Care : "Le risque de virer au paternalisme"

samedi 15 mai 2010, par Ruwen Ogien

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Référence : Cet article est la version intégrale de l'entretien avec Eric Aeschimann, publié dans Libération, le 14/05/10. Repris avec l'autorisation de l'auteur.

D’où naît le « care » ?

De la critique des deux théories qui dominent la pensée morale depuis le XIXe siècle. La première, celle de Kant, nous demande de respecter en toutes circonstances certains principes moraux très généraux (ne jamais traiter personne comme un simple « moyen », etc.). La seconde vient de John Stuart Mill et des penseurs dits « utilitaristes » et nous demande de promouvoir le bonheur du plus grand nombre, même si c’est au détriment du bonheur personnel de quelques uns. Pour de nombreux philosophes, le bilan de ces grandes théories serait « globalement négatif », pour plusieurs raisons : leur caractère abstrait, détaché des réalités psychologiques, sociales, historiques ; leur façon obsessionnelle de penser toute l’éthique en termes d’obligations ou d’interdictions ; leur incapacité à faire une place aux projets personnels, au souci de soi et de ses proches ; ou encore, leurs prétentions universelles, leurs exigences démesurées. Deux exemples illustrent ces critiques : du côté de la morale kantienne, l’exigence de ne jamais mentir, même pour échapper à des assassins sadiques -que seul un fanatique pourrait vouloir respecter ; et, chez les utilitaristes, l’autorisation de sacrifier des personnes innocentes si cela peut contribuer au bien être du plus grand nombre, dont personne ne peut sérieusement penser qu’elle est « morale ». Ceux qui critiquent ces théories proposent une éthique alternative.

Qui s’appuierait sur quel principe ?

Des principes qu’on a pris l’habitude d’attribuer aux anciens Grecs. Par exemple, faire preuve de sagesse et non pas appliquer aveuglément des principes généraux. Ou encore, être une morale concrète, n’allant pas trop au-delà de ce que nous sommes psychologiquement et socialement, tenant compte des contingences de la vie humaine (fragilité, ambiguïté, fortune morale), tout en étant sensible aux grandes questions existentielles (naissance, bonheur, finitude). Il s’agirait de donner plus de place aux émotions, au souci des proches, de ne pas faire de l’impartialité ou de l’universalité le seul critère de l’action morale. Finalement, cette morale se propose de prendre comme modèle de toute relation éthique la responsabilité envers les personnes les plus vulnérables et non la relation contractuelle entre personnes libres et informées.

Quels reproches avez-vous à lui formuler ?

Tout d’abord, en excluant tout élément abstrait, généraliste, universaliste de l’éthique, elle nous prive des moyens de distinguer jugements moraux et jugements sociaux conventionnels. Comment ferions-nous pour distinguer un jugement moral comme « Il ne faut pas nuire aux autres » et un jugement social comme « Il faut porter du noir aux enterrements », si on ne pensait pas que le premier possède une valeur universelle et pas le second ? D’autre part, l’éthique généraliste ou universaliste repose sur une sorte de fiction. Elle nous demande de traiter autrui comme si c’était un être cohérent, rationnel, raisonnable, capable d’agir par lui-même. Elle considère que cette façon de traiter autrui est un modèle auquel nous devrions tous essayer de nous conformer. Elle cherche à l’appliquer même à ceux qui n’ont manifestement pas toutes les qualités requises : enfants, handicapés mentaux, personnes gravement malades.

Comment ?

En essayant d’étendre la gamme de leurs droits, en affirmant que leur consentement direct ou indirect est un critère décisif de ce qu’il est légitime de leur faire. En essayant, dans tous les cas, de partir de leurs revendications, aussi difficilement audibles soient-elles.

Le care ne permet-il pas cela ?

L’éthique du care propose un modèle complètement différent. Pour elle, c’est la relation concrète de soutien et de soin à ceux qui sont incapables de s’occuper d’eux-mêmes qui doit servir d’exemple. C’est une façon de voir les choses qui risque de virer au paternalisme, le paternalisme étant précisément cette attitude qui consiste à traiter les autres comme des personnes irresponsables, incapables de prendre soin d’elles-mêmes.

Martine Aubry n’a donc pas forcément raison d’en faire le socle du programme socialiste ?

L’éthique du care est encore jeune. Sa définition est loin d’être figée. Ses implications ne sont pas claires. Comme toute autre conception philosophique, elle est exposée à de nombreuses objections. Est-il légitime de faire d’une conception morale controversée, encore en gestation, le point de départ d’un projet politique ? Ce n’est pas évident. D’abord parce que rien ne prouve qu’un programme politique puisse être bâti à partir d’une conception morale particulière, quelle qu’elle soit. Un parti de gauche ne devrait-il pas pouvoir faire coexister dans ses rangs des supporters d’Aristote, de Spinoza, de Kant, de Mill, de Nietzsche, de Levinas, et de l’éthique du care ? Ensuite parce que le care présente, dans certaines de ses versions au moins, des tendances paternalistes à l’égard desquelles des militants de gauche pourraient avoir des réticences.

par Ruwen Ogien

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