Une dépolitisation des politiques bioéthiques ?

Les discours officiels sur les recherches embryonnaires en Europe

mercredi 12 mai 2010, par Boris Hauray

Thèmes : Bioéthique

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Texte de présentation dans le cadre du colloque "La bioéthique en débat : angles vifs et points morts".

Les recherches scientifiques conduites sur les cellules embryonnaires représentent, après l’avortement, un nouveau support de la constitution de l’embryon en problème public. Après la mise au point des techniques de fécondations in vitro (FIV) à la fin des années 1970, le clonage du premier mammifère a représenté à la fin des années 1990 un véritable choc moral. Surtout qu’au même moment, l’isolement des premières cellules souches embryonnaires humaines (CSEH), et les bénéfices potentiels de celles-ci dans le traitement de maladies dégénératives, ont conduit les chercheurs à réclamer un assouplissement des contrôles public dans ce domaine, suscitant débats et polémiques. Au début des années 2000, dans de nombreux pays européens, les lois encadrant l’utilisation des embryons humains pour la recherche, qui avaient été définies au début des années 1990, ont ainsi été modifiées. La Grande-Bretagne a élargi l’autorisation des recherches sur l’embryon (pendant leurs 14 premiers jours) adoptée en 1990 pour permettre la production de lignées de CSEH (et le recours aux techniques de clonage dit thérapeutique ) en 2001 ; la France a maintenu en 2004 le principe d’une interdiction des recherches sur l’embryon, mais a défini un cadre dérogatoire pour les recherches sur les embryons surnuméraires issus de FIV pour cinq ans (à l’exception des activités de clonage) ; l’Allemagne a maintenu l’interdiction adoptée en 1990 tout en autorisant les recherches sur les lignées de CSEH produites à l’étranger avant janvier 2002, date de l’adoption de la loi.

Cette présentation s’efforcera d’analyser comment, en Europe, le problème des recherches sur l’embryon a été « construit et stabilisé, thématisé et interprété » pour reprendre les mots de Daniel Cefaï. Pour ce faire, elle s’appuiera sur une analyse de la structuration des « discours officiels » dans trois pays (France, Allemagne, Royaume-Uni) : principalement ici les débats parlementaires, les déclarations des responsables politiques et les avis des comités dits bioéthiques. En effet, ces discours sont des objets intéressants pour observer le résultat des stratégies des différents groupes sociaux pour déterminer les termes du débat et sont des lieux essentiels d’expression du « public drama » (J. Gusfield), de la mise en scène par la société de menaces perçues, qui vise à se notamment à se « réassurer » contre elles. Mais surtout les autorités publiques ne sont pas seulement des réceptacles de messages, elles sont aussi, et peut-être avant tout (comme l’étymologie du mot autorité l’indique), des « auteurs » de messages qui pèsent sur les représentations sociales. L’intérêt de ces discours est enfin, bien sûr, d’être directement articulés à l’élaboration des décisions publiques. Il s’agira tout d’abord d’analyser les cadres - au sens d’idées centrales organisatrices qui donnent de la cohérence à un ensemble d’idées – qui caractérisent ces discours, mais aussi, « en deçà » de ces cadres, des énoncés typiques de ceux-ci. Cette présentation soulignera que les prises de position des promoteurs et les opposants aux recherches - qualificatifs qui traduisent bien sûr des positionnements un peu différents en fonction des pays - partagent, au-delà de leurs objectifs contraires, de nombreuses caractéristiques communes.

Les recherches sur l’embryon font d’abord partie de ces problèmes publics dont la dimension morale est non seulement reconnue, mais présentée comme première et constitutive. Elles sont vues comme suscitant des interrogations impliquant tant la responsabilité des individus envers eux-mêmes (les parlementaires sont par exemple explicitement censés voter selon « leur conscience » dans les trois pays) que celle envers les autres (il faut conduire une réflexion juridico-philosophique sur nos valeurs partagées, par exemple grâce à des comités bioéthiques ou à la promotion d’un large débat public). Ce cadrage moral, qui n’est bien sûr pas étranger à l’implication des Églises sur les questions de début et de fin de vie, se traduit dans la forme que prennent les débats et dans la nature des arguments qui sont avancés (les deux camps s’efforcent par exemple de mettre en scène une victime, dont il s’agit fondamentalement de sauver la vie). Les politiques d’encadrement des recherches embryonnaires ne sont néanmoins pas uniquement construites comme des « politiques morales »elles sont pensées comme une intervention dans un système de production des savoirs qui est considéré comme stratégique dans des « économies de la connaissance », d’autre part, elles sont défendues à partir de jugements qui portent directement sur la science, soit qu’ils mobilisent des descriptions biologiques soit qu’ils anticipent les évolutions ou les répercussions de la recherche scientifique.

Je ferai alors l’hypothèse que cette structuration spécifique du discours à la fois témoigne et participe d’une mise en politique paradoxale des questions bioéthiques. D’un côté, les recherches sur l’embryon font l’objet de l’attention des gouvernements, sont saisies par ce qu’on peut appeler un « débat public » et déclenchent des prises de position opposées, parfois virulentes (par exemple en Allemagne). De l’autre, une partie des discours officiels semble répondre à une volonté de ne pas faire de ces questions dites « bioéthiques », l’objet d’un débat proprement politique, avec sa dimension antagoniste. Trois modalités de cette « dépolitisation » peuvent être distinguées :

1. une mise à l’écart des recherches embryonnaires des affrontements politiques « normaux » (notamment partisans) qui va contre l’édification ou la transformation d’identités politiques - donc collectives - à leur propos ;

2. une volonté de substituer aux confrontations entre alternatives politiques l’élaboration de solutions promues comme avant tout rationnelles et/ou consensuelles ;

3. la prise en compte des interdépendances internationales comme des contraintes qui interdisent la définition de positions nationales autonomes et obligent à suivre « la raison du monde ».

Ces processus ne sont pas bien sûr pas spécifiques aux politiques embryonnaires, ni même aux politiques bioéthiques, et renvoient à des transformations politiques plus larges. Cependant, ils s’y combinent probablement avec une netteté particulière, ce qui souligne, s’il en était besoin, l’intérêt de l’étude des problèmes « bioéthiques » pour la compréhension des dynamiques et des enjeux politiques des sociétés contemporaines

par Boris Hauray

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