L’individu perdu

lundi 26 avril 2010, par John Dewey

Traduction : Jean Nestor

Version imprimable fontsizeup fontsizedown
Référence : Article publié dans Raison publique, n° 8, avril 2008, pp.59-69

Le développement d’une civilisation qui est en apparence cohésive, ou en passe de le devenir rapidement, s’est accompagné d’une submersion de l’individu. Je n’essaierai pas de dire dans quelle mesure cela entame les possibilités d’action de l’individu et dans quelle mesure son degré d’autonomie et de choix est obéré par les forces économiques qui l’englobent. On pourrait souligner que l’exacerbation des possibilités d’expression personnelle pour une minorité s’est accompagnée de la diminution du pouvoir de décision et d’action pour la majorité. On pourrait prétendre qu’aucune classe sociale du passé n’a eu le pouvoir que possède aujourd’hui l’oligarchie industrielle. En sens inverse, on pourrait soutenir que ce pouvoir d’expression d’une minorité est une illusion au regard de la véritable individualité et que ceux qui sont en apparence au pouvoir sont en réalité portés par des forces qui leur sont extérieures et que, dans les faits, ces forces les enserrent dans un moule commun à tel point que l’individualité disparaît.

Mais ces affirmations contradictoires sont tellement étrangères à ce que l’on entend ici par "individu perdu" qu’il n’est pas nécessaire de choisir entre elles. Ce que l’on vise est un fait moral et intellectuel qui est indépendant de toute considération de rapport de forces. La chose importante est que les fidélités qui, autrefois tenaient les individus, qui leur apportaient aide, orientation et unité dans la conception de leur vie, ont aujourd’hui presque disparu. Le résultat est que les individus sont désemparés et affolés. Il serait difficile de trouver dans l’histoire une époque manquant autant que la nôtre d’objets de croyance solides et assurés ainsi que de finalités reconnues pour l’action. La stabilité de la personnalité individuelle repose sur l’existence d’objets stables auxquels pouvoir fermement faire allégeance. Il y a bien sur encore des fondamentalistes militants en matière de croyance religieuse et sociale. Mais leur clameur même prouve qu’ils vont à contre-courant. Pour les autres, qui dérivent sans ancrage assuré, les objets traditionnels de fidélité sont devenus vides ou ouvertement rejetés. Les individus oscillent entre un passé intellectuellement trop vide pour apporter de la stabilité et un présent trop surpeuplé et chaotique pour proposer équilibre ou direction aux idées et aux émotions.

Une individualité assurée et intégrée est le produit de relations sociales précises et de fonctions publiquement reconnues. Si on les estime à cette aune, même ceux qui semblent être au pouvoir et capables d’exprimer au plus haut degré leurs capacités individuelles sont submergés. Ils peuvent être capitaines de finance ou d’industrie mais, tant qu’il n’y aura pas d’accord sur le sens de la finance et de l’industrie pour la civilisation dans son ensemble, ils ne pourront être capitaines de leur propre esprit, de leurs croyances et de leurs objectifs. Ils exercent leur domination de façon subreptice et, semble-t-il, non réfléchie. Ils dirigent, mais sous le couvert de forces économiques impersonnelles et non maîtrisées socialement. Leur récompense ne provient pas de ce qu’ils font dans leur responsabilité et leur fonction sociale, mais du détournement des résultats sociaux en bénéfices privés. Ils sont acclamés par la foule qui leur prodigue envie et admiration, mais la foule elle aussi est composée d’individus qui ont perdu le sens des responsabilités et usages sociaux.

L’explication réside dans le fait que, alors que les actions visent des résultats socialement significatifs, ceux-ci ne correspondent pas à cette intention et ne produisent pas le sentiment de satisfaction qui résulterait d’un épanouissement social. Pour eux-mêmes et pour les autres, leurs affaires sont privées et leur résultat est un profit privé. Il n’y a pas de satisfaction possible là où tel clivage existe, la où le manque d’un sens de la valeur sociale est produit par le développement exacerbé des activités qui accroissent le pouvoir et les avantages privés. On ne peut lire dans la conscience des autres mais, s’il existait une quelconque satisfaction intérieure chez ceux qui constituent notre oligarchie d’argent, la preuve en fait tristement défaut. Comme la majorité, ils sont manipulés par des forces qu’ils ne contrôlent pas.

Le trait le plus marquant de notre vie actuelle, sur le plan économique, est l’insécurité. Il est tragique que des millions d’hommes désireux de travailler se trouvent au chômage de façon récurrente et que, indépendamment des crises cycliques, existe l’armée permanente de ceux qui n’ont pas de travail régulier. Nous n’avons pas de données satisfaisantes sur leur nombre. Mais notre ignorance de ce nombre n’est rien au regard de notre incapacité à saisir les conséquences psychologiques et morales de la précarité dans laquelle vit une vaste multitude. L’extension de l’insécurité est plus profonde et plus étendue que celle du seul chômage. La crainte de la perte d’emploi et la peur du vieillissement génèrent l’anxiété et dévorent la confiance en soi d’une façon qui mine la dignité personnelle. Là où la peur règne, toute individualité forte et courageuse est compromise. Le développement considérable des ressources technologiques qui devait apporter la sécurité a produit une nouvelle forme d’insécurité, tout comme la mécanisation remplace le travail. Les fusions et acquisitions qui caractérisent l’âge de la grande entreprise commencent à produire de l’insécurité dans la vie économique de la classe supérieure des salariés et cette tendance n’en est qu’à son début. La conscience du fait que l’exercice honnête et laborieux d’une vocation ou d’un travail ne pourra garantir un niveau de vie stable diminue le respect pour le travail et en conduit beaucoup à prendre le risque de moyens détournés pour se procurer la richesse qui apportera la sécurité : en témoignent les orgies boursières de ces derniers jours.

L’agitation, l’impatience, l’irritation et la frénésie qui sont si caractéristiques de la vie américaine sont les corollaires inévitables d’une situation dans laquelle les individus ne trouvent ni le soutien ni la satisfaction d’être des membres actifs et protégés d’une totalité sociale. Ce sont les manifestations psychologiques d’un déséquilibre et il est tout aussi oiseux de prétendre les expliquer par les intentions délibérées des individus que de vouloir les résoudre par des exhortations morales. Seule une tension aiguë entre les individus et les conditions sociales dans lesquelles ils vivent peut rendre compte de pathologies aussi générales. La recherche fiévreuse de n’importe quelle distraction, l’impatience, l’instabilité, l’insatisfaction nerveuse et le désir d’agitation ne sont pas inhérents à la nature humaine. Ils sont tellement anormaux qu’ils appellent une explication par une cause très profonde.

Je peux rendre compte de la même façon d’une hypocrisie apparente. Nous ne faisons pas preuve d’insincérité consciente lorsque nous faisons profession d’adhésion à un idéal de service de la collectivité : cela signifie quelque chose. Ni le membre du Rotary ni la grande entreprise n’utilisent le terme comme simple alibi pour couvrir un intérêt d’argent. Mais la ficelle est trop grosse. La pratique ordinaire de ces professions témoigne que la signification sociale des affaires réclame d’autant plus de mots qu’elle est inexistante dans les faits alors que son besoin est toujours ressenti. Si les résultats concrets de notre activité industrielle se traduisaient par l’intégration organique des désirs, des objectifs et des satisfactions des individus, ces protestations verbales disparaîtraient parce que l’utilité collective serait une réalité.

Certains prétendent qu’un authentique corrélat mental de notre schéma social effectif serait en train d’émerger. Notre mentalité dominante, notre "idéologie" serait celle de "l’esprit d’entreprise" qui est devenu si déplorablement diffus. Est-ce que les critères de valeur reconnus ne sont pas ceux de la réussite pécuniaire et de la prospérité matérielle ? Si la réponse était positive sans discussion, nous devrions reconnaître que notre civilisation a trouvé l’expression culturelle qui lui convient, quel que soit notre peu d’estime pour cette culture. Objecter qu’une telle conclusion est impossible parce que l’homme ne peut se contenter seulement de pain et de prospérité matérielle, est tentant, mais c’est une façon d’éluder la question. La réponse pertinente est que l’esprit d’entreprise n’est pas un état d’esprit homogène. Il est divisé en lui-même et le restera tant que l’industrie, en tant que force déterminante pour la vie, sera aussi collective et intégrée dans ses effets et aussi délibérément privée dans ses mobiles d’action et de rétribution. Un état d’esprit uni, même dans les affaires, ne peut venir au jour que quand les intentions et leurs accomplissements sont en harmonie avec les conséquences effectives. Ce principe exprime une constatation si certaine sur le plan psychologique qu’il peut être qualifié de principe de l’intégrité mentale. On peut trouver la preuve de ce hiatus entre les intentions et les réalisations dans le fait que, alors que les grandes entreprises planifient parfaitement leur performances en termes de dividendes, il n’y a aucune planification correspondante pour le développement social.

L’extension de la dimension intégrative de l’entreprise est arbitrairement limitée. Il s’ensuit qu’elle opère dans le sens de la limitation de l’individualité, de son oppression, de sa confusion et de sa submersion. Elle constitue des foules plus qu’elle n’intègre les individus dans une vie organisée et sécurisée. Elle a produit la stagnation des zones rurales tout en imprimant une activité excessive et frénétique aux villes. Cette restriction de la dimension intégrative de l’entreprise tient au fait qu’elle est cantonné au niveau pécuniaire. Les hommes sont assemblés, d’un côté parce qu’ils investissent dans les mêmes sociétés financières et d’un autre parce que la machine a besoin d’une production de masse pour rendre profitables les investissements. Les résultats affectent l’ensemble de la société dans toutes ses dimensions. Mais ils sont tout autant désincarnés que les mobiles profonds qui les produisent sont privés et égoïstes. Un individualisme économique dans les mobiles et les finalités sous-tend nos mécanismes collectifs actuels et déconstruit l’individu.

La disparition de l’individualité est évidente dans la sphère économique parce que notre civilisation est de façon prédominante une civilisation des affaires. Mais elle est encore plus évidente lorsque nous nous tournons vers la scène politique. Ce serait gaspiller les mots que de gloser sur l’absence de signification des plateformes, des partis et des mesures politiques. On continue à répéter les slogans du passé et pour une minorité ces mots semblent encore avoir une signification réelle. Mais l’évidence que l’ensemble de la vie politique est en état de confusion - quand elle n’est pas subrepticement manipulée par les intérêts financiers de groupes - se passe de démonstration : des mesures sont improvisées, semaine après semaine, dans un changement permanent d’orientation. Il est impossible pour les individus de s’y retrouver politiquement avec certitude et efficacité dans de telles conditions. Le résultat est une apathie politique entrecoupée de coups de théâtre et de spasmes récurrents.

Le manque d’objets auxquels s’attacher avec sécurité, sans lesquels les individus sont perdus, est particulièrement frappant dans le cas des progressistes (liberal). Le progressisme du passé se caractérisait par un credo intellectuel précis et un programme : c’était ce qui le distinguait des partis conservateurs qui n’avaient besoin d’aucune conception publique allant au delà de la défense de l’état des choses. Au contraire, les progressistes agissaient sur la base d’une philosophie sociale réfléchie, d’une théorie politique suffisamment précise et cohérente pour être facilement traduite en un programme de mesures opérationnelles. Le progressisme aujourd’hui est à peine plus qu’un état d’esprit, vaguement qualifié d’intérêt pour l’avenir, mais incapable de savoir où et comment lire cet avenir. Dans ses résultats sociaux et pour beaucoup d’individus, cette situation est une véritable tragédie. La grande masse peut ne pas avoir conscience de cette tragédie, mais elle en ressent la réalité dans sa dérive sans but, alors que les plus lucides sont consciemment perturbés. Car la nature humaine ne s’assume que lorsqu’elle possède des objets auxquels elle peut s’attacher.

Il ne me semble pas délirant de rapprocher notre nationalisme exacerbé et rapace, de la situation dans laquelle l’esprit corporatif d’entreprise est parvenu à détacher les individus de leurs anciens liens et allégeances, mais sans leur donner un nouveau centre et un nouvel ordre pour leur vie. La plus militariste des nations ne s’assure pas de la loyauté de ses sujets par la force physique, mais au moyen du pouvoir des idées et des émotions. Elle cultive les idéaux de loyauté, de solidarité et dévouement collectif à une cause collective. L’industrie, la technologie et le commerce modernes ont donné leur forme aux nations modernes. Les armées et les flottes existent pour protéger le commerce, pour assurer la sécurité des approvisionnements et pour contrôler les marchés. Les gens ne sacrifieraient pas leurs vies pour assurer la sécurité du profit économique d’une minorité si on leur présentait les choses de cette manière brutale. Mais le besoin de coopération authentique et de solidarité réciproque, déçu dans la vie quotidienne, trouve un exutoire dans le sentiment nationaliste. Les hommes ont une touchante attirance pour l’aventure de la vie et du combat en commun : si leur coopération quotidienne ne satisfait pas ce besoin, l’imagination romantique peindra une nation grandiose dans laquelle ils seront tous unis. Lorsque les devoirs simples de la paix n’instituent pas une vie collective, les émotions sont mobilisées au service d’une guerre qui satisfera temporairement cette aspiration.

Je n’ai jusqu’à présent pas fait allusion à ce que beaucoup considèrent comme la manifestation la plus sérieuse et la plus aveuglante de la perte de supports fiables pour une obédience loyale : la religion. Il est probablement facile d’exagérer l’importance du recul de la religion par la mesure de ses manifestations extérieures : pratique religieuse, fréquentation des église, etc. … Mais il est en revanche difficile de sous-estimer son déclin en tant que force vitale d’intégration et d’orientation des pensées et sentiments humains. Si, dans les époques du passé qualifiées de religieuses, la religion était une force active centrale dont on pouvait parfois douter, on devait accorder qu’elle était le symbole des conditions et des forces qui donnaient un centre et une unité aux conceptions de la vie des hommes. Pour le moins, elle rassemblait en symboles prégnants et partagés les significations auxquelles les hommes étaient attachés au point de les défendre et de les considérer comme perspectives pour leurs vies.

La religion ne produit plus cet effet. Le divorce entre l’Eglise et l’État a été suivi par celui de la religion et de la société. Partout où elle ne se réduit pas à une affaire d’inclination purement privée, elle est devenue la proie de sectes et d’obédiences divisées par des différences doctrinales et réunies par des articles de foi dont l’origine est uniquement historique et la signification purement métaphysique ou rituelle. Il n’y a plus de lien de cohésion sociale tel que celui qui rassemblait autrefois les Grecs, les Romains, les Hébreux ou les catholiques de l’Europe médiévale. Certains ont conscience de toute la portée de la perte de la religion et d’un lien intégrateur. Beaucoup d’entre eux désespèrent de la réanimation d’un tel lien par le développement de valeurs sociales auxquelles l’imagination et les sentiments des individus pourraient s’attacher avec force. Ils souhaitent inverser le mouvement en construisant un nouveau lien d’allégeance et d’intégration à partir de la régénération des mentalités individuelles.

Indépendamment du fait qu’il n’y a pas de consensus quant à ce sur quoi pourrait se recentrer une nouvelle religiosité, cette injonction met la charrue avant les bœufs. La religion est moins la racine de l’unité sociale qu’elle n’en est la fleur ou le fruit. L’idée même de vouloir restaurer, par le moyen d’une réanimation délibérée et consciente de la religion, l’intégrité de l’individu et, à travers lui, de la société est en soi caractéristique du désarroi auquel est parvenu cet individu par son détachement à l’égard de valeurs sociales admises. Il ne faut pas s’étonner que, quand cet appel ne prend pas la forme d’un fondamentalisme dogmatique, il se résout soit en une forme d’occultisme ésotérique, soit en esthétisme privé. Le sentiment de complétude qui exprime l’essence de la religion ne peut être créé et maintenu qu’à travers l’appartenance à une société qui a réalisé un degré suffisant d’unité. La tentative de le cultiver d’abord chez les individus, puis de le diffuser pour former une société organiquement unie est un fantasme. La faiblesse pour ce fantasme infecte des interprétations de la vie américaine telles que, pour prendre un exemple emblématique, La redécouverte de l’Amérique de Waldo Frank. Elle dénote une aspiration, mais pas un principe de construction.

Car l’idée que le monde extérieur est chaotique à cause du machinisme qui est un principe de chaos et qu’il restera ainsi tant que les individus ne restaureront pas en eux-mêmes la plénitude, renverse tout simplement l’ordre des choses. Si le monde extérieur n’est pas bien organisé, il le doit à l’esprit corporatif d’entreprise que la machine et sa technologie ont produit ; l’intériorité est une jungle qui ne peut être ramenée à l’ordre que si les forces d’organisation qui sont à l’œuvre à l’extérieur se reflètent en modes de pensée, d’imagination et d’émotion. Les malades ne peuvent pas se soigner eux-même au moyen de leur maladie et les individus désagrégés ne peuvent retrouver leur unité que si les énergies dominantes de la vie de leur communauté sont intériorisées pour structurer leurs esprits. Si ces énergies n’étaient en réalité que des efforts vers le profit matériel privé, la situation serait sans espoir. Mais elles proviennent d’un art technologique collectif que les individus se contentent d’utiliser pour des finalités privées. Elles sont les débuts d’un ordre objectif par lequel les individus peuvent reprendre la maîtrise d’eux-mêmes.

Certains signes évidents de désintégration de l’individualité causés par le défaut de reconstruction d’un moi cohérent avec les réalités de la vie sociale actuelle n’ont pas encore été mentionnés. Dans une enquête auprès des leaders d’opinion sur les problèmes sociaux actuels les plus urgents, l’état de la loi, les cours de justice, le désordre et la criminalité venaient en tête, et de très loin. Nous surenchérissons sur Kipling quand il écrivait sur les peuples qui "font des lois dont ils se moquent et se moquent des lois qu’ils font". Nous combinons une ardeur inégalée dans l’histoire pour faire voter des lois avec un mépris pratique et délibéré pour elles dès qu’elles sont promulguées. Nous croyons, si l’on en juge par notre pratique législative, que l’on peut instaurer la moralité par la loi (la loi sur la prohibition en est un exemple éclatant) et nous oublions que toutes les lois, à l’exception de celles qui sont procédurales, enregistrent les coutumes sociales existantes et les habitudes et perspectives morales qui en découlent. Quoi qu’il en soit, je ne peux considérer ce phénomène que comme un symptôme et non comme une cause. Il est l’expression naturelle d’une période dans laquelle la structure de la société a dissout les liens et les allégeances anciens. Nous voulons rendre bons ce relâchement et cette dissolution moraux au moyen de la loi alors que la désintégration se déploie elle-même hors de toute légalité, ce qui démontre le caractère artificiel de cette méthode pour assurer l’intégration sociale.

On pourrait constituer des volumes avec les articles et éditoriaux qui portent sur le relâchement des codes moraux traditionnels. Un mouvement, qui se baptise "humaniste" pour quelque obscure raison, a attiré l’attention du public en proposant comme solution à nos maux la discipline et la modération dans l’expression et l’usage des volontés individuelles. Il estime que le naturalisme, tel qu’il est pratiqué par les artistes et le mécanisme, tel qu’il est enseigné par les philosophes, ont détruit les lois morales intérieures et les impératifs qui seuls pourraient ramener ordre et fidélité. Je serais heureux de pouvoir croire que les artistes et les intellectuels détiennent un tel pouvoir : s’ils l’avaient, après s’en être servi au détriment de la société, ils pourraient le retourner et la soigner de ses maux. Mais, à la fois le sens des faits et celui de l’humour m’interdisent une telle croyance. Les personnalités littéraires et les penseurs académiques sont aujourd’hui plus que jamais des effets et non des causes. Ils reflètent et expriment la désintégration qu’ont produit les nouveaux modes de vie, sous l’effet des nouvelles formes d’industrie et de commerce. Ils portent témoignage de l’irréalité qui a submergé les codes traditionnels face à l’impact de forces nouvelles ; ils manifestent indirectement le besoin d’une nouvelle synthèse. Mais cette synthèse ne peut être humaniste que si les nouvelles conditions sont prises en compte et converties en instruments au service d’une vie humaine et libre. Je ne vois aucun moyen de freiner ou de renverser la révolution industrielle et ses conséquences. En l’absence de telles interventions (qui ne seraient efficaces que si elles pouvaient survenir), l’invocation d’une quelconque résistance par le moyen d’une volonté personnelle supérieure, quelle qu’elle puisse être, n’est qu’un écho futile du vieil individualisme qui a été si totalement mis en pièces.

Beaucoup de circonstances de la vie illustrent la totale inadéquation de tels remèdes à la situation présente, pour qui choisit de penser en termes de réalités plutôt que de mots. On peut prendre la situation présente des divertissements, du cinéma, de la radio et du spectacle sportif et demander comment cette puissante industrie dans laquelle les ressources de la technologie sont mises au service du profit économique pourrait être maîtrisée par un frein interne aux volontés individuelles. Mais l’exemple le plus flagrant est peut-être dans la désagrégation due aux changements dans la vie familiale et dans la morale sexuelle. Ce n’est pas une intention humaine délibérée qui a miné le rôle du ménage traditionnel comme centre du travail et de l’éducation ou comme foyer de la formation morale, ni qui a sapé la vieille institution du mariage indissoluble. Demander aux individus qui souffrent des conséquences de cette désagrégation générale de mettre fin à ces effets par des actes de volonté personnelle n’est rien d’autre qu’un acte de foi envers une magie morale. On ne pourra reconstituer des individus capables d’une maîtrise stable et efficace d’eux-mêmes que si l’on se livre d’abord à l’humble exercice d’observation des réalités sociales pour les orienter en respectant leurs potentialités propres.

Les exemples du mouvement qui détache les individus des liens qui donnaient autrefois ordre et soutien à leurs vies sont aveuglants. Ils sont tellement aveuglants qu’ils nous empêchent de voir les causes qui les produisent. Les individus tâtonnent dans des situations qu’ils ne maîtrisent pas et qui ne leur fournissent aucune direction. Les croyances et les idéaux les plus ancrés dans leurs consciences ne sont pas adaptés à une société dans laquelle, en permanence, ils agissent et réagissent. Leurs idées et normes conscientes sont héritées d’un âge désormais révolu ; s’il est question de principes et de méthodes admis, leurs esprits ne sont plus en phase avec les conditions réelles. Cette profonde cassure est cause de désarroi et d’affolement.

Les individus ne pourront se retrouver eux-mêmes que si leurs idées et idéaux sont mis en harmonie avec les réalités du temps dans lequel ils agissent. Il ne sera pas facile de parvenir à cette harmonie. C’est même une tâche plus négative qu’il ne semble : ce n’est que si nous sommes capables d’inhiber les principes et normes qui ne sont que traditionnels, que si nous réussissons à abandonner les opinions qui n’ont pas de relation vivante aux situations que nous vivons, que les forces inavouées qui agissent sur nous de façon inconsciente, mais sans relâche, auront une chance de pouvoir modeler nos esprits selon leur propre schème et les individus pourront alors retrouver des supports auxquels leur imagination et leur émotion pourront s’attacher de façon stable.

Je ne prétend cependant pas que ce processus de reconstruction sera automatique. Il faudra du discernement pour distinguer les croyances et les institutions qui s’imposent uniquement du fait de la coutume et de l’inertie, et pour mettre au jour les réalités mouvantes du présent. L’intelligence devra par exemple distinguer entre les tendances de la technologie qui produisent de nouvelles solidarités et l’héritage de l’individualisme ancien qui entrave et divise l’action des nouvelles dynamiques. Il nous est difficile de concevoir l’individualisme autrement qu’en termes dérivés des siècles précédents. L’individualisme s’est identifié avec les idées d’initiative et d’invention orientées vers le profit privé et exclusivement économique. Tant que cette conception dominera nos esprits, l’idéal d’harmonisation de nos pensées et de nos désirs avec la réalité des conditions sociales actuelles sera interprété en termes de renoncement et de soumission. On le percevra même comme une rationalisation des maux de la société existante. Une guérison durable de l’individualité supposera l’élimination de l’ancien individualisme économique et politique, élimination qui libérera l’imagination et l’ambition pour faire que la société corporative d’entreprise contribue au libre épanouissement de ses membres. C’est seulement par une révision de l’économie du vieil individualisme que son noyau sain, l’égalité des chances, pourra devenir une réalité.

C’est être sage que de comprendre le dualisme de la notion d’acceptation. Il y a une acceptation qui est celle de l’intellect et qui signifie affronter les faits pour ce qu’ils sont. Il y a une autre acceptation qui est celle de l’émotion et de la volonté, qui implique la soumission du désir et de l’effort. Ces deux significations sont tellement distinctes que la première est la condition d’un refus d’accepter la seconde. L’observation de n’importe quel fait a une dimension prophétique : nous pouvons comprendre la signification de ce qui existe uniquement quand nous en prévoyons les conséquences. Quand une situation est aussi confuse et contradictoire que l’est l’état actuel de la société, l’observation implique un choix. Quand on discerne différentes tendances et différentes conséquences possibles, la préférence se porte inévitablement sur l’une ou l’autre. Parce que la connaissance par la pensée apporte avec elle des distinctions et des choix intelligibles, elle est le premier pas pour sortir de la confusion, pour constituer ces objets d’attachement signifiants à partir desquels peut se développer une personnalité stable et efficace. Elle peut même accomplir le miracle de rendre le conservatisme pertinent et inspiré. Elle est à coup sûr le préalable à un progressisme (liberalism) ancré dans la réalité.

John Dewey (1859–1952) est la figure centrale de l’âge d’or du pragmatisme américain, qui a débuté à l’aube du xxe siècle, quand William James s’est fait le propagandiste du « courant de la logique scientifique » dirigé par « MM.  Schiller et Dewey ». Il incarne également la figure – inattendue de l’autre côté de l’Atlantique – de l’intellectuel engagé qui, jusque dans les années 40, a été de tous les débats, tous les combats, toutes les polémiques et dont on a pu écrire que « pour toute une génération, aucune question majeure n’était considérée comme clarifiée avant que Dewey n’ait parlé ».
Ce texte, extrait d’un ouvrage de 1930, Individualism Old and New, nous a paru intéressant à faire connaître. Une première raison en est la véhémence et la profondeur avec lesquelles il analyse – à chaud - les effets sociaux de la crise économique de 1929 et qui illustrent bien le radicalisme libéral propre à Dewey. Sa dénonciation donne la même importance aux conséquences matérielles et spirituelles de la crise, qu’il décrit, avec beaucoup de pugnacité, dans toutes leurs dimensions psychologiques, intellectuelles, politiques et religieuses. Il nous a semblé que la situation actuelle de nos sociétés pouvait redonner une certaine actualité à ce langage. Tout aussi caractéristique de la pensée de Dewey est le contraste entre la radicalité de son analyse et la modération des issues qu’il envisage. Pour lui, l’être humain est en interaction avec la société et c’est par le même processus qu’il s’individualise et se socialise. Il serait tout aussi oiseux de condamner le capitalisme des grandes entreprises pour ses effets désastreux que de dresser l’individu contre la société qui l’a produit. Ce que révèle la crise, c’est que l’interaction entre les deux est devenue problématique, parce que « l’esprit corporatif d’entreprise » (corporateness) est orienté vers la seule recherche du profit économique et parce que la conception que l’individu a de lui-même reste centrée sur son autonomie privée. Ce à quoi doit s’appliquer notre intelligence, ce n’est pas à l’exacerbation de cette contradiction, mais au contraire à la recherche, dans le développement de l’entreprise moderne, de nouvelles valeurs collectives et à l’éducation des individus à s’épanouir non dans le repli sur soi, mais dans la coopération sociale.
L’originalité de ce « réformisme radical » puise ses sources dans la rigueur de la méthode pragmatiste, dont Dewey nous rappelle, comme par jeu, la maxime au dernier paragraphe : « nous pouvons comprendre la signification de ce qui existe uniquement quand nous en prévoyons les conséquences ».
Jean Nestor

par John Dewey

Version imprimable fontsizeup fontsizedown
Pour citer cet article :
 

© Raison-Publique.fr 2009 | Toute reproduction des articles est interdite sans autorisation explicite de la rédaction.

Motorisé par SPIP | Webdesign : Abel Poucet | Crédits