La famille, centre des préoccupations intergénérationnelles

Une critique de Cédric Rio

Thèmes : Famille

Date de parution : 13 septembre 2010

Editeur : Editions de l’EHESS
Année : 2009
ISBN : 978-2-7132-2228-3
ISBN-13 : 9782713222283
Nb. de pages : 460 pages
Prix : 28 euros.

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- André Masson, Des liens et des transferts entre générations, Paris, Editions de l’EHESS, 2009

Les problématiques liées à la justice intergénérationnelle sont au cœur des préoccupations politiques actuelles. Elles permettent d’interroger la pérennité des systèmes de retraite occidentaux, ou encore la possibilité de concilier les besoins de l’ensemble des générations. Pour répondre à ces défis, il convient de s’interroger sur la nature du lien intergénérationnel, sur ce qui nous oblige, en tant que représentants des générations vivantes, et ce qui obligera à leur tour les représentants des générations futures à l’égard de leurs successeurs. Quels sont les liens qui unissent les générations, pensées comme cohortes de naissance ? Les générations ont-elles des obligations les unes envers les autres ? Si oui, pour préserver les intérêts et/ou les besoins de chaque génération, faut-il faire confiance aux individus par le prisme familial, ou s’appuyer sur un État orienté vers le long terme ?
L’objectif, pour le moins ambitieux, de l’économiste André Masson, est de répondre à ces différentes interrogations, en étudiant les modèles à « générations imbriquées » : il prend en considération plusieurs générations et plusieurs tranches d’âge évoluant durant la même période. À partir du postulat selon lequel le marché ne permet pas une allocation optimale des ressources au niveau transgénérationnel, André Masson mise implicitement sur une solidarité familiale ambivalente pour pérenniser les conditions de vie de chaque individu, qu’il soit jeune, retraité, voire non-né. Il s’oppose ainsi aux approches égalitariste et libérale de la justice intergénérationnelle.
Si l’auteur ne se prononce jamais explicitement en faveur de telle ou telle approche, les explications apportées à leur propos le conduisent à donner implicitement son aval à la première. L’économiste tisse un modèle inspiré de l’« altruisme dynastique » proposé par Gary Becker et Kevin Murphy [1], tout en critiquant leur hypothèse comportementale (les individus ont un comportement altruiste). Il souligne en revanche le caractère central des réciprocités indirectes. Malgré les limites assumées de sa modélisation, avec notamment son refus de s’interroger sur la justice sociale intragénérationnelle, André Masson atteint au moins un de ses objectifs : éclairer des problématiques souvent difficiles à cerner, tant celles-ci semblent devoir s’imbriquer sans jamais être démêlées. S’il ne propose pas de dispositions pratiques, André Masson permet à ses lecteurs de mieux saisir les fondements idéologiques rencontrés au gré des débats politiques et scientifiques à propos notamment de la pérennisation des systèmes de retraites. Mais en prenant ainsi le parti des solidarités familiales, il ne discute pas des problèmes d’allocations – donc de justice sociale – qui émanent du cercle familial même.

Un lien intergénérationnel garanti par la famille

André Masson s’efforce de décrire avec justesse dans son ouvrage ce qu’il nomme les « trois visions du social », en référence au modèle proposé par le sociologue Gosta Esping-Andersen [2]. Toutes trois accordent à l’État et à la famille des rôles différents, dans un contexte intergénérationnel où le marché ne peut assurer une coopération avantageuse.

Dans un cadre intergénérationnel, l’échange réciproque, qui est le mode de transaction inhérent au marché, apparaît impossible. Deux conditions nécessaires lui font défaut : (1) la présence de l’ensemble des contractants, ou des éventuels représentants ; (2) l’autonomie de l’ensemble de ces contractants [3]. Le non-respect des ces conditions est à la source des problèmes connus sous le nom d’« irréversibilité temporelle » et du « dilemme des générations ».
Afin d’assurer une réciprocité entre des contractants au sein du marché, il est nécessaire que tous les participants soient présents, ou au moins représentés. Or, dans un cadre intergénérationnel, cette première condition n’est pas respectée. L’absence d’un des deux contractants potentiels provoque une irréversibilité temporelle, qui peut prendre deux formes. Il y a un risque important d’« injustice chronologique » au détriment des individus des générations présentes : ils ne pourront être rétribués des efforts consentis en faveur des générations futures. Ici, les intérêts des individus des générations présentes ne peuvent être assurés par le seul biais du marché. Les individus des générations futures sont de même victimes d’une absence de droit de vote (ou disenfranchisement) : ils n’ont pas la possibilité de peser sur des décisions antérieures qui les concernent. Ce sont alors les intérêts des individus des générations futures qui sont mis à mal. La deuxième condition pour assurer un échange sur le marché est la présence de contractants autonomes et responsables. Dans un cadre intergénérationnel, une telle condition ne peut être respectée et donne lieu au dilemme des générations. Que l’on considère des générations imbriquées ou non, les générations mineures ou non-existantes ne peuvent être obligées de rendre ce qui leur a été donné [4]. En l’absence d’une telle obligation de rendre, et donc de l’assurance de se voir récompensés en retour dans le futur, les individus des générations présentes ne sont pas incités à fournir un effort premier : la coopération intergénérationnelle ne peut être assurée par le seul intermédiaire du marché.

Si la première condition peut être remplie dès lors que l’on prend uniquement en compte des générations imbriquées (c’est pourquoi André Masson écarte la possibilité d’une réflexion à partir de générations non-imbriquées, comme l’a proposé notamment Rawls), la deuxième ne peut l’être par l’unique intermédiaire du marché. Les trois approches présentées permettent de nous éclairer sur les alternatives disponibles. Deux institutions, l’État et la famille, apparaissent comme des socles solides pour faire émerger une coopération à l’échelle intergénérationnelle.
La première vision du social, « libérale », et inspirée de Locke, met l’accent sur la liberté de l’individu, et se méfie de l’intervention de l’État : seul l’altruisme parental doit être en mesure de subvenir aux besoins des plus jeunes. De manière caricaturale, les libéraux auront donc tendance à responsabiliser l’individu, à la fois pour anticiper ses propres besoins lors de ses vieux jours, et pour subvenir aux besoins et aux intérêts de sa progéniture. Autonome et rationnel, l’individu est le plus à même de prendre les meilleures décisions pour lui et sa famille.
La deuxième vision, « égalitariste », inspirée par Rousseau, souligne à l’inverse l’importance d’une intervention de l’État pour assurer une égalité des conditions de vie entre les individus. L’assistance apparaît nécessaire pour que chaque individu bénéficie de conditions de vie satisfaisantes lors de ses vieux jours. De même, l’État agit directement pour assurer des conditions de vie favorables pour les plus jeunes, en leur permettant par exemple un accès gratuit à l’éducation, ou en leur octroyant une allocation, etc. Une telle vision égalitariste se méfie ainsi de la famille, car elle est considérée comme source d’arbitraire et de redistribution inégalitaire entre les membres d’une même société aux niveaux intragénérationnel et intergénérationnel.
La troisième, affiliée aux « conservateurs » ou aux « multisolidaires » et inspirée par Hobbes, prône enfin une complémentarité entre voie privée et soutien public : le lien solidariste inhérent à la sphère familiale doit être consolidé, mais l’État doit pouvoir intervenir si ce dernier est défaillant. Évoquant respectivement des impasses empiriques et éthiques pour les approches libérales et égalitaristes, André Masson considère que la voie multisolidaire est la plus convaincante pour résoudre la question de la pérennisation de la coopération intergénérationnelle. À ses yeux, seule une telle approche est capable de prendre en compte la spécificité du lien familial, et notamment son caractère solidaire. Dans le même temps, le multisolidarisme permet de combiner cette solidarité familiale et une redistribution publique nécessaire pour les plus démunis.

Une solidarité intergénérationnelle ambivalente

Cette approche multisolidaire ou conservatrice comprend de nombreuses facettes que l’auteur s’emploie à décrire. Pour André Masson, le lien intergénérationnel ne pourra être conservé sans l’apport fondamental de la solidarité familiale. Mais celle-ci ne peut se réduire à un altruisme parental unilatéral. Le don inhérent au lien solidaire familial s’accompagne d’une obligation de rendre, comme le décrivait Marcel Mauss dans son Essai sur le don [5], illustration d’une réciprocité indirecte biunivoque constitutive du lien entre les générations.

L’idée selon laquelle les sphères publiques et privées doivent cohabiter pour permettre aux générations de coopérer est aujourd’hui portée notamment par Gary Becker et Kevin Murphy, à travers leur schéma de l’altruisme dynastique. Selon ces économistes, le schéma coopératif entre générations imbriquées est le suivant : d’un côté, une redistribution descendante d’ordre privé, véhiculée par l’altruisme parental, caractérise le soutien émanant de la famille pour assurer les besoins des plus jeunes ; de l’autre, une redistribution ascendante publique, transmise par l’intermédiaire de l’État pour subvenir aux besoins des plus âgés. Dans le cas où les familles ne peuvent subvenir aux besoins des plus jeunes, en raison par exemple de revenus insuffisants (on parle alors d’« altruisme contraint »), l’État vient en soutien des familles pour que celles-ci puissent remplir leur rôle auprès des jeunes. L’investissement dans l’éducation des plus jeunes est ici jugé fondamental pour l’économie d’une société : c’est par l’entremise de tels investissements en « capital humain » que le progrès technique, condition de la croissance économique, est assuré. Toutefois, seuls les parents sont jugés capables de déterminer les besoins de leur progéniture. Afin d’inciter les premiers à agir en faveur des seconds, il convient de les détourner d’une préoccupation majeure : bénéficier de conditions de vie suffisantes pour leurs vieux jours. En assurant une rétribution pour les plus âgés et en les libérant de la charge de pérenniser leur propre situation dans le futur, l’État incite indirectement les parents à agir pour leurs successeurs immédiats. Dans la mesure où une telle action bénéficie à l’ensemble de la communauté, il est par ailleurs juste que les parents soient récompensés en retour par cette même communauté.
Un problème fondamental entraîne toutefois le modèle de Becker et Murphy vers un « paradoxe théorique » [6] : s’il est possible de déterminer un seuil minimal de rétribution pour les plus âgés, « le niveau optimal de la redistribution publique ascendante est indéterminé » [7]. Pour André Masson, cette indétermination résulte de « l’oubli des dimensions non monétaires ou externalités propres aux transferts familiaux descendants, et notamment de leur ambivalence » [8]. Lorsque Gary Becker et Kevin Murphy construisent leur modèle, ils souscrivent à l’hypothèse de l’« équivalence ricardienne » : les individus sont censés adopter des comportements rationnels à horizon décisionnel infini. En d’autres termes, on les considère pleinement autonomes et omniscients. Par exemple, dans le cas du modèle de l’altruisme dynastique, si on estime que la communauté est redevable de l’investissement en capital humain produit par un individu, on souscrit dans le même temps à l’hypothèse selon laquelle sa progéniture ne se sentira en rien redevable envers son parent.
Or, la place accordée à la famille par André Masson lui permet de souligner l’importance pour les individus de la solidarité existant au sein de la sphère familiale et de son caractère contraignant. Ainsi, l’auteur semble approuver le modèle mais critique les hypothèses anthropologiques et sociales développées par les économistes « orthodoxes » : il convient de préférer l’« Homo reciprocans » à l’« Homo oeconomicus ». Contre l’idée de relations interindividuelles qui se caractérisent uniquement par les marques de l’intérêt ou de l’altruisme [9], André Masson revendique une vision plus complexe de l’Homme, pouvant faire preuve d’empathie, ou d’un sens de la justice. L’Homo reciprocans illustre de fait des individus créateurs mais aussi récepteurs d’émotions positives ou négatives, et pouvant intérioriser des « habitus », des coutumes ou normes de vie, dues à l’appartenance familiale par exemple, et capables de générer une coopération intergénérationnelle [10].
Un tel développement reflète des discussions à présent très développées sur la vision que les économistes proposent de l’être humain et de son rapport avec le milieu culturel et social au sein duquel il évolue. Contre l’hypothèse selon laquelle l’individu est pleinement maître de son destin et de ses choix et comportements, l’hypothèse de l’« Homo reciprocans » ouvre la voie à une vision d’un homme qui évolue dans un monde sur lequel il peut agir, mais qui peut également agir sur lui. De telles discussions sont essentielles dans le cadre d’une réflexion sur la justice entre les générations : en stipulant, comme le font Becker et Murphy, que les individus sont « naturellement » portés à l’altruisme envers leurs enfants, la famille apparaît logiquement comme le lieu idéal d’une redistribution juste entre les générations. L’altruisme des parents semble offrir aux enfants des conditions de vie jugées au moins suffisantes, et on considère que l’aide de l’État doit aller vers les parents pour que ceux-ci distribuent au mieux les revenus dont ils disposent. On le voit, une hypothèse anthropologique différente aura des conséquences sur les politiques de redistribution entre les générations, mais également entre les individus d’une même génération.
La mise en avant de l’homme comme « Homo reciprocans » passe par une analyse plus fournie des bases idéologiques de la pensée multisolidaire. Selon André Masson, cette vision du social mise sur une solidarité familiale proche du concept d’amitié mis en avant par Aristote. Sa conception de l’amitié regroupe des relations réciproques et désintéressées entre les individus, mais également la relation père/fils, jugée inégale par excellence. Cette considération équivaut pour l’auteur au concept de solidarité moderne, développé notamment par Léon Bourgeois [11]. Si André Masson reconnaît qu’Aristote ne prend pas en compte la dimension temporelle d’un lien potentiel entre générations [12], il en rapproche toutefois la relation père/fils avec celle exprimée par Gary Becker et Kevin Murphy à travers le prisme du patriarche bienveillant [13]. Enfin et surtout, notre auteur souligne l’ambivalence d’une telle amitié : le caractère bienveillant du don parental contraint le receveur, soit en se rendant obligé directement envers le donneur, soit indirectement en perpétuant le rite institué de génération en génération. C’est pour cette raison qu’André Masson considère que les générations, à travers le prisme familial, sont à la fois en lutte et en coopération [14]. La solidarité familiale illustre dans un même mouvement une coopération et une contrainte : en offrant son aide, le donneur contraint le receveur à poursuivre cette solidarité familiale.
C’est dans ce cadre qu’un lien important est fait avec la réflexion sur le don/contre-don de Marcel Mauss. Comme pour le don maussien, la relation intergénérationnelle se caractérise par des réciprocités indirectes : le don parental traduit une relation asymétrique qui contraint autant qu’il soutient le bénéficiaire. En acceptant par la force des choses cette relation, ce dernier se voit contraint vis-à-vis de sa famille de perpétuer ce geste en direction de sa propre descendance. C’est l’idée même d’une réciprocité indirecte : en subvenant aux besoins de sa progéniture, l’individu rend indirectement à celui qui lui a donné auparavant, car il contribue à la santé économique de la communauté concernée, et permet ainsi à la redistribution publique en faveur des plus âgés de fonctionner. Le don descendant permet indirectement de s’assurer d’une rétribution publique pour le futur. En résumé, contre le modèle de l’altruisme parental développé par Gary Becker et Kevin Murphy, André Masson illustre la coopération intergénérationnelle par des réciprocités indirectes biunivoques. En d’autres termes, « le mécanisme à l’œuvre […] peut s’interpréter comme un processus simultané d’acquittement (vis-à-vis de la génération précédente) et de création (à l’égard de la génération suivante) d’une double dette » [15]. Dans la mesure où l’individu reproduit au moins en partie ce qui lui a été transmis, le transfert ascendant n’est plus indéterminé mais correspond à une norme ou une coutume dictée par l’univers familial.

Des choix méthodologiques assumés mais discutables

Pour pouvoir développer ses réflexions et argumenter en faveur d’une approche multisolidaire basée sur une solidarité familiale intergénérationnelle ambivalente, André Masson s’est trouvé dans l’obligation de procéder à des choix méthodologiques. S’ils sont explicitement assumés, on peut craindre que certains d’entre eux soient à l’origine d’un biais dans l’argumentation.

André Masson critique le fait que chaque prise de position dans le débat public sur le régime des retraites ou le soutien des générations futures résulte de « postulats métaphysiques » préalables correspondant à l’une des trois visions du social [16]. Pourtant, il est lui-même dans l’obligation de procéder à des choix. Ces choix méthodologiques font l’objet d’une partie au sein même de l’avant-propos de l’ouvrage [17]. André Masson y concède que ses réflexions sur la famille sont limitées à une vision caricaturale de celle-ci, en considérant uniquement des familles de type JAV, Jeunes, Adultes et Vieux, pour caractériser chaque génération. Une telle configuration lui permet de faire l’hypothèse selon laquelle chaque agent représente sa génération.
De même, les relations évoquées entre générations ne peuvent correspondre qu’au cadre occidental des pays développés. Par exemple, dans les pays en développement, un enfant sera considéré comme un « bâton de vieillesse », une ressource en tant que future force de travail pour la famille, plutôt qu’une source potentielle de charge comme dans les pays développés.
Enfin, André Masson fait le choix de ne se consacrer qu’à la coopération intergénérationnelle, pour mettre de côté les questions de justice sociale. Contre une vision centrée sur l’équité entre les individus appartenant ou non à la même génération, l’économiste préfère miser sur une coopération illustrant une solidarité entre les individus : il ne s’agit pas tant de satisfaire aux principes d’une juste distribution, mais de favoriser un lien social synonyme d’entraide. Si les deux premières limites assumées sont respectivement dues à des choix théoriques et des contextes fortement disparates qui obligent à contextualiser le propos, ce dernier choix est plus problématique. Son parti pris implicite en faveur d’une approche multisolidaire, au détriment notamment d’une conception égalitariste plus focalisée sur les questions de justice sociale intra et intergénérationnelles, semble résulter de ces choix préalables.
Pour les égalitaristes, au premier rang desquels John Rawls et les théoriciens contractualistes, l’alternative institutionnelle au marché dans un cadre intergénérationnel n’est autre que la sphère publique. Dans Théorie de la justice [18], le philosophe fait l’hypothèse d’une situation originelle dans laquelle des participants s’accordent sur des principes de justice. Il applique cette méthode dans sa réflexion sur la justice entre les générations : les participants, considérés comme des chefs de famille, s’accordent sur un taux d’épargne capable de concilier les besoins des générations présentes et futures. Une telle méthode illustre une stratégie générale : c’est à la communauté que revient le devoir de déterminer des principes capables de garantir des conditions de vie jugées décentes à l’ensemble des individus, quelle que soit leur génération. Cette perspective est de même égalitariste, car elle se propose de déterminer des principes de justice capables d’assurer une répartition équitable des ressources entre les générations, mais aussi au sein de chaque génération. Pour mener à bien une telle démarche, Rawls, comme la plupart de ses disciples, a fait le choix de ne réfléchir que sur la base de générations non-imbriquées.
La perspective multisolidaire défendue par André Masson est autre : il conviendrait de s’appuyer sur la famille pour pallier aux défaillances du marché dans un cadre intergénérationnel. Ici, l’idée de solidarité est préférée à celle d’égalité ou d’équité entre générations. Au sein de cette institution se nouent des relations interindividuelles marquées du sceau de l’obligation : par exemple, un parent est dans l’obligation de subvenir aux besoins de ses propres enfants. De manière générale, l’individu est contraint, au sein de la famille, de rendre ce qui lui a été donné, illustrant une relation de don/contre-don explicitée entre autres par Marcel Mauss. Or, en refusant d’emblée la possibilité d’une prise en compte de la justice sociale intragénérationnelle, ajoutée à sa préférence affichée pour les modèles à générations imbriquées (André Masson reproche aux philosophes égalitaristes de ne pas prendre en compte toute la dimension de la question intergénérationnelle, en refusant de considérer des générations imbriquées), il semble que l’auteur ne pouvait pas opter pour une vision du social différente.
En considérant que les participants au contrat originel, dans un cadre intergénérationnel, sont des chefs de famille, Rawls refuse le débat sur les inégalités de conditions de vie au sein et entre les individus issus d’une même famille. Un tel choix méthodologique est reproduit ici par André Masson : la place prédominante accordée à la famille illustre cette volonté de ne pas s’interroger sur les inégalités causées par elle. Il vilipende même la vision négative des égalitaristes sur l’institution familiale, jugée vectrice d’injustices sociales, dans la mesure où les disparités de revenus entre les familles ne peuvent être redistribuées : si les revenus peuvent être redistribués au sein même de la famille, en faisant du cercle familial une sorte de sphère sacrée, ceux-ci ne peuvent l’être entre les familles. De fait, les disparités de conditions de vie, notamment des plus jeunes, ne peuvent être résorbées.
Mais tandis que Rawls avait choisi d’éviter le problème, André Masson semble le nier. L’importance offerte à la famille pour la constitution d’une coopération intergénérationnelle apparaît justement comme le résultat de l’absence de discussion sur la justice sociale intergénérationnelle. L’absence relative des thèses développées par Axel Gosseries illustre ce problème [19].
Dans Penser la justice entre les générations, le philosophe défend un modèle proche de celui de Rawls tout en discutant ceux s’appuyant sur la réciprocité indirecte, tel que défendu ici par André Masson. Selon lui, malgré la robustesse de ce dernier modèle, il convient de se focaliser sur une juste répartition des ressources et des biens au sein de chaque génération [20]. Ces discussions entre les modèles basés sur la réciprocité indirecte et ceux qui se focalisent sur la justice sociale intra- et intergénérationnelle étaient certainement difficiles à retranscrire dans leur intégralité ici. Mais leur absence est à regretter. D’autant qu’Axel Gosseries, comme le rappelle d’ailleurs André Masson, développe ses réflexions à partir de générations imbriquées…

Doit-on sanctifier ou abolir la famille ?

L’ouvrage Des liens et des transferts entre générations est précieux : au prix d’un travail de vulgarisation qu’on imagine difficile, André Masson parvient à nous faire entendre des réflexions d’économistes sur des sujets fondamentaux. À travers une discussion à propos de la conciliation des intérêts et des besoins des générations, c’est de la pérennisation de nos systèmes de protection sociale dont il s’agit. Le développement critique et minutieux des trois approches du social permet de mieux prendre en compte les fondements des prises de position rencontrées au fil des discussions universitaires et publiques. Cette posture pédagogique le conduit à défendre une approche multisolidaire ou conservatrice revisitée : il convient selon lui de s’appuyer sur des liens de réciprocité biunivoques, soutenus par l’État au besoin, qui émanent de l’institution familiale.
Si l’importance offerte à la famille pour consolider une chaîne de coopération intergénérationnelle se construit au fil de l’argumentation, en opposition notamment à l’approche égalitariste d’inspiration rawlsienne, André Masson affirme en dernier lieu que cette vision multisolidaire a vocation à s’ouvrir aux autres visions du social. Tout en privilégiant les solidarités intergénérationnelles, cette vision cherchera « à préserver la liberté d’action des agents, et à limiter ou réduire les inégalités sociales » [21].
Toutefois, outre le fait que Rawls situe sa réflexion autour de ce qui doit être, tandis qu’André Masson s’interroge sur ce qui est, force est de constater qu’une approche basée sur des réciprocités indirectes biunivoques, reflet des comportements inhérents à la solidarité familiale, s’oppose à une vision égalitariste ou suffisantiste, notamment à propos de la famille. La première approche, en s’appuyant sur la famille, privilégie une pérennité de la chaîne de coopération intergénérationnelle, au risque de ne pas suffisamment prendre en compte les problèmes de justice sociale entre les générations et au sein de celles-ci. La seconde, en s’appuyant davantage sur la communauté, se focalise sur la conciliation des besoins des générations présentes et futures, sans omettre la justice sociale intragénérationnelle, tout en souhaitant minimiser l’arbitraire familial. Dans sa Théorie de la justice, Rawls en arrivait même à un extrême, qui est ici au cœur de nos réflexions sur la justice intergénérationnelle, et qui ne pourrait être suivi par une vision multisolidaire du social : « Doit-on alors abolir la famille ? » [22]. Un tel questionnement égalitariste n’apparaît pas pouvoir se réconcilier avec une théorie basée sur des réciprocités indirectes telle que revisitée par André Masson.

Une critique de Cédric Rio

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Gary Becker & Kevin Murphy, « The Family and the State », Journal of Political Economy, 101 (3), 1993, pp. 385 – 409.

[2] Gosta Esping-Andersen, Le Trois Mondes de l’Etat providence (1990), traduit de l’anglais par François-Xavier Merrien, Paris, PUF, 1999.

[3] André Masson, Des liens et des transferts entre générations, Paris, Editions de l’EHESS, 2009, p. 34.

[4] Ibid., p. 34.

[5] Marcel Mauss, Essai sur le don, dans Essais de sociologie, Paris, PUF, 1950.

[6] Masson, op. cit., p. 41.

[7] ibid.., p. 236

[8] ibid.., p. 251

[9] On peut légitimement s’interroger toutefois sur une telle conception de l’altruisme, entendu par Becker et Murphy comme un comportement illustrant le désir de satisfaire aux intérêts de ses enfants. Or, l’intérêt des enfants correspond, dans la plupart des modèles économiques, à l’intérêt des parents. De fait, l’altruisme correspond à une extension filiale de l’égoïsme.

[10] Ibid., p. 139, pour un tableau synthétique montrant les oppositions entre les deux hypothèses comportementales.

[11] Ibid., p. 311.

[12] Ibid., p. 319.

[13] Ibid., p. 317.

[14] Ibid., p. 378.

[15] Ibid., p. 382.

[16] Ibid., p. 375.

[17] Ibid., p. 21-25.

[18] John Rawls, Théorie de la justice (1971), traduit de l’anglais par C. Audard, Paris, Seuil « Points », 1997. Voir en particulier les paragraphes 44 et 45.

[19] Le nom d’Axel Gosseries est cité mais ses propositions ne sont pas développées.

[20] Axel Gosseries, Penser la justice entre les générations, De l’affaire Perruche à la réforme des retraites, Paris, Alto Aubier, 2004. Un de ses arguments contre les modèles basés sur la réciprocité indirecte consiste à critiquer l’idée d’obligations envers les morts. Il conviendrait, selon lui, de parler d’emprunt aux jeunes générations ou aux générations non-nées, p. 298.

[21] Ibid., p. 395.

[22] John Rawls, Op. cit., p. 550.

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