"C’est une perversion de l’aumône"

samedi 13 février 2010, par Jean-Cassien Billier

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Référence : Entretien publié dans Libération, le 16/11/09, p.11.

La société internet Rentabiliweb avait organisé un coup marketing de distribution d’argent. Devant l’affluence, elle avait annulé au dernier moment l’opération, engendrant la colère de milliers de personnes massées sur les lieux, et des violences.

Entretien de Jean-Cassien Billier par Catherine Mallaval paru dans Libération

Faire sa publicité en faisant miroiter une distribution de billets de banque. N’atteint-on pas là un sommet d’indécence ?

Un sommet, je ne sais pas. Mais ce qui me frappe le plus dans cette opération, c’est qu’elle représente une inversion perverse de l’aumône. Donner de l’argent aux plus pauvres est une pratique sociale qui existe depuis très longtemps, valorisée moralement, car altruiste, généreuse. Là, les organisateurs ont emprunté à l’aumône, mais en la mélangeant à la pratique du loto, en introduisant du hasard. En effet, seul le hasard aurait pu permettre à certains de récupérer des billets. Quand on fait l’aumône à quelqu’un, c’est parce qu’on est touché par sa vulnérabilité, son malheur. Dans cette opération, c’est au contraire l’arbitraire qui prime. Il ne s’agit ni d’argent gagné, ni d’argent donné à tous, et cela donne en filigrane, l’impression que le hasard est juste. Or la loterie de l’argent est profondément injuste. Il n’y a aucun mérite à naître fils d’avocat d’affaires à New York et aucun démérite à être né dans un pays pauvre d’Afrique. Toute loterie organisée ne fait que mettre en scène et redoubler l’injustice de la loterie initiale de la vie. J’ajoute que là où l’aumône est un don désintéressé, la société qui a organisé cette opération le fait dans un but lucratif : se faire connaître.

Donner à croire que l’argent se distribue gratuitement, c’est aussi un problème ?

Donner de l’argent, c’est beau. C’est la perversion de cet acte qui ne l’est pas.

Cette foule de 7 000 personnes qui espérait de l’argent : n’est-ce pas une image choc d’une France en crise ?

La crise amène les gens à aller vers la chance. Les loteries n’ont jamais autant de succès que quand ça va mal. Or ce sont les plus malchanceux qui tentent leur chance. C’est une autre indécence de cette opération.

Et si on avait distribué des denrées, des billets d’avion, etc., plutôt que l’argent… Cela aurait-il été aussi choquant ?

Non. L’argent a une valeur symbolique de liberté. Les gens peuvent ensuite en disposer comme ils l’entendent. Or c’est de ce manque de liberté matérielle dont souffrent les plus pauvres.

Au fond, pourquoi tant de crédulité ?

Ils étaient 7 000, c’est pas mal, mais cela aurait pu être pire. La crédulité humaine est bien sûr sans limite. L’homme n’est pas très rationnel. Le problème, c’est que les situations de souffrance accentuent la crédulité. Quand on est gravement malade, on est plus enclin à se tourner vers des charlatans. Quand on est très démuni, on fait plus facilement l’objet de manipulation. Au fond, c’est plutôt touchant de constater que des gens se sont rendus à cette opération qui n’est vraiment pas morale.

Tout le buzz autour de cette opération s’est fait sur Internet. Merci la Toile ?

Certes, il n’y aurait pas eu autant de monde sans Internet. Mais Internet permet aussi d’organiser des manifestations en Iran, ou de déplacer des milliers de gens à un concert. C’est un instrument merveilleux donné à la société civile pour communiquer avec elle-même sans en passer par les réseaux du pouvoir institutionnel. Internet n’est pas à diaboliser dans cette histoire.

par Jean-Cassien Billier

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