Thierry Blin

L’Invention des sans-papiers

Une critique de Solange Chavel

Thèmes : Immigration

Date de parution : 11 octobre 2010

Editeur : PUF
Année : 2010
ISBN : 978-2-13-058288-5
Nb. de pages : 239 pages
Prix : 22 euros.

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L’Invention des sans-papiers de Thierry Blin est de ces livres dont la lecture est à la fois irritante et extrêmement stimulante. C’est bien sûr le thème même qui provoque un malaise en un sens salutaire : la question des sans-papiers fait partie de ces difficultés récurrentes et décidément non résolues avec lesquelles notre société se débat. Nulle solution confortable en vue : nous nous retournons, mal à l’aise, avec le fort désir de détourner le regard et d’oublier le problème, jusqu’à la prochaine lutte médiatisée. L’ouvrage de Thierry Blin nous force à regarder de près ce qui nous gêne. Mais c’est aussi le ton adopté par l’auteur qui agace et provoque à la fois : ironique, voire franchement acerbe et acide, Blin n’épargne personne, ni associations religieuses ni groupes laïcs, ni droite ni gauche, ni hommes politiques ni philosophes politiques. Mais il ne permet pas d’esquiver les problèmes. Que l’on soit d’accord ou non avec les thèses implicites ou explicites de l’ouvrage, L’Invention des sans-papiers a l’immense mérite de poser des questions fortes et de pointer les contradictions et hypocrisies des attitudes que la France, comme d’autres démocraties du monde développé, adopte à l’égard des immigrés.

L’ouvrage se présente en trois parties : reconstitution historique des luttes des immigrés illégaux qui culmine dans le mouvement des « sans-papiers » de l’église Saint-Bernard à l’été 1996 ; analyse sociologique de la mise en scène et en discours de cette « guerre des faibles » ; interprétation plus générale de l’imaginaire philosophique et politique par lequel nous pensons ces luttes.

La première partie de l’ouvrage retrace l’histoire des luttes des travailleurs immigrés illégaux depuis les années 1970. Devenus les « sans-papiers », ils seront les protagonistes de cet épisode hautement symbolique que fut l’occupation, puis l’évacuation musclée, de l’Église Saint-Bernard en 1996. Thierry Blin rappelle le contexte économique qui accompagne le durcissement progressif des lois concernant l’immigration, au fil d’un récit qui documente l’émergence de la catégorie des « sans-papiers » sur fond de crise économique. Il montre la continuité des politiques, indépendamment des changements de majorité et malgré des déclarations d’ouverture.
Impuissante devant la crise rampante, la gauche peine à unir derrière l’étendard commun de la lutte contre l’oppression classes populaires et immigrés sans papiers ; de son côté, la droite accompagne un mouvement de rejet d’immigrés vécus comme de possibles fraudeurs : durcissement qui se traduit dans le refus croissant opposé aux demandes de droit d’asile et dans les « lois Pasqua » qui durcissent les conditions d’entrée et de séjour des étrangers en France. Tandis que les uns cherchent à montrer que la « fermeté » dont ils font preuve n’est pas dureté pure et simple, les autres tentent sans grand succès de concilier convictions humanistes et exigences économiques.

La deuxième partie s’interroge sur les grilles de lecture sociologiques que nous pouvons appliquer sur le récit pour pouvoir en donner une intelligence. Dans quel vocable s’énoncent les revendications portées par le mouvement de 1996 ? Blin montre qu’il faut dépasser le « modèle de la théorie des ressources » pour souligner le rôle de l’idéologie, de la culture, des matériaux linguistiques, en somme de la manière dont notre démocratie rentre en discussion critique avec elle-même à l’heure de la société de consommation. L’auteur souligne ainsi l’importance de la spectacularisation et de la médiatisation du mouvement de 1996 (l’analyse invoque parfois Braudillard et Lipovetsky) et dessine l’émergence d’un humanisme compassionnel.

La thèse de Blin est donc qu’on passe généralement d’une revendication fondée sur l’image du travailleur immigré à une demande de reconnaissance individuelle, conforme à l’humanisme compassionnel et à l’idéologie des droits de l’homme qui marque le passage des années soixante-dix aux années quatre-vingt-dix.

De quoi d’autre était-il question si ce n’est de l’évolution dans un régime de pensée, trouvant à s’alimenter dans la dramaturgie médiatique d’une guerre des faibles relisant les rapports politiques au prisme de la séduction, et les invitant à répondre devant les tribunaux du droit et de la morale ? La chaude palette ainsi composée dessinait une harmonie de tons où se côtoyaient vivacité des émotions, dispositifs de conquête d’une universalité morale puisant dans les images de la meurtrissure publique, valeurs ne pouvant éclater aux yeux de tous que par la grâce du génie spectaculaire-humanitaire du mouvement, puisque, chacun devrait le savoir, "se mobiliser, c’est paraître". (p. 139-140).

L’ambiguïté de cette mise en scène apparaît tout entière lorsque Blin remarque que la mise en spectacle de la revendication croise seulement partiellement les individus effectivement réunis à l’Église Saint-Bernard : la revendication s’est en effet constituée autour du rejet des « lois Pasqua ». Or 50% des immigrés concernés étaient en réalité des célibataires qui s’étaient déjà vus refuser une demande de droit d’asile et donc qui, en théorie, n’étaient pas les victimes des lois Pasqua mais bien d’une politique de fermeture des frontières menée tant par la gauche que par la droite. La médiatisation recouvre ainsi de manière à la fois habile et hypocrite quelque chose qui relève du malaise profond de l’attitude à l’égard des étrangers dont on craint qu’ils ne viennent menacer les emplois français.

Autrement dit, la seconde partie permet à l’auteur de révéler une « rupture évidente entre les luttes d’immigrés des années 1970, et celles des années 1980 jusqu’à nos jours, puisqu’elles n’affichent plus le désir de fonder une communauté d’émancipation entre Français et immigrés, solidaires dans leur identité d’exploités, mais la défense de personnes détentrices de droits humains » (p. 168).

Ce qui s’esquisse ici, c’est une thèse que Thierry Blin expose plus complètement et de manière plus franchement critique dans la deuxième partie : la manière dont la lutte des « sans-papiers » est venu supplanter les mouvements de travailleurs immigrés traduit l’abandon de l’analyse structurelle en termes de lutte politique pour la justice sociale, au profit d’une analyse morale en termes de reconnaissance des individus.

Ainsi, dans la troisième partie, Thierry Blin brosse à grands traits le tableau d’une évolution philosophie et politique de fond qui conduit du paradigme de la lutte des classes, sur fond d’analyse économique de l’exploitation des travailleurs (immigrés ou pas), au paradigme de la lutte pour la reconnaissance et de la célébration de la diversité culturelle. L’auteur ne ménage pas ses sarcasmes contre ce qu’il présente comme une dilution du problème politique de l’exploitation économique dans la morale individualiste.

Le progrès, porté par des acteurs trans-classistes, se penserait en termes de reconnaissance morale, là où il relevait autrefois de l’idée de justice sociale. Les identités contre les classes, les dominations contre l’exploitation. En un mot, notre temps renverrait à des luttes post-socialistes puisque les choeurs de la reconnaissance ne posent plus la question de la redistribution (p. 188).

Je ne suis pas du tout sûre que Honneth ou Walzer méritent les critiques cinglantes de Blin. Ce dernier reproche au paradigme de la reconnaissance ou aux théories du multiculturalisme leur absence de tranchant, leur manque de prise sur les structures politiques et économiques. Il note ainsi :
Face à l’intense arborescence des désirs de reconnaissance, il faudrait pourtant pouvoir débusquer la boussole suffisamment efficace pour indiquer un cap, un critère normatif, permettant de trancher. Faute de semblable critère, l’apôtre des luttes pour la reconnaissance et autre société plurielle est condamné à être l’intellectuel organique de la concurrence des victimes, du carnaval des méprisés, à produire quelque roman social imaginaire ne mettant en scène que les sympathiques héros des minorités fréquentables, l’idéal d’élargissement généralisé des reconnaissances réciproques en restant quant à lui au stade du candide fantasme recyclé de la réconciliation du réel et du rationnel. (p. 197)

Mais je ne crois pas que le paradigme de la reconnaissance ou du multiculturalisme empêchent une analyse en termes d’exploitation et de justice politique. Certains auteurs, comme Emmanuel Renault par exemple, s’emploient précisément à articuler la théorie d’Honneth avec une relecture des concepts d’exploitation ou d’aliénation. Je ne crois pas qu’ils soient coupables de la naïveté structurelle que semble attaquer Blin et qu’ils développent leurs théories « sans jamais égratigner les structures sociales » (p. 198).

De même, je regrette que l’auteur passe rapidement sur certaines des conséquences de ses thèses. Il souligne ainsi que la libre circulation des personnes est souvent un instrument dans les mains d’un système économique qui reproduit l’oppression, et il est difficile de lui donner tort sur ce point. En revanche, il est beaucoup plus difficile de savoir quelle conclusion en tirer en termes de politiques migratoires : s’il est clair que libre circulation des personnes et instruments de lutte contre l’exploitation économique font souvent un mélange détonant, on ne peut pas non plus rester sourd devant les exigences morales de chacun de ces individus.
Je suis donc également perplexe devant la critique implicite de la « moralisation » du problème que suggère Blin : je suis entièrement d’accord avec lui pour dire que transformer un problème politique en problème moral est souvent une stratégie tristement efficace pour maquiller une structure d’oppression en dilemme privé. Pourtant, cela ne doit pas empêcher de reconnaître que certains problèmes politiques sont aussi des problèmes moraux. Il me semble même que c’est précisément la superposition inévitable des registres politique et moral qui fait toute la difficulté de la question de l’immigration actuelle.

En un mot, si je trouve parfois l’auteur excessif dans ses critiques et allusif quant à ses propres conclusions, la lecture de l’ouvrage est à la fois stimulante et utile. Dans un contexte de changements économiques rapides et d’inégalités mondiales criantes, les bonnes grilles de lecture pour répondre aux figures contemporaines de l’immigration sont à inventer : les points de suspension sur lequel se termine l’ouvrage en sont un bon symbole.

Une critique de Solange Chavel

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