewinsky, affirment que « lorsqu’on en vient à la vie personnelle d’un individu », le président devrait être soumis aux même critères que ceux qu’on s’applique à nous-mêmes, alors que 44% disent qu’il devrait être soumis à un standard plus élevé. Une majorité imposante de 84% affirme que « quelqu’un peut être un bon président même si il fait dans sa vie privée des choses que l’on désapprouve » (Centre Roper, CBS Newx, New York Times, menée du 19 au 21 février, Public Opinion Online, Storrs, Conn., University of Connecticut, 23 février 1998).

[16] Si l’homme politique, de façon flagrante et sans aucun but public, ne montre aucune sensibilité morale, invitant ainsi à l’observation publique d’un comportement privé qui choquera de nombreuses personnes, la presse peut légitimement révéler un tel comportement, peu importe s’il est ou non moralement condamnable en lui-même. Cet homme politique échoue en effet à considérer la réaction raisonnable des citoyens. Les hommes politiques qui se conduisent ainsi sont coupables d’une forme du vice traditionnel qui consiste à « susciter le scandale » (Thomas d’Aquin, Question 43, « Scandale », in T.C. O’Brien, ed. et trad., Virtues of Justice in the Human Community, Londres, Blackfriars, 1972, vol. 35, pp. 109-137).

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