Du suffrage universel à la participation universelle. Pour une obligation libérale de se rendre aux urnes

lundi 15 mars 2010, par Justine Lacroix

Thèmes : démocratie

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Référence : Article publié dans Raison publique, n° 8, avril 2008, pp. 95-111.

L’abstention, lorsqu’elle prend les proportions qu’on lui connaît, comme par exemple encore lors des présentes élections régionales en France, rend problématique le fonctionnement de la démocratie. Peut-on pour autant envisager de rendre le vote obligatoire ? Autrement dit, peut-on, au nom de la liberté limiter celle qu’ont les individus de ne pas voter ? Difficiles questions, difficile liberté... Une réflexion de la politologue Justine Lacroix, professeur à l’Université libre de Bruxelles et membre du comité de rédaction de Raison publique.

Une défense libérale du vote obligatoire est-elle possible ? De prime abord, la réponse ne semble guère faire de doute. C’est instinctivement qu’on oppose le principe d’une obligation civique à la primauté des droits individuels. Et c’est toujours sur ce même mode spontané qu’on se représente le débat entre partisans et adversaires du vote obligatoire sous la forme d’un affrontement entre, d’une part, les tenants d’une démocratie « coercitive » où l’égale participation de tous pourrait justifier certaines inflexions de la liberté privée et, d’autre part, les tenants d’un républicanisme libéral où l’intégration civique ne saurait en aucun cas être acquise au prix d’une atteinte portée aux droits des individus. Pour certains de ses détracteurs les plus acharnés, le vote obligatoire relèverait même d’une tentation « totalitaire » et n’aurait tout simplement pas sa place dans le vocabulaire des démocraties libérales [1].

En outre, pour envisager la possibilité même d’une telle obligation civique, le libéralisme politique apparaît singulièrement mal armé. On sait à quel point la pensée libérale reste souvent, en France, assimilée à une mouvance de pensée aux vues étroitement individualistes, et donc relativement indifférente à la question de la participation politique des citoyens. En d’autres termes, si l’on veut réfléchir aux moyens de stimuler la participation démocratique (et a fortiori soulever la question d’une obligation civique) on n’aurait d’autre choix que de se tourner vers d’autres paradigmes de la pensée politique – et notamment vers des formes renouvelées de républicanisme.

C’est précisément cette grille d’interprétation que j’aimerais contester ici en commençant par réfuter l’assimilation trop fréquente du libéralisme politique à un pur agencement des libertés individuelles. En réalité, la pensée libérale - celle de Locke, de Tocqueville, de Mill, mais aussi celle de Constant et celle de Rawls, se signale bien par sa volonté de conjuguer la défense de l’indépendance individuelle et l’exercice collectif de la liberté. C’est pourquoi il n’est pas forcément nécessaire d’en appeler à une théorie républicaine « forte » – dont on peut craindre qu’elle n’ait plus guère de pertinence pratique dans nos sociétés complexes et pluralistes – pour intégrer l’importance de la participation politique.

Cependant, il ne s’agit pas seulement ici de se demander si le libéralisme politique peut ménager une place digne de ce nom à l’autodétermination collective, mais bien de savoir si le paradigme libéral peut se concilier avec une obligation de participation. Sur ce point, l’exercice peut sembler plus délicat, dans la mesure où tant ses détracteurs que la plupart de ses partisans s’accordent à considérer le vote obligatoire comme une atteinte aux droits individuels – et ce, même si cette atteinte est justifiée en tant qu’elle serait « minime » ou « nécessaire » pour atteindre les autres biens d’une société démocratique, tels ceux liés à l’égalité sociale. Mais, à nouveau, on peut se demander si cette opposition entre « liberté des individus » et « obligation civique » n’est pas aussi hâtive que celle dressée entre « libéralisme » et « participation politique ». C’est pourquoi j’aimerais avancer l’idée que, loin de constituer un dommage porté à la primauté des libertés individuelles, l’obligation de se présenter au bureau de vote peut-être envisagée comme la condition de réalisation du principe d’égale liberté qui est au cœur du paradigme libéral. En me fondant, notamment, sur certaines des ressources présentes au sein du modèle rawlsien, j’aimerais proposer une défense résolument non-utilitariste d’une obligation légale de se rendre aux urnes.

par Justine Lacroix

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Pour citer cet article :

Notes

[1] W. H. Morris Jones, “In Defense of Apathy : Some Doubts on the Duty to Vote”, Political Studies 2 (1), 1954, cité par A. Lijphart, “Unequal Participation : Democracy’s Unresolved Dilemma”, American Political Science Review, vol. 91, n°1, Mars 1997.

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