« Gens du voyage, parfois même Français »

jeudi 29 juillet 2010, par Catherine Coquio

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Référence : Une version plus courte de cet article est parue dans Libération, « Rebonds », 26 juillet 2010, p 22.

Le 21 juillet, suite aux violences survenues à Saint-Aignan, le président de la République a annoncé en Conseil des ministres la tenue d’une réunion le 28 juillet à l’Elysée sur les « problèmes que posent les comportements de certains parmi les « gens du voyage » et les Roms » : « Cette réunion fera le point de la situation de tous les départements et décidera les expulsions de tous les campements en situation irrégulière », a-t-il ajouté. Le porte-parole du gouvernement, Luc Chatel, a précisé, parlant de Nicolas Sarkozy : « Il ne cherche pas à stigmatiser une communauté mais à répondre à une problématique. On a beau être Rom, gens du voyage, parfois même Français au sein de cette communauté, eh bien on doit respecter les lois de la République. » Quelques jours auparavant, le ministre de l’intérieur, Brice Hortefeux avait déclaré que « Les gens du voyage ne sont ni au-dessous, ni au-dessus des lois ».

Il s’agit là de propos très graves venant du sommet de l’État, commettant une série d’amalgames contraires aux principes de la République, voire à la simple logique :

• Le premier consiste à étendre à plusieurs centaines de milliers de Français répartis sur l’ensemble du territoire les agissements locaux d’un groupe de personnes ; généralisation d’autant plus abusive que c’est la première fois qu’un tel phénomène a lieu : les « gens du voyage » n’ont pas pour habitude d’attaquer les gendarmeries ou de saccager les boulangeries.

• Le second consiste à associer ces actes au problème des lieux de vie des gens du voyage. Or le problème vient ici du fait que l’État n’applique pas sa propre législation : non seulement il ne se donne pas les moyens de faire respecter la loi imposant aux communes de plus de 5000 habitants de réaliser une aire d’accueil, mais depuis la fin 2008 il a cessé de contribuer à leur financement. Les maires, eux, traînent souvent les pieds, parfois du fait de réactions hostiles de la population.

• Le troisième consiste à identifier « Gens du voyage » et « Roms ». Or la première appellation renvoie à une classification administrative française relative à un mode d’habitat « constitué de résidences mobiles » (loi du 5 juillet 2000) ; tandis que les Roms sont des ressortissants des pays de l’Est, sédentaires dans leur grande majorité.

• Enfin, Luc Chatel, en déclarant « On a beau être Rom, gens du voyage, parfois même Français au sein de cette communauté… », laisse entendre que les « gens du voyage » sont majoritairement des étrangers. Or la quasi totalité d’entre eux sont citoyens français depuis des siècles. Soit, donc, le porte-parole du gouvernement ne connaît pas son sujet – alors qu’en tant que maire il est en charge de cette question dans les politiques publiques territoriales -, soit il choisit sciemment de désigner comme étrangers des citoyens français : à quelle fin ?

Il y a sept ans déjà, le 15 décembre 2003, lors d’une séance du Sénat consacrée à un projet de loi d’orientation et de programmation pour la sécurité intérieure, le Ministre de l’intérieur d’alors, Nicolas Sarkozy, n’avait pas craint d’affirmer : « Nomades », gens du « voyage », « Roms », peu importent les dénominations, ce qui compte c’est que les associations me disent que la situation est devenue insupportable dans les camps… [1]

On peut se demander de quelles « associations » il s’agit. Car celles qui connaissent de près la vie des « gens du voyage », témoignent surtout de l’aggravation des hostilités qu’ils subissent, des incohérences de traitements administratifs qui empoisonnent leur quotidien, de la haute surveillance et parfois du harcèlement dont ils font l’objet. On peut aussi s’inquiéter de ce que signifie une telle menace d’ « expulsion » chez quelqu’un à qui « peu importent les dénominations » : où et de quoi veut-on expulser des « gens » qui, tout voyageurs qu’ils soient, sont français ? De quelle « situation irrégulière » s’agit-il exactement ?

Ce qui est surtout devenu insupportable, c’est le jeu extrêmement dangereux auquel se prêtent les membres de l’équipe au pouvoir : par de tels amalgames, ils désignent des groupes humains qui risquent de subir des déchaînements de violences semblables à ceux qui ont lieu depuis quelques années en Hongrie ou en Italie. Les Français pourront alors s’en émouvoir, il sera trop tard.

Les « gens du voyage » ne sont certes pas au-dessus des lois – mais ils sont assurément « en-dessous » de certaines d’entre elles. La loi de 1912 leur imposait un « Carnet anthropométrique ». Celle de 1969 les oblige toujours à faire viser régulièrement par les autorités leur titre de circulation - soit « livret de circulation », s’ils peuvent justifier de ressources régulières ou d’une activité salariée, soit sinon « carnet de circulation », et ils doivent alors se présenter tous les trois mois dans un commissariat ou une gendarmerie, ceci dès l’âge de seize ans. En outre, il leur faut attendre trois ans (et non six mois selon la règle) pour pouvoir voter dans une nouvelle commune. Un tel barrage et un tel contrôle incessant créent une inégalité de droit devant la loi, et une situation de fait kafkaïenne : vivre en « résidences mobiles », c’est être placé structurellement sous contrôle policier et judiciaire. Rappelons que ces « indésirables », que la République avait assignés à résidence en avril 1940, et que Vichy avait enfermés dans des camps d’internement, y étaient restés au-delà de la Libération. Ils subissent aujourd’hui une hostilité croissante, qui se formule en toute impunité, dans une situation de crise propre à la stigmatisation de boucs émissaires. La fonction politique en est ici flagrante. De tels propos n’ont pas seulement pour effet d’ethniciser des problèmes sociaux, auxquels il aurait fallu remédier par des décisions concertées, au niveau interministériel, avec les collectivités et les intéressés – et non en court-circuitant la commission consultable pour cela. Ils font franchir une étape dans une politique destinée à fractionner la population française, et son mécontentement croissant, en faisant déchoir de leur nationalité certains groupes sociaux. Si de telles politiques parviennent à s’imposer, c’est dans la société française elle-même que la situation sera devenue insupportable.

Catherine Coquio. Universitaire, Présidente d’AIRCRIGE
Claude Mouchard. Ecrivain, chercheur, vice-Président d’AIRCRIGE
Jean-Luc Poueyto. Anthropologue
Stéphane Leveque. Directeur de la FNASAT
Henriette Asséo. Historienne
Jean-Pierre Liégeois. Sociologue
Antoine Volodine. Écrivain
Pierre Pachet. Écrivain, chercheur
Tony Gatlif. Réalisateur
Raphaël Pillosio. Réalisateur
Janine Altounian. Traductrice, essayiste
Pierre Bayard. Universitaire
Patrick Savidan. Universitaire, Président de l’Observatoire des Inégalités
Marie-Christine Hubert. Historienne
Emmanuel Filhol. Enseignant-chercheur
Marc Bordigoni. Anthropologue

par Catherine Coquio

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Voir sur le net : www.senat.fr/somtravaux.htm.

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