Les corridors du temps

Une critique de Sylvie Servoise

Date de parution : 1er octobre 2010


A propos de
Patrick Modiano, L’Horizon, Paris, Gallimard, 2010.

ISBN-10 : 2070128474
ISBN-13 : 978-2070128471
Nb. de pages : 171 pages
Prix : 16,50 euros.

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Référence : Article paru dans Page des libraires, n° 136, mars 2010, p.6-8..

Avec son dernier roman, L’Horizon, Patrick Modiano poursuit son exploration du temps, en lui offrant un déploiement nouveau : ce qui a été, mais aussi ce qui aurait pu être et ce qui pourrait être si l’on s’obstine, comme son protagoniste, à renouer un à un les fils brisés du souvenir.

« Yvonne Gaucher avait oublié la tarte et la grenadine et regardait droit devant elle. Bosmans retrouvait le regard d’autrefois, cette expression attentive et candide de quelqu’un qui, en dépit de tout, fait confiance à la vie. À un moment, ce regard se posa sur lui, mais elle ne semblait pas le reconnaître ».
Dans ces quelques lignes, on retrouve tout l’univers de Modiano : une rencontre, fruit du hasard, dans un café, entre deux êtres qui se sont connus autrefois ; une femme, au nom typiquement, voire caricaturalement, français, associé à un prénom que l’on croise à plusieurs reprises dans les romans précédents et qui rappelle irrésistiblement celui tout en brume d’Yvonne de Galais, la jeune fille rêvée et aimée du Grand Meaulnes ; un homme, au patronyme étrange, qui observe ce visage comme un palimpseste où lignes du passé et ratures du présent se mêlent inextricablement. Elle regarde droit devant elle, lui reste comme fasciné par ce fantôme du temps perdu qui ne le reconnaît pas - ne l’identifie pas et ne reconnaît pas, presque au sens juridique du terme, son existence – et le renvoie ainsi à l’anonymat, au néant. Intermittences et asymétries de la mémoire, qui ne font que creuser le fossé plus profond entre celle qui « fait confiance à la vie » et celui qui, ne trouvant assise dans aucun lieu ni temps, est en revanche poursuivi par le sentiment d’être entré comme par effraction dans le monde. Le plein et le vide, et dans cet écart toute la tension du récit.

Dans un entretien récent au Magazine littéraire, Modiano confiait qu’il avait « l’impression d’écrire toujours le même livre » : c’est bien là ce qui charme les admirateurs de l’écrivain – le plaisir de retrouver un ton, des personnages, des situations, une « atmosphère », mais aussi de relever les variantes et nuances – et ce qui agace les pourfendeurs de la « petite musique » modianienne. Expression au demeurant commode et qui a le tort de laisse croire à une certaine légèreté du récit, teinté d’une rêverie mélancolique somme toute bien inoffensive. Or rien de plus poignant, et de plus grave peut-être, que cette complainte, sottovoce, du temps qui, inexorablement, abat son « travail de destruction » des êtres et des lieux. « Avec le temps… /Avec le temps, va, tout s’en va / On oublie le visage et l’on oublie la voix » chantait Léo Ferré, dont les mots sont cités dans le roman. Le protagoniste de L’Horizon, lui, tente de combattre ce mouvement d’usure, dont pourtant il ressent les effets avec une sensibilité exacerbée. Agé d’une soixantaine d’années, Jean Bosmans cherche à renouer les fils de ses souvenirs épars. Consignant sur un carnet tout nom, date, ou lieu qui lui revient confusément en mémoire, il se livre à « un jeu de patience » qui, au lieu de le plonger dans la chaleur réconfortante de ce qui fut, lui fait éprouver le « vertige à la pensée ce qui aurait pu être et qui n’avait pas été ». Les bribes énigmatiques de son passé, « poussières d’étoiles », sont convoquées non seulement pour faire resurgir le passé dans le présent – procédé classique d’anamnèse – mais pour être explorées plus profondément : « Il aurait voulu plonger dans cette matière sombre, renouer à un à un les fils brisés, oui, revenir en arrière pour retenir les ombres et en savoir plus long sur elle ». Le schéma narratif de l’enquête, auquel Modiano a très fréquemment recours, de Rue des boutiques obscures à Dora Bruder, se voit ici légèrement infléchi : à la recherche des traces du passé s’ajoute l’exploration des potentialités non révélées de ce dernier. Face aux multiples chemins qui s’offrent à sa mémoire, Bosmans se décide à en suivre un plus particulièrement, pour lequel le nom de « Mérovée », associé à un lieu (le quartier des Grands Boulevards à Paris) et une heure (sept heures du soir) aura servi de sésame. Resurgissent ainsi, quarante ans plus tard, par le miracle de la mémoire volontaire, des visages, des voix – n’en déplaise à Ferré – et plus particulièrement la silhouette d’une jeune fille, Margaret Le Coz, que Jean attendait tous les soirs à la sortie de son bureau.

Les deux jeunes gens forment un de ces couples fragiles qui peuplent l’univers modianien : deux êtres livrés à eux-mêmes, qui n’ont « aucune assise dans la vie. Aucune famille. Aucun recours. Des gens de rien ». Les circonstances mêmes de leur première rencontre sont significatives : à la suite d’une manifestation à laquelle ils n’ont pas pris part (liée à la guerre d’Algérie ? aux événements de 68 ? nous n’en savons rien) ils se trouvent projetés l’un contre l’autre dans une bouche de métro. Dès lors, pour survivre au milieu d’une foule à laquelle ils se sentent irréductiblement étrangers mais qui les blesse néanmoins – Margaret a reçu un léger coup lors de l’échauffourée – ils vont s’accrocher l’un à l’autre comme à une bouée de sauvetage. Une même solitude, une inquiétude à l’égard du monde et une aspiration communes à trouver un lieu sûr, « à l’écart de tout et hors du temps » les rassemble, à l’image d’Ingrid et Jean qui, dans Voyage de noces, avaient trouvé refuge dans une villa fantomatique de la Côte d’Azur, volets clos et lumières éteintes. C’est que Paris est pour le couple un gigantesque traquenard, où la jeune fille craint de retrouver un homme mystérieux qui la poursuit depuis des mois, et Jean le couple infernal formé par sa mère, « une femme aux cheveux rouges et au regard dur », et son amant, à l’allure « d’un prêtre défroqué ou d’un torero », qui lui réclame de l’argent. Un sentiment de culpabilité existentielle plonge les personnages dans l’impression permanente d’être en fraude : dans le bel appartement bourgeois du Professeur Ferne, dont Margaret garde les enfants, ils se sentent « dans une ville étrangère où ils venaient d’arriver », jouissant sans autorisation de « ce silence et cette tranquillité » qu’ils placent au-dessus de tout, sans jamais pouvoir l’atteindre. C’est que Jean et Margaret sont, comme souvent chez Modiano, des être de passage, voire de fuite. Voyageurs sans ticket, ils multiplient « les rencontres sans avenir, comme dans un train de nuit » : « Oui, j’ai l’impression que nous n’avons jamais cessé, Margaret et moi, de prendre des trains de nuit, de sorte que cette période de nos vies est discontinue, chaotique, hachée d’une quantité de séquences très courtes sans le moindre lien entre elles… » dit Jean, renvoyant par ailleurs à la narration même du récit, qui avance par brefs coups de projecteurs sur des épisodes apparemment disparates.

Mais ce qui frappe dans ce roman, c’est que les personnages, cette fois, tentent explicitement de se rebeller contre l’étau qui se resserre autour d’eux, cherchant à s’opposer à ce/ceux qui barre leur horizon : Pourquoi plier face à ces « gens que vous n’avez pas choisis, auxquels vous en demandiez rien » et qui, « sans que vous sachiez pourquoi, voulaient vous empêcher d’être heureux ? » Si l’on a l’habitude de voir sous la plume de Modiano des personnages prisonniers d’une situation qu’ils n’ont pas voulue – l’Occupation dans Dora Bruder ou encore l’héritage de la faute des pères qui pèse sur de nombreux narrateurs modianiens, à bien des égards doubles de l’auteur lui-même, né du chaos de la Seconde Guerre mondiale -, on peut être surpris de cette évolution. Cette dernière se cristallise dans une scène emblématique où Jean, désormais sexagénaire, croise sa mère dans la rue et répond à ses invectives par un éclat de rire libérateur.

L’écrivain aurait-il chassé ses démons ? Aurait-il finalement « déblayé », pour reprendre un terme qui revient souvent dans la bouche de l’auteur quand il évoque son travail d’écriture, le terrain pour l’ouvrir à un nouvel horizon ? On peut d’autant plus se poser la question que l’écrivain change, au sens propre du terme, le « décor » du récit dans son dernier roman : si on retrouve Annecy et Lausanne, ces villes de lac et de montagnes où de nombreux personnages ont cherché, dans d’autres livres, un refuge précaire, si le narrateur parcourt toujours les rues d’un Paris ancien où se projettent ses souvenirs, il exprime aussi son goût pour « les nouveaux quartiers de l’Est, ces terrains neutres qui vous donnent l’illusion que vous pourriez y vivre une seconde vie ». On retiendra le terme d’illusion, que vient renforcer l’expérience, quelques pages plus loin, d’une désorientation complète. Jean s’égare dans ces quartiers neufs où il n’a plus aucun repère : « il avait hâte de quitter cette avenue. Le sol se dérobait sous ses pas. A quoi avaient servi tant d’efforts, depuis quarante ans, pour étayer les pilotis ? Ils étaient pourris. » Reconstruire, un quartier ou une vie, est un leurre, et l’on retrouve une idée semblable à la fin du livre qui, là encore, opère un déplacement géographique et sémantique significatif. Jean se rend en effet à Berlin pour retrouver la trace de Margaret, qui a précipitamment quitté Paris quarante ans plus tôt sans jamais plus donner de nouvelles : « Cette ville a mon âge. Moi aussi j’ai essayé de reconstruire, au cours de ces dizaines d’années, des avenues à angles droits, des façades bien rectilignes, des poteaux indicateurs pour cacher le marécage et le désordre originels, les mauvais parents, les erreurs de jeunesse. Et malgré cela, de temps en temps, je tombe sur un terrain vague qui me fait brusquement ressentir l’absence de quelqu’un, ou sur une rangée de vieux immeubles dont les façades portent les blessures de la guerre, comme un remords. » On se construit des pilotis de fortune, et on reste pourtant à la merci des morsures fulgurantes du passé. Ce qui vaut pour Jean vaut pour Modiano écrivain, dont l’œuvre entière peut être associée à cette tentative d’organiser un chaos originel, de donner vie à ces « fleurs de ruines », pour reprendre le titre d’un de ses romans, qui resurgissent ici au détour d’une phrase : « Même l’année de nos naissances [1945] à tous les deux [Jean et Margaret], quand cette ville, vue du ciel, n’était plus qu’un amas de décombres, des lilas fleurissaient parmi les ruines, au fond des jardins. »

Sans doute, l’écriture constitue, pour Modiano, le matériau même de ces pilotis instables : l’horizon qu’elle ouvre, c’est celui des rues qui ne sont mentionnées sur aucun plan, ces « corridors du temps », où les fantômes du passé mènent « une vie parallèle, à l’abri du temps ». C’est celui d’un présent éternel, instant fragile et infini que la vie nous refuse et que la littérature tente, et parfois réussit, à rendre tangible.

Une critique de Sylvie Servoise

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