Au-delà du libéralisme et du républicanisme, la démocratie délibérative

samedi 21 mars 2009, par Jürgen Habermas

Thèmes : démocratie

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Ce schéma garantit (1) la participation politique du plus grand nombre possible de citoyens intéressés - grâce à des droits d’expression et de participation égaux pour tous ; - grâce à des élections régulières et, le cas échéant, des référendums, sur la base d’un suffrage inclusif ; - grâce à la compétition entre différents partis et programmes. Ce schéma garantit (2) la protection de la sphère privée par l’égalité devant la loi - grâce à un système de libertés fondamentales compatible avec l’égalité des libertés de chacun ; - grâce à une égale protection légale, permise par l’existence de tribunaux indépendants ; - grâce à la séparation des pouvoirs législatif, judiciaire et exécutif ; séparation qui contrôle l’administration publique pour s’assurer qu’elle respecte la loi. Ce schéma garantit (3) l’existence d’une sphère publique ancrée dans la société civile - grâce à la division de l’état et de la société sur la base d’une économie régulée par le marché ; - grâce à la liberté de la presse, la liberté d’information et la diversité des média ; - grâce à des règlements qui facilitent le passage spontané de la société civile à la sphère publique et font contrepoids à l’occupation exclusive des espaces de communication par les pouvoirs économiques et sociaux organisés des acteurs collectifs.

Les différents systèmes politiques combinent ces trois éléments de différentes manières, en leur donnant un poids différent dans chaque cas. Dans des pays tels que la Suisse, l’élément démocratique est fortement souligné, tandis qu’aux Etats-Unis l’accent porte davantage sur l’égalité devant la loi. Une simple expérience de pensée montre les effets pervers de déséquilibres excessifs. Si l’on projette dans l’avenir les tendances observables, on peut alors imaginer que l’autonomie privée des citoyens telle que l’assure le droit serait sauvegardée ans une société de marché pourvue des institutions convenables, tandis que la sphère politique publique serait plus ou moins détruite par l’usage non réglementé des libertés économiques. Dans un système ébranlé par ces pratiques néo-libérales, le processus de prise de décision politique est coupé de son terreau. Les élections démocratiques ne servent que de trompe-l’oeil pour masquer la domination d’élites qui tournent en vase clos. On peut imaginer tout aussi facilement le cas inverse d’une mobilisation politique qui s’opère aux dépens de la sphère privée, qui n’est plus défendue contre l’absorption dans la sphère politique. Dans ces conditions totalitaires, la société civile sur-réglementée et paralysée ne nourrit plus une sphère publique politique desséchée. L’équilibre compromis entre la démocratie, l’égalité devant la loi et la sphère politique publique est le foyer des maladies qui menacent régulièrement les démocraties libérales. Mais cette question nous entraînerait trop loin. J’aimerais examiner comment ces trois éléments se sont agencés dans l’histoire des idées politiques, pour donner naissance à trois versions différentes de la démocratie libérale.

(2) La tradition républicaine, adoptée par l’humanisme de la Renaissance, trouva sa forme dans la Révolution américaine avec James Harrington, et dans la Révolution française à travers la pensée de Jean-Jacques Rousseau. Elle se concentre entièrement sur le premier élément. L’intention est ici de renouveler la Liberté des Anciens en l’adaptant à la condition moderne d’une société fonctionnellement différenciée, et de la faire diffuser à travers toutes les couches de la population. Cette pensée est guidée par l’intuition qu’exprime le plus clairement le principe de souveraineté populaire, d’abord établi en France avec le renversement révolutionnaire de la souveraineté du roi. Le pouvoir auto-fondé et auto-entretenu de l’état émanant du peuple est conçu comme un moyen d’unifier la société. La structure de l’état constitutionnel est alors organisée dans le but de donner aux citoyens la possibilité d’exercer en commun leur autonomie.

Par contraste, la tradition libérale, établie avant tout par Locke, et dont les pères fondateurs de la constitution américaine ont d’abord tiré leur mot d’ordre, se concentre sur le second élément : l’institution légale de la Liberté des Modernes, qui trouve son expression la plus ramassée dans la liste des droits de l’homme. L’intuition qui inspire cette ligne de pensée politique, toujours prédominante, n’est pas d’enraciner dans la démocratie les pouvoirs de l’état menaçant la liberté, mais de les contenir par la loi. Parce que cette tradition ne considère pas tant le pouvoir absolu de l’état comme la suppression nécessaire de l’autonomie et de la participation politiques, que comme une menace pesant sur les libertés négatives des citoyens privés, le but est avant tout de minimiser l’intervention politique et d’asservir le pouvoir administratif aux intérêts des membres individuels de la société. Ici, il ne s’agit pas de transformer la direction du monopole que l’état détient sur le pouvoir en renversant la souveraineté du roi et en reconstituant l’ensemble à nouveaux frais ; au contraire, l’intention est de s’assurer que le pouvoir du gouvernement, entravé par la loi, obéisse uniquement aux intérêts des citoyens, qui sont membres de longue date d’une société pré-politique. La structure de l’état constitutionnel est ici établie dans l’idée de permettre à chaque individu de conduire sa propre vie de manière autonome. Dès lors, le processus démocratique détient le rôle, relativement modeste, de contrôler a posteriori le pouvoir administratif, à la lumière de ses résultats. Le pathos républicain de l’auto-détermination d’une nation de citoyens est remplacé par le pathos de la réalisation de soi de la personne individuelle qui poursuit son projet de vie privée avec le moins d’entraves possibles. Le troisième élément, c’est-à-dire la liberté d’expression dans la sphère publique de délibération, a été une source d’inspiration privilégiée du parlementarisme. Kant et les libéraux du Vormärz allemand, tout comme Julius Froebel en Suisse, ont contribué à cette tradition ainsi que John Stuart Mill ou encore, avec des arguments différents, John Dewey. De l’aveu général, cette troisième tradition a eu moins d’influence sur l’histoire des idées politiques que le républicanisme ou le libéralisme classique. Cependant, le paradigme délibératif a pris de nos jours une pertinence nouvelle, avec le développement d’une sphère publique en réseau et, plus généralement, avec l’importance des média. Il permet en outre d’articuler les idéaux de la tradition politique avec la complexité de la vie sociale, si bien que l’autocompréhension normative de la démocratie libérale ne succombe pas dès le départ à l’épreuve des faits.

par Jürgen Habermas

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