Questions environnementales et participation démocratique

lundi 5 avril 2010, par Joëlle Zask

Thèmes : démocratie | Environnement

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Référence : Article publié dans Raison publique, n°8, avril 2008, pp. 43-55.

Aborder l’environnement en terme de justice peut signifier réglementer les usages de l’environnement de sorte que les usages des uns n’interdisent pas ceux des autres, qu’ils soient leurs contemporains ou leurs héritiers [1]. C’est là un des axes principes principaux retenus par le rapport Brundtland (1987). Celui-ci stipule ainsi que, pour être dit « durable » (ou « soutenable »), le développement doit répondre « aux besoins des générations du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs. Deux concepts sont inhérents à cette notion : le concept de "besoins" (…) et l’idée des limitations que l’état de nos techniques et de notre organisation sociale impose sur la capacité de l’environnement à répondre aux besoins actuels et à venir [2]. » Dans cette définition, l’environnement apparaît comme un concept neutre et descriptif. Les remarques qui suivent proposent d’en souligner la dimension interactive : l’environnement est abordé, suivant une perspective inspirée de l’œuvre de John Dewey, comme un champ d’activités pour ceux qui y vivent. Au lieu d’aborder ce dernier comme un milieu à consommer, dans lequel puiser des moyens de vie suivant son bon vouloir et ses possibilités, ou comme une entité séparée à laquelle il faudrait reconnaître des droits, l’environnement et les vivants seront donc ici considérés dans leurs interactions réciproques, comme deux plans corrélatifs. Ainsi entendu, il peut alors arriver que l’environnement soit atrophié, voire inexistant, lorsque les opportunités d’activités qu’il offre sont insuffisantes. Les « plus démunis » dont le rapport Brundtland se soucie le sont aussi au sens où ils sont privés d’environnement.

Suivant cette perspective, on ne peut dissocier le souci de l’environnement de celui de l’individualité ; une éthique environnementale serait destinée à créer des environnements offrant une palette suffisamment large de ressources d’activités aussi bien pour les vivants en général que pour l’individuation humaine — laquelle se situe dans le présent comme dans le futur. Sur cette base, on tentera de montrer que la participation des intéressés au plan local est une condition minimum d’instauration d’un développement durable : pour un sujet humain, prendre part aux décisions concernant les conditions de sa vie est un champ d’activités spécifiques qui à la fois lui permet de restaurer la continuité de ses expériences et de reconstruire son environnement.

Environnement, milieu, contexte

Un environnement est d’abord l’ensemble des conditions qui interviennent activement dans le fonctionnement d’un être vivant, dans la persistance de sa vie et dans son évolution. Il peut s’agir de ses aliments, de son habitat, des voies de son déplacement, des autres espèces, des autres membres de son espèce. Un environnement est donc l’ensemble des conditions extérieures permettant à un individu de développer ses potentialités et ses activités. En ce sens, et conformément à l’expression du rapport Brundtland, il « répond » par définition aux besoins des vivants. Les données extérieures qui sont indifférentes à l’égard de ces besoins ne font par partie de l’environnement.

La relation entre besoins et environnement n’est pas pour autant unilatérale : ces besoins ne sont pas inhérents à l’être vivant ou à l’espèce. Ils sont fixés en relation avec les propriétés de l’environnement. Darwin considère ainsi les « conditions d’existence » comme l’ensemble des facteurs qui déterminent la sélection naturelle des variations auxquelles les vivants sont sujets. La direction que prend l’évolution d’un vivant est sélectionnée par les circonstances environnementales et, réciproquement, le développement de ses pouvoirs vitaux modifie, dans une plus ou moins grande mesure, ces conditions. Un organisme s’adapte ou s’ajuste à son environnement et ce dernier est transformé par les processus adaptatifs de l’organisme. Les processus d’adaptation sont donc relatifs à l’environnement incluant des propriétés provenant de modifications introduites par les vivants, telles un habitat, une colonie de pucerons pour les fourmis, l’humus, etc. L’environnement et l’organisme sont donc strictement corrélatifs, « comme un frère et une sœur, un acheteur et un vendeur, un stimulus et une réponse » [3]. Un environnement n’est tel que s’il est un champ d’action pour un individu qui lui-même ne fonctionne que par les relations actives qu’il entretient avec lui. A partir de là, deux indications peuvent être apportées.

Tout d’abord, il existe autant d’environnements que d’espèces et, s’agissant des êtres humains, de classes sociales, d’ethnies, voire même d’individus — l’« individualisme » (ou le fait d’être « comme enfermé en soi-même, selon de Tocqueville) pouvant être compris comme la contraction extrême de l’environnement à l’échelle d’un seul individu. Certains environnements sont très vastes, d’autres sont très étriqués, par exemple celui que forme un aquarium, une fourmilière artificielle, une communauté monacale autarcique. L’extension des environnements peut être variable, suivant qu’on passe de l’isolement à l’invasion, de l’enfermement en soi à une conscience planétaire, de l’impuissance à l’action, et ainsi de suite.

Ensuite, les relations entre un environnement et un organisme sont comprises comme une interaction, ou plutôt comme une transaction. Dewey a apporté dans un de ses derniers ouvrages une précision utile sur leur distinction : la « self-action » est un terme rapporté à la physique et à la métaphysique grecque qui désigne la faculté de se mouvoir par soi-même et exprime ainsi une capacité inhérente à une entité d’agir suivant ses propres injonctions intérieures. Le second concept, l’interaction, naît de la mécanique newtonienne selon laquelle l’action – ou le mouvement – se produit entre des particules de matière en elles-mêmes immuables. Enfin, dans une transaction, les constituants des entités interagissantes sont eux-mêmes susceptibles d’être modifiés. Ces entités ne sont donc pas véritablement indépendantes, mais sont des « phases » d’une même activité unifiée [4]. « La vie en tant qu’activité se conservant elle-même et se développant [5] » est le médium par rapport auquel environnement et organisme sont deux phases liées et continues l’une à l’autre.

Un environnement se distingue donc d’un milieu ou d’un contexte : un milieu (qu’il s’agisse d’une représentation ou d’un fait) est ce qui « entoure » les vivants, dans lesquels ils vont piocher ce dont ils ont besoin. Mais la conception de ces besoins n’est pas historique ou évolutionnaire. Ils sont d’une manière ou d’une autre présentés comme consubstantiels à l’organisme (ils sont réputés définir sa nature en termes par exemple d’instincts, de dotation naturelle, de comportement inné). Il se distingue également de la notion de contexte, qui permet surtout d’insister sur la dépendance complète des individus à l’égard des circonstances extérieures de leur existence. Les cultures humaines et les langues par exemple ont souvent été abordées de cette manière : les individus seraient « immergés » dans leur contexte de vie au sens où ce qu’ils visent, désirent, les représentations qu’ils forment, leur identité même, seraient déterminés par leur culture.

Les distinctions entre environnement, milieu et contexte peuvent être mises en rapport avec respectivement, l’interactionnisme (qui envisage l’environnement comme un ensemble de conditions ou de ressources pour l’individu) ; l’individualisme, relatif aux théories de l’autonomie des sujets, et les approches holistiques, qui font des conditions d’existence des déterminations. Dans le cas d’un milieu ou d’un contexte, la relation « transactionnelle », continue et dynamique, qui caractérise les rapports d’échange et de réciprocités entre organismes et environnements, est effacée au profit d’une conception unilatérale des rapports entre moyens et fins ou parties et tout. Par exemple, le sujet humain « autonome » est la fin à l’égard de laquelle l’entourage est un moyen, tandis que le sujet humain considéré comme partie d’un tout est le maillon de la réalisation d’un idéal social qui le dépasse.

Le cas des environnements humains

Quelles sont les spécificités d’un environnement humain par rapport à celui des autres vivants ? La philosophie pragmatiste, notamment celle de Dewey, donne une clé pour répondre à cette question.

Tout être, en exerçant ses pouvoirs vitaux et en développant des activités, provoque des changements dans son environnement, mais il est clair que les hommes disposent d’une capacité de transformation de leur environnement beaucoup plus grande que celle qu’on rencontre chez d’autres espèces. Les environnements auxquels les hommes doivent s’adapter sont des environnements largement modifiés par leurs activités cumulées.

Pour une large part les environnements humains sont culturels et sociétaux. Une société peut être abordée d’une part comme un environnement conditionnant la poursuite d’intérêts ou de fins distinctives, émancipés du souci de rester en vie, d’autre part, comme un espace de coopération et de solidarités assurant l’accumulation et la solidarité des activités.
Le propre des relations entre les hommes et leurs environnements est que celles qui sont problématiques sont, au moins pour une part, abordées de manière consciente : organisées et finalisées. Les auteurs pragmatistes définissent la phase consciente de la transaction entre un individu et son environnement, comme une expérience.

La définition qu’apporte Dewey est intéressante : une expérience consiste à joindre une séquence d’actions à quelque chose que l’on ressent, qui nous affecte. Mon environnement m’affecte soit d’une manière telle que les habitudes que j’ai développées antérieurement me permettent d’y répondre (auquel cas la conscience n’émerge pas), soit de manière à provoquer un trouble, une « situation problématique », c’est-à-dire une rupture dans la continuité de mon existence, biologique, sociale ou spirituelle. Dans ce cas, mes habitudes sont inopérantes et il faut que je me livre à un examen de ce qui les rend telles pour remédier au « problème ». Cette phase d’examen correspond à une enquête. Au cours de celle-ci je tâche d’identifier les causes du trouble éprouvé, de les utiliser pour imaginer une hypothèse de résolution, de mettre cette hypothèse à l’épreuve, et ainsi de suite.
La continuité entre l’adaptation d’un organisme à son environnement et la tentative consciente de surmonter un trouble est patente : l’enquête est à une situation problématique consciente ce que l’adaptation est à un environnement dans lequel une variable perturbante s’est introduite. Cette vision n’est pas méliorative ; des espèces disparaissent, des enquêtes échouent, et si l’écart entre les conditions objectives de l’entourage humain et les conditions intellectuelles du repérage des risques continue de s’agrandir, l’espèce humaine pourrait aussi disparaître.

L’exigence de justice en matière d’environnement serait donc que l’entourage de chaque homme soit constitué de sorte à lui procurer les ressources de son développement continu (qui inclut celui de sa communauté présente et future), sachant que l’orientation de ce dernier est conditionnée par sa participation à la société dans laquelle il vit – celle dont il bénéficie et à laquelle il contribue.

La logique de l’enquête et celle de l’évolution sont une seule et même chose. L’idée d’environnement implique que l’organisme qui s’y adapte soit une partie de cet environnement et, par conséquent, qu’un procès d’adaptation soit distinct d’une conformation passive aux conditions existantes. L’adaptation suppose un complexe d’activités et de phénomènes ayant leur source dans l’être vivant – qu’il s’agisse pour un mâle de conquérir une femelle, pour une plante de disséminer ses graines, pour un organisme de générer des variations ou mutations, etc. Ces activités et phénomènes ne deviennent significatifs qu’à partir du moment où ils sont utiles (« avantageux ») à la longévité de l’individu, qu’il s’agisse de sa propre vie ou de sa descendance. Il en va de même en ce qui concerne une enquête : les idées directrices, les méthodes utilisées, les abductions, les opérations de vérification, etc., ne sont pertinentes que si elles sont de nature à jouer un rôle actif dans la reconstruction du problème traité. Les données du problème en question, son cadre conceptuel, pratique ou matériel, constituent l’environnement des opérations de sélection, au sens où cet environnement « sélectionne » parmi les opérations celles qui sont pertinentes et fait écarter celles qui ne le sont pas. Une proposition (ou une idée) sans pertinence est celle dont l’usage ne permet pas d’influer sur la situation problématique motivant l’enquête (ou l’effort vital) de sorte à l’unifier, c’est-à-dire de sorte à la reconstruire de manière à ce qu’elle constitue un matériau pour une enquête ultérieure – critère qui est capital dans le domaine des sciences sociales et des mesures politiques) Les opérations d’enquête sont des activités qui introduisent des changements dans la situation. La conduite est réorientée en fonction de ces changements ou, plus exactement, devrait l’être.

Bref, enquêter, vivre ou s’adapter supposent que l’agent utilise certaines des conditions fournies par la situation comme des moyens ou des ressources d’action. L’environnement est en même temps un champ d’action, un ensemble de ressources pour l’action et un ensemble de conditions qui sélectionne les actions possibles.

Une expérience est donc complète quand la connexion entre subir et agir est rétablie – sachant que toute action produit également des conséquences que son auteur endure, positivement ou négativement. Être affecté n’est pas en soi une expérience, (en quoi il y a rupture avec l’empirisme sensualiste) et agir sans lien avec un ressenti n’est qu’une agitation. Tant que cette liaison entre ressentir et agir n’est pas rétablie, l’individu souffre, régresse, ou meurt. Quand elle l’est, il peut reprendre le cours de sa vie, donc de ses expériences. L’enquête n’est pas en deçà ou au delà de la vie mais elle est continue à elle. C’est la forme de vie spécifiquement humaine, celle qui assure aux hommes à la fois de réaliser leur individualité et d’inventer des environnements propices à cette réalisation.

Évanescence des environnements humains

Du point de vue anthropocentrique qui domine ici, le problème qui se pose aujourd’hui est que ce qu’on appelle « environnement » n’en est pas véritablement un. Si la définition d’un environnement inclut le fait qu’il soit en même temps un moyen pour la vie et quelque chose dont l’usage produit des conséquences qui nous affectent en retour, alors quantité de comportements humains existent autrement que relativement à un environnement.

Milieu

D’un côté se trouvent ceux dont les activités se développent dans un « milieu », au sens défini plus haut. Ils y piochent ce dont ils ont besoin comme si les ressources qu’ils utilisent étaient inépuisables, ou comme si aucune autre population n’en avait besoin. Le libéralisme conçu comme « laissez faire » et la croyance en l’inconditionnalité de la volonté humaine accompagnent naturellement les conduites relatives à un milieu, tout en les légitimant.

Les exemples d’activités ayant leur siège dans un « milieu » sont innombrables. Ils se rangent en plusieurs groupes : le groupe des usages intensifs, le groupe des usages exclusifs, le groupe des usages auto-protecteurs. Par usage intensif, on peut comprendre les usages structurés par l’inconscience ou le déni du caractère épuisable des ressources qu’ils consomment. Ainsi en va-t-il de l’eau, de l’air, souvent des sols, des minerais, des hydrocarbures. Pour développer ce point, on pourrait par exemple montrer l’identité de logique entre la croyance au progrès (ou au « développement »), l’histoire de la production industrielle et celle de « l’accumulation du capital », trois domaines d’activités reliées et sous-tendues par une « idéologie », c’est-à-dire par le développement finalisé et complet de la logique d’une « idée » opérant dans un vacuum.

L’usage exclusif concerne plutôt toutes les pratiques de confiscation des ressources. Celles-ci semblent d’autant plus illimitées qu’un nombre réduit de personnes en font usage. La concentration de la consommation et des biens est un dispositif qui supplée au caractère fini des ressources planétaires. Le contre-exemple le plus spectaculaire à cette logique est le statut inapropriable de l’Antarctique, anomalie juridique et historique dont les traits ne laissent pas de surprendre.

Enfin, par usages auto-protecteurs, on peut comprendre les usages de ressources qui s’accompagnent de dispositifs destinés à empêcher que leurs auteurs subissent les conséquences de leurs activités. Ces dispositifs d’évitement, qu’ils soient matériels ou psychologiques, sont eux aussi innombrables. D’un côté, la richesse, l’isolement, voire la protection armée des beaux quartiers, les écoles sélectives, la fragmentation socio-économique des villes, de l’autre côté, la mauvaise foi, le rejet des responsabilités, la bonne conscience, le darwinisme social, et ainsi de suite.

Contexte

De l’autre côté, on trouve des « contextes » dans lesquels une masse de gens est comme enfermée. Alors que dans le premier cas, on agit sans ressentir, dans celui-ci on est impuissant face à ce qu’on ressent. Cette problématique a émergé un peu avant la première guerre mondiale, sous le terme de « Grande Société » forgé par Graham Wallas. Une telle société a été abondamment décrite comme un contexte de vie dont les individus sont prisonniers. La Grande Société exprime la complexification et l’extension croissantes de l’interdépendance, en même temps que l’impuissance des individus à penser les nouvelles conditions, et donc à influer sur elles. Dewey a appelé « lost individual » cet individu qui, faute de symboles et de finalités appropriées, ne parvient plus à trouver un canal de ré-action à ce qu’il subit. Ce n’est plus seulement le « produit du travail » qui échappe. Ce sont aussi les nouvelles logiques sociales (dont on parle au début du vingtième siècle en terme de « mécanisme »), des institutions lointaines, des « logiques impersonnelles ». James avait qualifié de « bigness  » les institutions de la « Great Society » : big business, big industry, big market, big government, big war. Ceux-ci influent profondément sur les modes de vie locaux sans qu’une ré-action puisse s’y articuler. Dans de telles conditions, la citoyenneté devient purement verbale. En outre, le fossé entre le plan des faits d’interdépendance planétaire et celui des consciences locales grandit.

Cet accroissement de l’interdépendance s’est évidemment accru depuis, en même temps que l’impuissance des individus à influer sur les conditions qui les perturbent. Les conditions environnementales susceptibles de se prêter à un continuum d’activités pour la masse des hommes font de plus en plus défaut. Et les comportements actifs et passifs sont dans bien des cas déconnectés. L’étirement des conséquences des activités humaines à l’échelle de la planète devrait donner lieu à une conscience environnementale elle aussi planétaire. Elle est largement absente.

Créer des environnements et les faire communiquer

La question qui se pose est alors celle-ci : comment influer sur la situation actuelle, avec les risques qu’elle présente, de sorte que la transaction individu/environnement soit rendue à nouveau possible ?

C’est à ce niveau que la participation des intéressés est absolument requise : l’environnement ou le souci de l’environnement ne peut pas être imposé de l’extérieur, d’en haut, par un acte d’autorité. Car dans ce cas la situation produite n’est pas un environnement. La conscience de l’environnement ne peut provenir que de conditions concrètes, de connexions locales et individuelles entre une affection passive et une action. Sans quoi ce qui est environnement pour les uns n’en est pas un pour les autres, la dissociation entre les bénéfices et les contributions s’accroît en même temps que les sentiments d’injustice, et les politiques environnementales ne peuvent être appliquées qu’épisodiquement par le biais de menaces, de contraintes, ou d’incitations exorbitantes. Un entourage imposé est un contexte, tandis qu’un environnement suppose que l’entourage présente aux individus des éléments sur lesquels ils puissent élaborer un cours d’activités, soit directement, lorsqu’ils se ressentent des conséquences d’activités auxquelles ils prennent part, soit indirectement, lorsque les conséquences qui les affectent proviennent d’activités lointaines auxquelles ils sont étrangers. Dans le premier cas, leur participation est sociale, dans le second, elle est politique [6].

Le fait de participer repose sur l’interaction entre individu et environnement présentée plus haut : un environnement est ce à quoi je prends part, en bénéficiant des ressources d’individuation qu’offrent certains de ses éléments, en modifiant certains des éléments dont je fais usage, en restaurant le continuum de mes activités quand les éléments environnementaux qui m’affectent perturbent le cours de mes activités, voire le rendent impossible. Or dans les faits, les pratiques et les politiques de développement durable ne respectent guère ces exigences de participation, et ce bien qu’elles aient au départ inclus les démarches participatives dans le cœur de leur programme.

Le schéma le plus répandu est double : d’un côté les décisions sont prises au sommet (Sommet de la terre, accord de Tokyo où se sont rendu une centaine de chefs d’état) avec une concentration très forte du pouvoir ; de l’autre côté, on envisage des stratégies de « sensibilisation » des individus. On a par exemple recommandé de garder le flou autour de la notion de développement durable pour qu’un nombre plus important de gens puisse s’y identifier, ou d’entourer la communication concernant les risques environnementaux d’épisodes festifs, de jouer sur l’émotionnel, en mettant par exemple en garde contre le mauvais effet des polluants sur la peau ou la santé, etc. Hormis dans le cadre des relations avec les gros industriels, les méthodes utilisées pour rallier les masses à la cause de l’environnement ne sont guère différentes de celles qu’on utilise pour vendre un produit ou un programme politique.

Critique de l’expertise

L’une des manières d’échapper à ces schémas serait de mettre en cause ce corps interposé entre les publics et les gouvernements qu’on appelle les experts. En effet, un expert, au sens traditionnel du terme, défend une conception neutre et désengagée de la science qui n’est pas crédible. D’autre part, il travaille sur des problèmes qu’il n’a pas définis lui-même, mais qui sont des commandes émises par d’autres acteurs. En outre, son expérience, s’il en a une, ne peut être transmise à autrui sous une autre forme qu’une expérience de sa part (une exigence à partir de laquelle est née « l’éducation environnementale » ou « expérimentale »). Faute d’une éducation de ce type dans le champ des projets concernant la réadaptation des individus à un environnement épuisé par les conséquences cumulées d’activités humaines planétaire, l’« environnement » au sens défini plus haut ne peut advenir. Les scientifiques ont une compétence pour développer leur environnement spécifiquement scientifique, mais celle-ci n’est pas transposable aux projets qui supposeraient de connecter les environnements scientifiques aux modes de vie ordinaires. Pour y parvenir il faudrait que les scientifiques adoptent l’environnement de vie qu’ils souhaitent influencer, qu’ils en fassent partie et, réciproquement, qu’ils assurent l’intégration par certains biais des intéressés à leur environnement scientifique. Cette position n’est pas utopique. D’une part, elle correspond à celle que défendent les théories de l’enquête de terrain, qui se sont largement développée dans le domaine de l’anthropologie culturelle. D’autre part, il existe d’ores et déjà des expériences de développement durable et de politique environnementale qui ont adopté des méthodes du même type. De nombreux programmes locaux de développement durable mettent manifestement en cause le recours à l’expertise traditionnelle — celle qui s’est développée à partir des années 1920 et qu’on a justifiée en pointant l’incompétence du citoyen ordinaire pour former des jugements pertinents non seulement concernant les intérêts collectifs, mais aussi ses propres intérêts.

Les travaux de Trusnet-in-action en sont un bon exemple [7] : certains d’entre eux ont porté sur le retraitement des déchets radioactifs et des précautions de santé publique dans la zone contaminée de Tchernobyl. Ce dernier cas est intéressant parce qu’il a montré l’échec total de la solution experte : déplacer les populations vivant dans la zone la plus dangereuse. Or celles-ci ont refusé de quitter leur maison. On aurait pu choisir de les abandonner à leur triste sort. Le travail de Trustnet a consisté au contraire à présenter aux intéressés un tableau de leur région tel qu’une possibilité de réaction appropriée devenait possible. Comme il s’agissait de modifier des conduites alimentaires, et plus largement une myriade d’habitudes concernant les matériaux de l’habitat, l’eau, l’agriculture, l’hygiène, l’éducation des enfants, etc., les dispositifs pertinents ne pouvaient qu’émaner d’une coopération équitable entre d’un côté les agronomes, physiciens, médecins et de l’autre, les parties prenantes. Il est apparu que la consultation des intéressés pour identifier les problèmes en jeu, pour établir un dispositif d’enquête et pour participer aux décisions, était indispensable pour parvenir à une solution viable.

Ce cas montre les enjeux d’une mise en relation d’environnements différents. Cette mise en relation suppose que les environnements spécifiques à chacune des parties se remodèlent au contact les uns des autres. Les niveaux auxquels ce remodelage peut avoir lieu sont variables, allant des relations institutionnelles aux relations interpersonnelles, les degrés de pertinence des niveaux considérés variant eu égard aux déficits de la situation problématique. La situation conclusive à laquelle mènent aussi bien les travaux d’enquête que les dispositifs sur le terrain constitue un nouvel environnement, distinct des environnements préalables.

Quelques conditions d’une participation locale

Il existe de nombreuses manières d’impliquer les gens « ordinaires » dans des questions de développement durable autrement qu’en les manipulant comme on le ferait de consommateurs ou de spectateurs.
La plus évidente réside dans une éducation assurant la socialisation des pratiques d’enquêtes expérimentales. La théorie de l’éducation publique que Dewey a développée est particulièrement adaptée aux besoins actuels de la régulation des risques affectant des sociétés fortement interdépendantes. Comme ce point serait trop long à développer, on peut se borner à indiquer une solution plus immédiate et limitée, à laquelle il est désormais souvent fait appel sur le terrain. Elle repose sur la distinction entre spécialiste et expert, et permet de croiser la connaissance spécialisée avec les savoirs et savoir-faire locaux.

Qu’il existe de tels savoirs est d’ailleurs une conviction constitutive de la démocratie libérale : si chacun compte pour un, ce n’est pas spécialement au nom d’une prétendue dignité de la nature humaine, c’est parce que « le plus idiot des hommes enfile plus efficacement son manteau que le plus intelligent ne le ferait pour lui ». C’est en vertu de ce principe que Jefferson, et Tocqueville dans son sillage, avaient préconisé le self-government et la gradation des pouvoirs dans l’état, tels les pouvoirs intermédiaires du niveau local au niveau fédéral, Jefferson en inventant un système de divisions administratives dont chacune aurait eu des compétences spécifiques, et Tocqueville en montrant que seule l’association volontaire pourrait contrer la centralisation administrative, qui était la forme que prendrait le despotisme des temps modernes.

Le croisement entre les savoirs spécialisés et les savoirs locaux n’est pas irréaliste. Comme indiqué ci-dessus, il s’agit là d’une figure d’enquête développée notamment par l’anthropologie culturelle interactionniste (non évolutionniste comme chez Morgan ou Spencer, et non holiste comme chez les structuralistes et adeptes du « tournant interprétatif »). L’enquêteur et l’enquêté combinent leurs expériences et sur cette base trouvent un terrain de rencontre ou d’entente, c’est-à-dire projettent une situation dont ils sont les coproducteurs. Si bien qu’au final la situation d’enquête est différente de celles qu’on avait au départ, aussi bien celle du spécialiste que celle de l’enquêté. Dans ce cas ils ont créé un environnement commun. Dans des expériences de ce type ressort clairement l’association entre des niveaux de connaissance et d’intervention profondément hétérogènes, mais qui, en vertu d’une logique de contact, parviennent, au moins en partie, à s’adapter les uns aux autres, de sorte qu’ils communiquent entre eux et s’amendent les uns au contact des autres. Que ce type d’expérience soit généralisable est clairement concevable, comme l’est le fait que de nombreux obstacles ancrés dans les conceptions habituelles de la science et dans les pratiques du pouvoir devraient être frontalement combattus pour parvenir à la reconstruction des environnements et à leur mise en relation. Comme l’écrivait Dewey en 1920, ces conditions sont celles auxquelles la « Grande Société » pourrait devenir une « Grande Communauté [8] ».

par Joëlle Zask

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Ce texte reprend une communication présentée au cours du workshop « développement durable » tenu à l’université de Provence (CEPERC) en janvier 2008.

[2] Définition proposée en 1987 par la Commission mondiale sur l’environnement et le développement dans le Rapport Brundtland. Texte en ligne. http://fr.wikipedia.org/wiki/Rappor...

[3] John Dewey, Contributions to A Cyclopedia of Education (1911), MW, vol. 6, p. 437.

[4] Dewey, J., & Bentley, A.F. (1949). Knowing and the known. Boston : Beacon Press.

[5] . JD, Contributions to A Cyclopedia of Education (1911), p. 437.

[6] C’est de cette manière que Dewey aborde la distinction entre « privé » et « public ». Voir Le Public et ses problèmes, Farrago/Leo Sheer, 2003.

[7] http://www.trustnetinaction.com/

[8] Sur ce point et les précédents concernant Dewey, je me permets de renvoyer à mon ouvrage John Dewey, philosophe du public, Tome 2, L’Harmattan, 2000.

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