Des fragments, des bribes et des silences

Une critique de Sylvie Servoise

Thèmes : Mémoire

Date de parution : 28 février 2010


A propos du livre de Marianne Rubinstein, C’est maintenant du passé, Paris, Verticales, octobre 2009.

Pages : 168 p.
Format : 21 x 14 cm
ISBN : 978-2-07-012698-9
Prix : 14 euros

Version imprimable fontsizeup fontsizedown
Référence : Article paru dans Page des libraires, n°132, octobre 2009, repris avec l'aimable autorisation de l'éditeur.

Dédié aux « absents », le dernier livre de Marianne Rubinstein retrace les efforts de l’auteur pour retrouver la trace de ses grands-parents paternels victimes de la Shoah. Un récit sensible et réfléchi, qui se veut tout à la fois un hommage aux disparus et un rappel à la vie de ceux dont on ne connaîtra jamais l’existence que par des fragments.

Sauver de l’oubli un nom, une date, un lieu, une anecdote, c’est peu, mais c’est déjà beaucoup. C’est sans doute aussi la manière la plus juste d’évoquer – ou d’invoquer, puisque ce sont bien des fantômes qu’il s’agit de faire apparaître – ceux que l’on a voulu anéantir mais qui, par leur absence même, continuent à habiter le présent. Dans Tout le monde n’a pas la chance d’être orphelin, c’était à ce présent des héritiers de la seconde génération, les petits-enfants des déportés, que s’intéressait Marianne Rubinstein. Avec C’est maintenant du passé, elle s’aventure dans cette histoire qui l’a, comme tant d’autres, construite – ou plutôt longtemps empêchée de « marcher sur ses deux pieds ». Le livre de David Mendelsohn, Les Disparus, aura joué un rôle essentiel dans cette démarche : « J’avais cru, moi aussi, que toute trace des miens avait été anéantie. Ce n’est pas seulement qu’ils avaient été assassinés : leur monde avait été englouti, effacé de la surface de la terre. De cette béance, il n’était resté que mon père, à vif. À la lecture des Disparus, je compris alors quelque chose qui, auparavant, était resté impensé : tout n’avait pas pu disparaître. Des traces de leur vie, même infimes, devaient subsister ici où là », écrit-elle. Commencent alors des « recherches frénétiques » qui la conduisent, entre décembre 2007 et juin 2009, à interroger les archives, les témoins, les objets, documents privés ou officiels susceptibles de rendre compte, au-delà des circonstances souvent tragiques de la mort, de ces sentiments ou goûts minuscules qui font une vie. Car c’est bien cela que recherche l’auteur : « Notre génération, dit-elle, ne se tourne plus vers le processus de mise à mort dont ont été victimes les membres de nos familles. Ce qui intéresse, c’est la vie, que l’on ne peut toucher que de manière fragmentaire ».

Dès lors vient s’ajouter aux difficultés matérielles de la recherche des traces et de leur déchiffrement la question délicate de la mise en forme du récit : comment raconter sans trahir, rester au plus près de la vérité tout en assemblant les lambeaux d’existence arrachés au passé dans un tissu narratif, quelle place accorder à sa propre histoire, qui peut sembler si insignifiante au regard de ce qu’ils ont vécu, eux ? La force et la sincérité du récit viennent entre autres précisément du fait que ces questions, loin d’être éludées, sont clairement posées, le récit de la double enquête (sur les disparus et sur sa propre identité) s’accompagnant d’une recherche explicite de ce que Roland Barthes nommait « la forme juste ». Cette forme juste, Marianne Rubinstein la trouve d’abord par la négative, en abandonnant l’idée originelle d’une saga familiale qui « aurait donné à chacun une place dans l’histoire, une vie quotidienne ». Pourquoi ces réticences ? C’est qu’il aurait fallut broder sur les fragments de vie retrouvés, « romancer et, surtout, compléter ». Si, comme l’écrivait George Steiner, cité par l’auteur, « le complet c’est le mensonge », être au plus près de la vérité signifie alors restituer ces fragments, sans les insérer dans une trame narrative. Ils expriment alors, par leur incomplétude même et leur fragilité, ce paradoxe qui est à la source de l’entreprise de Marianne Rubinstein : rendre compte de la violence de l’anéantissement et la permanence des traces, malgré tout.

On trouve donc, entremêlés dans ce récit, des témoignages de ceux qui ont connu, de près ou de loin, la famille paternelle de l’auteur, des photos et des lettres privées, ou encore la reproduction d’une facture de vacances du grand-père, qui, à elle seule, raconte un caractère : une dignité, peut-être une certaine raideur, mais aussi la capacité, de cet homme, immigré en France depuis peu, sans ressources, mais bien décidé à s’offrir un mois de vacances à la montagne, à rêver sa vie. Les lettres, quant à elles, introduisent aux querelles, aux ruptures et aux réconciliations familiales, pour lesquelles le génocide fait écran, faisant affleurer des traumatismes familiaux longtemps étouffés par les survivants et les descendants parce que jugés sans commune mesure avec les traumatismes liés à la déportation et à l’extermination. Reproduire ces lettres, c’est finalement rendre droit de cité à ces blessures intimes, rendre aux disparus leurs colères, leurs manquements comme leurs qualités – leur identité, en somme – et permettre aux héritiers de se trouver une origine : décelant dans les lettres entre son grand-père et son grand-oncle la trace d’ « une âpreté des rapports familiaux, mêlée à une capacité de dire les choses et de les entendre », l’auteur identifie ainsi un trait qui perdure encore aujourd’hui dans les relations qu’elle entretient avec sa famille. « Cette âpreté-là est Rubinstein », conclut-elle avec, semble-t-il, le soulagement de celui qui se déleste d’un poids individuel en le replaçant dans l’espace commun familial.

On trouve aussi, de façon plus inattendue, des souvenirs personnels de l’auteur sur son enfance et des anecdotes concernant la période même de l’enquête. C’est là une façon, explique Marianne Rubinstein, de montrer comment le passé continue à peser sur le présent – et notamment sur les relations qu’elle entretient avec son père – et comment il a, aussi, sa place dans une enfance où l’on ne parlait pas, ou presque, du génocide. Évoquer la tragédie familiale d’un Mike Brant, « chanteur à minettes » des années 1970, c’est réinvestir ces années en découvrant leur part d’ombre, faire le lien entre cette musique populaire si colorée et ce monde juif d’Europe central et d’Europe de l’Est, aujourd’hui disparu, qui lui aura donné nombre de ces représentants. Exhumer le surnom de « Miss Maillot », donné à la jeune Marianne qui ne se séparait jamais d’un sac rempli de maillots de bain dont elle avait hérité de ses cousines, c’est retrouver cette petite fille que les adultes trouvaient « rigolote » mais qui était en colère et qui peinait à trouver sa place. Ce problème de place – un leit-motive du récit – et cette colère, dont on devine la cause, animaient encore l’auteur au moment de commencer l’enquête et on trouve, ici encore, cette volonté d’établir des ponts entre passé et présent.

Mais on trouve aussi la référence à un autre univers, à mille lieux apparemment des traumatismes de l’Histoire, qui constitue le contre-point essentiel du récit d’enquête : celui de la littérature japonaise, des poèmes et contes traditionnels, des Notes de chevet de Sei Shônagon et des haïkus. Et pourtant, ces récits brefs, à partir desquels Roland Barthes menait précisément sa réflexion sur la « forme juste », entretiennent des liens multiples avec la démarche de l’auteur : tout d’abord « ils enseignent qu’il est possible d’écrire sur des fragments, des bribes et des silences » ; ensuite, ils témoignent de ce « goût des sentiments minuscules, futiles et passagers » auquel l’auteur tient tant à accorder une place dans son récit, parce qu’ils rendent compte d’une humanité universelle à laquelle se rattachent ceux que l’on ne saurait réduire à leur statut de victimes de la barbarie. Enfin, ils constituent, pour l’auteur comme le lecteur, un espace où il devient possible de reprendre son souffle et contribuent à « faire respirer » le texte. En ce sens, ils ont partie liée avec le désir de l’auteur de mettre en musique le récit – « J’aurais voulu qu’il y ait de la musique dans ce livre » écrit Marianne Rubinstein – imposant, par leur retour répété dans le récit, un rythme et ajoutant leur propre lyrisme aux pages de l’écrivain. Enfin, on pourrait dire que, paradoxalement, c’est dans le silence que projet de l’écrivain et haïkus japonais viennent à coïncider : le silence qui entoure les haïkus, celui qui intervient « après que ce qui doit être dit l’a été dans une forme juste » c’est précisément celui que cherche Marianne Rubinstein. Un silence précieux, qui n’est plus celui qui protège de la douleur, mais celui qui, créant un « espace paisible en soi », peut accueillir ces ombres du passé qui se seront, ne fût-ce que quelques instants, incarnées.

Une critique de Sylvie Servoise

Version imprimable fontsizeup fontsizedown
Pour citer cet article :

© Raison-Publique.fr 2009 | Toute reproduction des articles est interdite sans autorisation explicite de la rédaction.

Motorisé par SPIP | Webdesign : Abel Poucet | Crédits