La « marchandisation du corps humain » : incohérences et usages réactionnaires d’une dénonciation

dimanche 9 mai 2010, par Ruwen Ogien

Thèmes : Bioéthique

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Texte de présentation dans le cadre du colloque "La bioéthique en débat : angles vifs et points morts".

Le débat public autour de la « marchandisation du corps humain » se déroule dans la plus grande confusion. Le refus d’envisager toute forme de rémunération pour la mise à la disposition d’autrui de parties de son corps (rein, lobe de foie, etc.), de produits de son corps (sang, sperme, ovocytes etc.), ou des capacités reproductives de son corps (gestation pour autrui) est souvent irréfléchi. Il y a, en effet, beaucoup d’argent qui circule dans ces activités, pour payer le personnel soignant et administratif, la maintenance des locaux et des instruments techniques, la recherche et les laboratoires pharmaceutiques, etc. Personne ne semble penser que c’est une expression ignoble de la « marchandisation des corps ». Le seul qui n’aurait pas le droit moral d’être payé ou compensé pour sa participation au processus thérapeutique serait le donneur. Pourquoi ?

Une autre question est celle de savoir si, en acceptant une rémunération, le donneur annule le caractère supposé « altruiste » de son geste. Elle n’a pas de réponse évidente. Personne ne semble penser que le médecin qui se fait payer est purement vénal et que son activité n’a aucun caractère altruiste. Pourquoi faudrait-il juger que le caractère altruiste du geste du donneur serait complètement annulé s’il recevait une rétribution financière ?

Enfin, les conclusions morales et politiques qu’il faudrait tirer de l’existence de marchés de biens qui, selon certains, devraient complètement échapper au commerce ne s’imposent pas d’elles-mêmes. Ainsi un marché mondial inégal, où des femmes riches transforment des femmes pauvres en « mères porteuses », afin de s’épargner personnellement les inconforts de la gestation serait, disent certains, en train de se mettre en place. Même si c’était le cas, il n’y aurait pas de lien évident entre les faits, aussi révoltants seraient-ils, et les conclusions normatives qu’il conviendrait d’en tirer. Devrait-on interdire la gestation pour autrui à toutes les femmes ou seulement aux plus pauvres ? La première conclusion normative serait contraire aux deux principes démocratiques de libre disposition de soi et de solidarité envers les personnes qui souffrent d’un handicap physique ou social. Et qui pourrait accepter la seconde, dont le caractère injuste et paternaliste est tellement flagrant ? Permettre la gestation pour autrui sous certaines contraintes d’équité est une autre conclusion normative possible. Laquelle choisir ?

Il me semble que pour aborder cette question dite de la « marchandisation du corps humain » de façon un peu moins irrationnelle, il ne faut pas oublier que nous acceptons très bien que des parties et fonctions du corps humain soient données mais pas vendues. Et la seule question philosophique qui se pose, à mon avis, est celle de savoir pourquoi nous acceptons le don mais pas l’échange contre paiement dans ces cas. La réponse est loin d’être évidente.

Dans la plupart des sociétés démocratiques modernes, on est libre de donner certaines parties ou produits de son corps (rein, lobe de foie, sang, sperme, ovocytes, etc.) mais pas de les céder contre un paiement. On est libre de mettre ses capacités sexuelles ou procréatives à la disposition d’autrui gratuitement, mais beaucoup moins de le faire pour de l’argent. À première vue, ces normes n’ont rien de déraisonnable. Cependant, quand on les examine d’un peu plus près, on s’aperçoit que leur légitimité n’est pas garantie. Il existe, en effet, trois grands principes politiques et moraux qui pourraient servir à les remettre en cause : pleine propriété de soi-même, libre disposition de soi, utilité sociale.

1) Le principe de pleine propriété de soi-même affirme que nous possédons notre corps comme si c’était une chose. Selon ce principe, nous avons, sur notre propre corps, les mêmes droits que sur notre machine à laver. Personne n’a le droit de s’en servir sans notre consentement, et nous avons le droit d’en faire absolument tout ce que nous voulons, y compris le détruire ou le céder contre un paiement, en entier ou en pièces détachées, provisoirement ou définitivement.

2) Le principe de libre disposition de soi est plus restrictif que celui de pleine propriété de soi-même. Il ne dit pas que nous possédons notre corps comme si c’était une chose dont nous pourrions faire absolument tout ce que nous voulons. Il signifie que nous sommes des personnes capables d’agir de façon autonome, dont les choix réfléchis qui ne concernent qu’elles-mêmes doivent être respectés. Dans la mesure où le commerce de son propre corps exprime de tels choix et ne menace nullement l’autonomie personnelle, on ne peut pas l’interdire sans violer le principe de libre disposition de soi.

3) Le principe d’utilité a pour vocation de justifier toute liberté qui contribue au plus grand bien-être du plus grand nombre. La liberté de vendre et d’acheter des éléments, des produits ou des capacités du corps serait justifiée par ce principe, s’il était établi qu’elle permet de sauver plus de vies humaines, de proposer des solutions plus nombreuses aux couples infertiles ou gays qui souhaitent fonder une famille, et d’améliorer l’existence de celles et ceux qui vivent dans la misère sexuelle.

Si on endosse ces principes politiques et moraux, on devra juger illégitimes l’interdiction de vendre des éléments et des produits du corps et les restrictions à la liberté de mettre ses capacités sexuelles ou procréatives à la disposition d’autrui contre un paiement.

Ces principes ne sont cependant pas à l’abri de toute objection. J’essaierai de les examiner et de montrer comment il est possible d’y répondre. Ma conclusion sera que la dénonciation de la « marchandisation du corps humain » sert surtout à justifier l’exclusion de certaines innovations normatives dans les affaires familiales ou sexuelles, comme le montre son application sélective. Ainsi, on invoque la crainte des « dérives mercantiles » pour justifier le refus de légaliser la gestation pour autrui ou d’accorder aux femmes dites « âgées » et aux couples gays des droits d’accès à l’assistance médicale à la procréation, mais non pour interdire le don d’organes entre vivants. Ce qui oriente ces prises de position répressives, en réalité, ce sont souvent des engagements conservateurs ou religieux, la volonté de protéger à tout prix la famille « normale », c’est-à-dire jeune, féconde et hétérosexuelle. Ce que signifie « crainte d’une dérive mercantile » ce n’est rien d’autre, dans ce cas, que « protection d’une certaine forme de normalité ».

par Ruwen Ogien

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