La survenance : entre axiologie et anthropologie philosophique

mardi 27 avril 2010, par Thibaud Zuppinger

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Notion un peu barbare à l’oreille, la survenance, ou supervenience en anglais, est un concept méta-éthique à la fois relativement simple à comprendre et d’une incroyable richesse dès que l’on commence à interroger en profondeur les conséquences qui lui sont attachées. Qu’est-ce que la survenance ?
La survenance est un chef-d’œuvre de méta-éthique, c’est-à-dire que c’est une belle construction théorique pour comprendre le fonctionnement de la vie morale, qui n’indique pourtant en rien ce que l’on doit faire dans tel ou tel cas. Reproche classique adressé à la méta-éthique : elle est « par delà bien et mal ». Elle peut très bien en rester au niveau de la description, sans prendre un parti normatif. Elle permet de comprendre comment un acte (ou tout du moins un jugement) moral est possible pour l’homme. En appréhendant la perception morale à travers la survenance, nous devrions donc poser un regard descriptif et non normatif. Du moins à première vue. Nous verrons qu’en prolongeant cette réflexion, nous rencontrerons une porosité singulière entre l’être et le devoir-être et notamment une ouverture à la valeur, nous invitant à réinvestir le domaine quelque peu délaissé aujourd’hui de l’axiologie.

La survenance constitue une authentique découverte en philosophie. Pour affirmer cela, je m’appuie notamment sur l’état actuel du débat de la philosophie analytique aux États-Unis, qui après s’être affrontée pendant près d’un demi-siècle sur cette question, a conclu que l’on pouvait tenir la survenance pour acquise. La raison de cet acquis se situe en fait dans le déplacement du débat : « mettre en évidence le phénomène de la survenance est une chose ; expliquer ce phénomène en est une autre » [1] La survenance est une relation admise, mais qui ne permet pas d’affronter directement les enjeux moraux, car elle est trop consensuelle. Dans la mesure où il est vraiment rare de trouver un point définitivement acquis en philosophie, la survenance mérite néanmoins d’être étudiée attentivement, au moins comme porte d’entrée originale sur les interrogations axiologiques, éthiques et méta-éthiques. La survenance comme corridor de l’hôtel philosophie-morale.

Avant de plonger plus avant dans les labyrinthes ouverts par la survenance, une définition préalable s’impose : « Une propriété M d’un objet survient ou est survenante sur une propriété P de cet objet, s’il ne peut y avoir de changement de M dans cet objet sans qu’il y ait un changement de P dans cet objet » [2]. La survenance affirme que les propriétés évaluatives dépendent des propriétés non-évaluatives. En somme, le jugement de valeur dépend de ce à quoi il s’applique. Par jugement de valeur, cela peut être aussi bien un jugement esthétique qu’un jugement moral, car la survenance est un mécanisme intrinsèque à la faculté de juger. Dès qu’il y a jugement, il y a survenance. Le jugement de valeur sur-vient sur le contexte observé. De ce mécanisme on peut en tirer un premier impératif du jugement moral : on ne peut distinguer du point de vue axiologique ce qui est indiscernable du point de vue naturel. Il n’y a pas de différence de qualité morale sans différence de qualité factuelle. Pour Kim [3], la survenance doit être comprise comme une relation de dépendance. Mais pour lui, il ne s’agit pas d’une relation métaphysique profonde, plutôt d’une relation superficielle.

En outre, la survenance précise que cette dépendance n’est pas à comprendre comme une réduction, évitant par la même occasion de tomber sous le coup du syllogisme naturaliste dénoncé par Moore. Pour simplifier, on peut dire que le jugement de valeur émis n’est pas un résumé synthétique des faits qui composent le contexte. C’est quelque chose qui vient se sur-ajouter, qui ne peut exister sans le contexte, mais qui n’est pas uniquement le contexte.

Passage par l’absurde

Les valeurs n’ayant pas de propriétés causales pouvant être expérimentées en laboratoire, il demeure toujours extrêmement délicat de prouver l’existence réelle des valeurs de manière positive. En la matière, il peut alors être utile de procéder de façon inverse, par une sorte de démonstration par l’absurde. Quelle serait notre relation aux valeurs morales si la survenance était fausse, ou, pour reformuler la chose en tenant compte du facteur humain, si elle n’était pas une explication rendant compte de manière satisfaisante de notre expérience morale ?
La survenance se caractérise par une relation de dépendance sans réduction. Que l’un des deux termes seulement soit nié/refusé/falsifié et le concept disparaîtra de l’outillage conceptuel méta-éthique.
La non-réduction de la valeur aux faits est en réalité déjà abordée par le syllogisme naturaliste de Moore et il ne semble pas utile de s’appesantir sur ce point. Soit les propriétés morales existent indépendamment des faits, soit elles ne sont qu’une synthèse commode pour traiter un ensemble de faits et alors la morale n’existe pas. Cette dernière position est bien trop tranchée, reconduisant toute l’expérience morale à une erreur cognitive. Nous nous attarderons plus longuement sur la deuxième proposition : la dépendance au contexte. Supprimer cette propriété ne supprime pas la morale, (option trop coûteuse pour espérer la défendre devant le sens commun) mais conduit à des effets… pour le moins surprenants.
Deux possibilités se dégageraient de cette expérience de pensée, selon que l’on adopte le point de vue de la valeur (réaliste) ou celui de l’agent (subjectivisme). Dans le premier cas, on expérimente des jugements moraux qui ne sont pas dépendants du contexte. Les propriétés morales sont détachées de toutes bases empiriques naturelles et « flotteraient » dans l’air, se déposant de façon contingente (survenance descendante) ou surviendraient aléatoirement (survenance ascendante). De la sorte, n’importe quoi pourrait devenir l’objet d’un jugement moral, même ce qui « ordinairement » n’est pas du domaine de la morale. En conservant la relation de survenance, dans l’énoncé des jugements moraux, il s’agit d’empêcher que la propriété morale entretienne des relations contingentes avec les faits. Si on adopte le point de vue de l’agent, cette absence de dépendance au contexte signifierait la possibilité suivante : des contextes identiques, mais des jugements à chaque fois différents. C’est-à-dire que deux actes strictement identiques n’auraient pas la même valeur morale tant que l’on n’admet pas la dépendance du jugement au contexte.
Penser l’expérience morale sur le modèle de la survenance a donc l’avantage de dissocier les valeurs morales des propriétés magiques ou mystiques. Sauver une personne est un acte moral, que l’on ait, ou non, la grâce et que l’on ait été, ou non, victime d’un maléfice. Il me semble que, si l’on ne peut prouver l’existence effective de cette relation, adopter les positions inverses nous conduiraient à nous éloigner par trop de l’expérience familière de la morale.
Cette remarque engage ainsi une conception de la morale dont la pertinence est rapportée à l’expérience du sens commun, et en fait notre production. Une conception humaine de la morale, qui ne dispose pas d’un étalon transcendant pour comparer la morale positive au devoir-être. Cette contrainte que l’on rencontre d’accepter la survenance nous renseigne avant tout sur notre rapport à la morale. On peut en tirer une première remarque évidente : on ne peut émettre un jugement moral indépendamment d’un contexte. Je ne vais pas être visité par le jugement moral du « ceci est mal », à l’improviste. Il faut un contexte, une scène que le spectateur perçoit et auquel il réagit par un jugement moral. Il faut ? Quelle est cette obligation, ce devoir ? Dans quel sens l’entendre ? Créons-nous la morale à l’image de nos limites humaines ?

Poursuite de l’anthropologie philosophique

Qu’est-ce que cela nous apprend sur le rapport à la morale ? L’humain reste le critère. L’homme est la mesure de toute chose, affirmait déjà Protagoras. Il n’est pas sûr que l’on puisse réellement réussir à dépasser cette position. Serait-ce encore une morale si cela nous choque, ou va à l’encontre de nos intuitions ? La morale peut-elle être inhumaine ? Si tel est le cas, elle n’aurait objectivement que peu de chance de prospérer. Il ne s’agit pas de dire que la morale est embarrassante et que l’on vit mieux sans elle. Nous ne nous livrons pas ici à un culte de l’animalité ou de la médiocrité.
Ce n’est pas pour autant qu’il faille renoncer à saisir et définir la morale. Simplement, qu’elle soit hétérénome ou qu’elle surgisse de l’immanence du monde humain, elle doit être à la mesure de l’homme, être perceptible par lui, capable de le prendre là où il est pour l’emmener plus haut. Faute de quoi nous nous trouvons face à une conception de la morale trop étrangère aux aspirations et désirs humains, et nous retombons dans le problème précédent : la morale n’interagit pas dans le monde humain. Ainsi, ce n’est pas nier l’existence de la morale que de souligner que l’homme étant ce qu’il est, si la morale ne se donne pas à lui d’une manière adéquate, tout se passera comme si elle n’existait pas.
L’anthropologie philosophique permet de dégager une structure commune dans la perception des valeurs. Le but de cette posture n’est pas de trancher la nature exacte de la morale. Elle se limite à étudier la façon dont elle se donne à nous, ou plus exactement, elle étudie la référence établie à une valeur lors de l’énoncé d’un jugement de valeur (en particulier moral, dans cet article, mais rien n’interdit de l’étendre au domaine esthétique).
La survenance permet justement de réfléchir sur le rapport que l’homme entretient avec les valeurs. Celles-ci dépendent d’un contexte et cette caractéristique limite les possibles de la valeur. Mais en aucun cas il ne s’agit de se placer du point de vue de la morale en soi, pour y déceler une nécessité intrinsèque.
Ainsi nous sommes conduits à accepter les propriétés de la survenance pour les jugements moraux car les conséquences sinon seraient trop coûteuses pour être humainement tenables. Si la morale existe (ce qui n’est guère démontrable, mais s’expérimente pourtant quotidiennement) alors tout se passe comme le dit la survenance : dépendance sans réduction des propriétés morales aux propriétés factuelles. L’adhésion à une valeur reste nécessairement conditionnée à une attente humaine.

Le revers de la médaille

Si adopter la relation de survenance dans le domaine moral se révèle être la meilleure solution pour concevoir une morale humaine, pour autant, cette adoption n’est pas une simple formalité et il convient d’en examiner attentivement les difficultés. Faute de pouvoir les résoudre, il nous faudra composer avec les perspectives évoquées précédemment. La survenance souffre principalement de deux reproches symétriques qui ne la rendent pas fausse, mais quasiment inutilisable en l’état.
Soit nous assimilons des situations comme identiques, mais notre jugement ne se fonde que sur les apparences, soit nous refusons d’appliquer le mécanisme de la survenance en insistant exagérément sur la distinction de deux situations suffisamment similaires pour le sens commun.

(1) Si un jour je vois un homme plonger dans une rivière pour se diriger ensuite vers une personne en train de se noyer, le jugement qui s’en dégagera sera certainement : ceci est un acte moral. Donc, principe de survenance oblige, si le lendemain je vois un autre homme se jeter dans l’eau pour se diriger vers une autre personne se noyant, la cohérence exige que je porte le même jugement sur cet acte identique au deuxième – mais j’ignore les intentions. Par exemple, peut-être que dans ce second cas, il ne s’agissait pas d’un acte de courage, mais d’une tentative de meurtre. Voyant son ennemi en difficulté, la personne a plongé pour l’achever. La situation n’est évidemment pas la même, et le jugement moral pourra donc être différent sans que le principe de survenance soit altéré. Seulement, qui décide de prononcer le jugement ? En l’occurrence, dans cet exemple, c’est la personne qui est témoin de la scène et cette personne n’est pas omnisciente. Elle ne se fonde que sur ce qu’elle a vu. Il peut tout à fait lui manquer une partie de la scène. Son jugement n’exprime pas nécessairement ce que la morale « penserait » de telle action. On glisse alors, insensiblement mais inexorablement, de la philosophie vers une pragmatique expérimentale, une sorte de laboratoire sociétal.

(2) Une deuxième objection, symétriquement inverse de la précédente, met en évidence la possibilité de refuser la similarité de deux situations semblables. La survenance est évidente et indubitable si les situations sont strictement identiques. Soit. Mais où s’arrêter dans cette exigence de similarité ? À l’évidence, le temps passe, le monde change, les planètes tournent… Si lundi je m’arrête pour porter les premiers soins à un accidenté sur l’autoroute, c’est un acte moral. Les gens qui ont assisté à la scène ont rassemblé les éléments significatifs : il y avait un blessé, je me suis arrêté, je ne l’ai pas dépouillé mais aidé. Tout est conforme à la morale et je reçois mon certificat d’acte moral. Mais qu’en est-il si la même scène se reproduit le vendredi de la même semaine ? Si on estime que la situation est identique, mon acte doit pareillement être jugé moral. Seulement, un acariâtre peut tout à fait objecter que la situation n’est pas identique : ce n’est pas le même blessé, la scène est 2 Km plus loin que la première, la Lune est maintenant pleine, et préciser tout ce qui a pu changer dans le monde entre lundi et vendredi. Le mauvais plaisant va manifestement trop loin dans son exigence de similitude : tout ceci n’a rien à faire dans l’évaluation morale du cas qui nous intéresse. Seulement le principe de survenance à lui tout seul ne peut limiter cette dérive. Les deux situations doivent être identiques pour que la survenance tranche sans partage. Or Nietzsche, par exemple, souligne qu’« il n’y a pas d’actions semblables et il ne peut pas y en avoir ; toute action qui a été exécutée l’a été d’une façon unique et irréparable, il en sera ainsi de toute action future, et tous les préceptes ne se rapportent qu’au grossier côté extérieur » (Le Gai Savoir, §335).
Il semblerait donc que cette identité de jugement soit davantage une exigence de cohérence dans nos discours. Mais cela ne fait que décaler le problème d’un cran. Quelles sont les propriétés significatives importantes ? Comment déterminer adéquatement le contexte ? Se référer aux faits significatifs ouvre en effet la porte au relativisme. Ayer remarque par exemple que deux personnes peuvent avoir des croyances identiques et pourtant émettre des jugements différents. Position que l’on retrouve dans le monisme anomal défendu par Davidson [4] : il n’y a pas de loi psycho-physique. On se heurte alors à la question de la faillibilité de l’agent moral et la finitude de ses capacités épistémiques. Cette difficulté est quasiment insurmontable en ce qui concerne les intentions : autant on peut espérer procéder à des reconstitutions extrêmement fidèles de ce qui a pu se passer, confronter les regards et les témoignages, autant les intentions qui ont motivé l’action restent insaisissables pour l’observateur.

(3) Pour que la survenance continue d’être efficiente, en morale du moins, nous sommes donc contraints de revoir à la baisse nos exigences de similitude, de nous rapporter « au grossier côté extérieur ». Il faudra se contenter de l’à peu près, du très proche… Mais les difficultés ne sont pas résolues pour autant. Si on commence à faire varier très subtilement tous les paramètres d’une situation indubitablement morale pour voir quand l’acte cesse d’être moral, c’est en fait le meilleur moyen de détruire toute conception de la morale, toute croyance en son fonctionnement et sa réalité. Sur les cas limites, on s’aperçoit que le jugement prononcé dépend de la personne, de son ressenti, de son expérience personnelle. Il n’y a pas de coupure nette entre morale/non morale, mais une infinité de nuances qui se déclinent à l’infini. Ce n’est pas dire non plus que la morale n’existe pas en elle-même.
Cette troisième remarque met en évidence un flou conceptuel dans la relation de survenance. Il existe une relation de dépendance sans réduction entre les faits et les propriétés axiologiques qui sont exprimés dans le jugement d’un sujet. Mais ce sujet est-il l’agent moral ou l’observateur extérieur ? Qui est tenu d’afficher une cohérence dans ses jugements ? Pour sortir de cette interrogation, peut-être est-il utile de penser une survenance par sujet impliqué. Les propriétés axiologiques exprimées peuvent varier d’une personne à l’autre, mais chacune est tenue de conserver une forme de cohérence pour les cas similaires. Sauver une personne est bien, jeter une vieille dame par terre est mal. En pratique, nous serions alors confronté à des cas d’asymétrie morale. Untel peut agir moralement en écartant une personne du trajet d’une voiture, mais sera néanmoins jugé comme malveillant par une personne qui n’aura pas perçu le danger et ne percevra qu’une personne en bousculant une autre. La survenance n’assure pas la symétrie des jugements moraux. Elle devra donc être complétée par l’idéal régulateur de l’observateur omniscient. Cependant cet ajout n’est pas contenu analytiquement dans la relation de survenance et peut supporter une conception perspectiviste de la morale.

Conséquences négatives

L’aspect le plus contre-productif de la survenance, est certainement cette propension à travailler sur les marges et les limites. Étant dépendante d’un contexte, elle invite à jouer à l’infini sur les faits dits « significatifs ». En cela elle ouvre la porte d’une part à la mauvaise foi, et d’autre part, dans une dimension plus spéculative, au nihilisme. La dépendance du jugement axiologique n’est pas apodictique. Une personne peut ne pas se préoccuper de la valeur morale d’une situation, et les propriétés morales ne s’imposeront pas à lui, malgré lui. L’identité absolue de deux actes moraux étant une chimère, l’approche plus souple de la similitude ouvre la porte à la casuistique, dans son sens péjoratif (à dissocier de la dimension pratique que défendent Albert Jonsen et Stephen Toulmin [5]).
L’autre dérive est sans doute plus intellectuelle c’est-à-dire moins crédible au quotidien, mais redoutable théoriquement : le nihilisme. En se servant de la survenance comme révélateur d’un sens moral en l’homme, on court le risque de le faire disparaître. Si en règle générale on juge sans trop de difficulté de la valeur morale d’un acte, la certitude de ce jugement est ébranlée lorsque l’agent moral est amené à définir la limite à partir de laquelle tel acte évidemment moral ne le serait plus… En travaillant avec insistance sur les limites on met invariablement en lumière le manque d’assise argumentative et la rationalité seulement partiel des jugements moraux. À vouloir en définir les contours, on manque l’élasticité des seuils et on en perd le contenu. Sans morale, le champ est ouvert au nihilisme. Aussi se pose la question de la nature de la valeur en jeu dans le jugement moral humain. Si on ne peut répondre à cette question, doit on en tirer une conclusion nihiliste (ou rejoindre la théorie éliminativiste) ?

L’ouverture à la valeur

La survenance est avant tout une exigence de cohérence, que l’on adopte une version forte ou faible de cette cohérence. Elle exige le même jugement pour les mêmes faits. Surgit alors une série d’interrogations qui nous amène de la méta-éthique à l’axiologie proprement dite : ce premier jugement, comment est-il créé ? D’où vient-il ? En un mot, on saisit à peu près comment une fois qu’une valeur est introduite dans le monde humain, ou monde de la vie (Lebenswelt chez Husserl repris ensuite par Patočka et Schütz) elle peut être reprise, relayée, transmise… Mais cela ne résout en rien la question de l’origine de la première valeur : comment réagir face à une situation inconnue ?
Ce que nous cherchons maintenant, ce n’est plus tant le mécanisme, l’architecture conceptuelle du jugement moral, mais la nature de la valeur, et, à l’horizon de cette interrogation, la mise au jour de principes prescriptifs. Ce glissement de posture amène un certain nombre de corrélats : nous nous plaçons désormais du point de vue de l’agent moral, et introduisons une dimension temporelle : que dois-je faire ? Il s’agit ici de percevoir les virtualités au sein d’un contexte qui requiert une action, et non plus une réaction, quasi-émotive, face à une situation subie. Une fois admise la possibilité d’interroger la scène en termes de morale, reste à déterminer quoi faire. Sur ce point, la survenance n’apporte rien semble-t-il, car elle ne tranche pas parmi les grandes options offertes – entre réalisme/subjectivisme des valeurs.
La survenance ne vaut pas pour déterminer la nature essentielle des valeurs. Elle ne se prononce pas sur l’en soi. Il s’agit plutôt de savoir comment elles sont perçues par l’homme. La nature de l’homme est donc au centre des questions morales. La survenance peut tout aussi bien s’intégrer dans un discours subjectiviste (les valeurs sont ce que j’en fais) ou réaliste (les valeurs existent indépendamment de moi). La survenance ne prend pas partie, mais souligne, en direction du réalisme, que si nous n’avons pas accès à telle valeur, elle ne prendra pas part à la vie humaine.

Acquis et perspectives

Tout au long de la démarche, nous avons procédé de manière heuristique. Étudiant une proposition, nous cherchions à la rectifier dans sa formulation afin de surmonter l’incohérence et le manque d’évidence rencontrés. Cela nous a mené à une construction théorique ad hoc. Nous n’avons fait que corriger une structure existante, en la confrontant au sens commun.
Ces choix méthodologiques nous conduisent à renoncer à l’idée de vérité. Nous n’avons pas pris l’étalon céleste de la morale pour le décrire au mieux – indépendamment des attentes humaines. Le risque de dérive totalitaire et dogmatique aurait alors été bien trop grand. A contrario, une réflexion sur la morale qui ne porte pas de propositions normatives n’est que du vent (flatus vocis).
Nous avons choisi une voie médiane. Nous sommes partis des attendus humains pour y conformer la conception morale. Évidemment le résultat est humain, trop humain, mais c’est le plus vivable. Celui qui fait sens dans un monde humain, et participe à sa mesure, à notre humanité. Nous n’avons pas la prétention d’afficher une familiarité avec le transcendant au point d’affirmer que la morale est réellement telle et telle.
Nous proposons une interprétation du processus de surgissement des postures morales dans le monde, et nous pensons que cette interprétation, assise pour une grande part sur le mécanisme de la survenance, est la plus féconde. Elle rend le mieux compte de la morale et se prête le moins aux dérives dogmatiques.

par Thibaud Zuppinger

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Ruwen Ogien, « Survenance », dans Monique Canto-Sperber (dir.), Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale, Paris, PUF « Quadrige », 2004 p. 1899.

[2] Pascal Engel, Introduction à la philosophie de l’esprit, Paris, La Découverte, 1994, p. 38.

[3] On peut se reporter notamment à : Jeagwon Kim, La survenance et l’esprit (1993), vol. I, trad. S. Dunand et M. Mulcey, Paris, Ithaque, 2008.

[4] Donald Davidson, Actions et évènements, trad. Pascal Engel, Paris, PUF, 1993.

[5] Albert Jonsen et Stephen Toulmin, The Abuse of Casuistry : A History of Moral Reasoning, Berkeley, University of California Press, 1988.

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