Grégoire Chamayou

Les corps vils, Expérimenter sur les êtres humains aux XVIIIe et XIXe siècles

Une critique de Raphaëlle Théry

Thèmes : Bioéthique | Santé

Date de parution : 30 octobre 2010

Editeur : Le Découverte
Collection : Les Empêcheurs de penser en rond
Année : 2008
ISBN-10 : 2707156469
Nb. de pages : 422 pages
Prix : 24,50 euros.

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Gargantua nous avait enseigné que « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Grégoire Chamayou complète l’adage en montrant comment la science (médicale) a aussi ruiné les corps. Dans son dernier livre, Les Corps vils, il examine un pan de l’histoire jusque là méconnu : l’histoire des sujets de l’expérience, « corps vils » au contact desquels la médecine a pu se transformer, passant du statut d’art empirique à celui de science expérimentale. L’enquête prend pour point de départ l’inoculation de la variole par Lady Montagu en 1720, et se clôt avec l’avènement de la notion de consentement et les prémisses de la contractualisation de l’expérimentation à partir des propositions de Bongrand en 1905.
La méthode est directement inspirée de celle de Foucault dans La Naissance de la Clinique ou encore Surveiller et punir, et s’appuie sur différents types de discours, philosophique, médical, ou encore politique. L’auteur cherche à exhumer les « documents de barbarie », témoins et face cachée, selon lui, de toute entreprise scientifique. Cette paternité foucaldienne se double d’une ligne d’analyse marxiste, qui s’appuie sur la « question centrale de la distribution sociale des risques », interrogeant les conditions sociales de production de la science médicale.
Le dilemme est le suivant : pour progresser, la médecine a besoin de corps, d’une chair à expérimentation ; mais cette utilisation des corps n’est pas sans poser de problèmes éthiques, et requiert des justifications idéologiques. Historiquement, soutient l’auteur, la réponse à ce dilemme a été la formulation de la question : « Sur qui expérimenter ? », avant celle, plus abstraite et fondamentale, du droit à expérimenter sur les corps. La thèse de l’auteur est que

la solution historiquement dominante au problème classique de l’experimentum pericolosum tel que posé par Hippocrate, fut de faire peser les dangers de l’expérimentation sur certaines catégories de sujets à l’exclusion des autres, ce traitement différentiel se justifiant de façon plus ou moins assumée par la thèse de leur moindre valeur, et par le fait de leur infériorisation et de leur exclusion (p. 14).

Le point fondamental est le processus de l’avilissement des corps – brutalisation des corps par la science, mais encore avilissement idéologique de ces corps au travers des discours de justification de l’expérimentation.
Si la thématique traditionnelle des rapports entre science et morale et plus précisément les modes de justification éthique de l’expérience scientifique fournit la toile de fond des Corps vils, les interrogations de l’ouvrage sont aussi de nature épistémologique (analyse des modifications historiques du concept d’expérience), et « technopolitiques » (explication des mécanismes politiques sous-jacents aux processus d’expérimentation).
L’ouvrage entrelace deux trames : une première, qui occupe les 5 premiers chapitres et le chapitre final, celle des « techniques d’acquisition des corps », c’est-à-dire les mécanismes par lesquels la science obtient les corps qui feront l’objet d’une expérience ; une deuxième, plus présente dans les chapitres 6 à 10, qui constitue une « histoire épistémologique des dispositifs expérimentaux » (p. 15).

1. Acquisition des corps

Comment la science médicale se procure-t-elle des corps ? Sur quels corps met-elle la main ? Et comment les transforme-t-elle ?
La locution latine fiat expermintum in corpore vili (« qu’on fasse l’expérience sur un corps vil ») dessine les frontières du territoire d’acquisition possible des sujets d’expérience : droit d’expérimenter il y a, mais à condition de dresser une catégorie différentielle des corps. On a là un principe ambigu, qui peut être envisagé tantôt comme une restriction au droit d’expérimenter sur des corps, et comme la marque d’une gêne morale à y procéder, tantôt comme un blanc-seing pour l’expérimentation, une fois définie la catégorie desdits corps. Pour l’auteur, ce principe a guidé l’expérimentation médicale, et c’est autour de lui que se cristallisent trois arguments :

1) les corps vils sont vis-à-vis de l’expérimentateur et de la société dans un rapport de domination et d’exploitation. Bagnards, forçats, prostituées, esclaves ou miséreux, autant de proies faciles pour une médecine qui progresse en s’appuyant sur l’exclusion et l’infériorité sociale de certains individus.
2) à ce peu de valeur sociale « objective » s’ajoute un procédé d’avilissement des corps, caractérisé comme « dégradation matérielle et symbolique » de ces derniers. Ce processus, pour emprunter le vocabulaire du droit pénal, comprend un élément matériel : la dégradation effective des corps, et un élément intentionnel : l’intention réelle des médecins d’avilir ces mêmes corps.
3) en retour le concept d’avilissement est employé en un sens polémique par l’auteur pour dénoncer les discours auto-justificateurs permettant à l’institution médicale de s’exempter de tout blâme moral concernant ses pratiques.

Regardons donc de plus près les trois grandes catégories de corps vils tels qu’elles se dégagent de l’analyse : corps vils par technique d’acquisition péno-carcérale (condamnés), corps vils par technique d’acquisition sociale (pauvres), corps vils par technique d’acquisition scientifico-raciale (les esclaves ou les indigènes de la colonisation).

L’appropriation médicale des corps des condamnés pour l’expérimentation est celle qui fait l’objet de l’examen le développé dans l’ouvrage – l’auteur lui consacre l’intégralité des deux premiers chapitres. Les condamnés ont en effet fourni à la médecine un stock sans pareil de corps. Très tôt, les corps des suppliciés sont récupérés par les médecins (de façon plus ou moins irrégulière, jusqu’à l’établissement au XVIIIe siècle du monopole légal de la Faculté de Médecine sur les cadavres des condamnés), bien que la dissection des ces corps fût initialement marquée d’un sceau d’infamie. Expériences sur les morts, mais aussi et surtout sur les vivants : en témoignent les expérimentations sur la digestion menées par Claude Bernard lors du dernier repas des condamnés, pour analyser la glycogénie du foie.
L’expérimentation sur les condamnés fait l’objet de quatre types de justification. Une justification appuyée sur le statut moral du condamné, d’abord : la pratique douteuse de l’expérience se trouve validée par l’ignominie attachée au criminel. Ainsi, à l’inhumanité de l’expérience répondra celle du criminel. Justification fonctionnelle, ensuite : l’expérience apparaît comme la condition possible du rachat du condamné. L’expérience devient alors le terme d’un opération de conversion : conversion morale du condamné, conversion de la peine en expérience. C’est ce que montre l’anecdote de l’archer de Meudon dans laquelle le condamné se trouve rédimé par l’offrande de son corps à la science, rappelant par là la pratique de l’ordalie médiévale. Cet argument s’articule directement aux justifications utilitaristes de la peine, comme chez Maupertuis, pour qui « un homme n’est rien, comparé à l’espace humaine ; un criminel est encore moins que rien ». Si le condamné est destiné à périr de sa peine, autant maximiser l’utilité de la peine au profit de la communauté en risquant sa vie pour asseoir le progrès médical. Cette justification suppose une conception holiste de la société, qui autorise le sacrifice de quelques uns au nom du salut de la société dans son entier. La dernière justification repose sur le statut politique du condamné à mort, à partir des analyses fichtéennes : le condamné à mort est déjà mort d’une mort civile, et dépouillé de sa personnalité juridique.
Dans cette première forme de « technique d’acquisition » rentre en jeu une triade d’acteurs : le souverain, le médecin et le condamné. Le premier délègue au deuxième son autorité concernant le droit de vie et de mort, le deuxième se voit investi d’un pouvoir pénal qui l’allie au premier, tandis que le troisième sert de doublure au corps du souverain, puis à la population dans son entier. Ce modèle triadique est caractérisé par l’auteur comme celui du « fait du prince ».

Le deuxième mode d’acquisition des corps traduit une polarisation sociale croissante de la problématique de l’expérimentation sur l’homme. Ce sont non plus seulement les condamnés, mais plus généralement les indigents, les enfants, les infirmes et les prostituées qui vont faire la cible de l’appétit des médecins. L’élément central d’un point de vue historique, décrit dans le quatrième chapitre, est la transformation de l’hôpital (dont la vocation première était l’assistance publique) en institution médicale : c’est là que les apprentis médecins trouveront les corps grâce auxquels perfectionner leur art.
Encore une fois, du point de vue des justifications on retrouve le schéma utilitaro-politique (le droit de risquer la vie des sujets s’appuie sur un calcul des risques dont Bentham fut un des plus fameux représentants), qui s’adosse à une conception statutaire du pauvre comme dépossédé à l’extrême puisqu’il ne s’appartient même plus.
Le modèle n’est plus celui du « fait du prince », mais celui de la dette sociale. Grégoire Chamayou réinvestit le concept foucaldien de « contrat d’assistance » entre la société et le pauvre par lequel s’opère l’appropriation corporelle du pauvre par la médecine, pauvre dont le corps devient « un bien public exploitable et appropriable » (p. 163). La clinique figure alors comme « dispositif de contrainte par corps pour des débiteurs insolvables » (p. 178). C’est une médecine de classe qui se dessine ici, puisque la connaissance acquise aux dépens des pauvres bénéficiera d’abord aux plus riches. Ce modèle contractuel traduit une certaine émancipation vis-à-vis de l’autorité politique, sans que pour autant la volonté des patients rentre en jeu : semi-contrat, ou plutôt simulacre de contrat, qui tient davantage de la justification ad hoc que de la prise en compte des volontés individuelles.

La troisième technique d’acquisition correspond à un modèle que l’on peut caractériser de politico-racial et a pour cadre « l’expérimentalisation coloniale » (p. 341 sq).
Elle se caractérise d’abord par l’extériorité sociale des sujets de l’expérimentation (esclaves, indigènes dans les camps d’internement coloniaux), la distance géographique permettant d’assurer un secret relatif à ces pratiques. À cela s’ajoute une extériorité médicale : les sujets de l’expérimentation ne sont pas concernés par les visées thérapeutiques de la médecine. Qu’on cherche à tester le sang des noirs pour le différencier de celui des blancs, qu’on mène des expériences anthropographiques sur les indigènes, qu’on cherche à constituer une « médecine coloniale » au seul bénéfice des européens, dans tous ces cas le sujet de l’expérience est utilisé contre son intérêt, sans bénéfice possible, ce qui constitue une nouveauté par rapport au deux modèles précédents.
Insérée dans une visée directement politique, assise sur l’expansionnisme impérialiste, cette troisième technique d’acquisition nous donne à voir les sujets de l’expérience dans leur plus grand dénuement vis-à-vis d’un pouvoir médical étroitement associé au pouvoir colonial. Clore l’ouvrage sur leur cas est doublement stratégique de la part de l’auteur : c’est porter à son paroxysme le scandale moral des expérimentations médicales, à travers un processus de dramatisation progressive ; c’est aussi inscrire l’ouvrage dans la noire postérité des atrocités de la médecine au XXe siècle.

L’auteur montre de façon très intéressante comment la production de ces modèles conduit toujours à une sorte de tension. En effet, la justification des expériences médicales passe par la constitution de discours visant à différencier les sujets d’un point de vue éthique. Mais en retour, ces mêmes expériences supposent une continuité biologique des corps, fondamentale pour la méthode analogique en médecine : la possibilité de transposer les expériences des corps vils aux corps nobles suppose qu’ils ont quelque chose en commun. C’est là qu’intervient l’argument de l’auteur : la différence entre les corps est en fait une pure construction, les corps ne sont vils que parce qu’avilis par la médecine.

2. Ethique et expérimentation

Les techniques d’acquisition des corps constituent la première trame de l’ouvrage. Mais il faut les analyser à la lumière de la seconde : la modification du concept d’expérience médicale. Cette deuxième trame noue épistémologie et éthique, en liant la modification du concept d’expérience à la tension entre deux exigences de la médecine : celle d’un accroissement des connaissances, et celle, éthique, du respect des corps. Chamayou s’attache à montrer que la seconde a souvent été sacrifiée à la première, et que les principes éthiques de la médecine ne se sont dégagés que péniblement, et de façon empirique, au cours de l’histoire de l’expérimentation.

Dans le processus historique de transformation de l’art médical en science médical, il faut retenir quatre jalons.
L’introduction du procédé de l’inoculation et la massification de l’expérience. L’exemple des condamnés montre bien que l’expérimentation n’est à ses débuts possible que de façon sporadique, et comment le médecin est tributaire de l’occasion. L’expérience de l’inoculation de la variole au XVIIe siècle marque un renversement notable : le médecin ne se contente plus de saisir les opportunités mais intervient activement, tandis que son champ d’expérimentation se trouve considérablement élargi. À la conversion au cas par cas du châtiment en expérience succède un mode d’expérimentation dont la taille et les objectifs politiques sont sans précédent, rendant possible l’avènement d’une « arithmétique médicale » (p. 113). Les corps vils qui n’étaient alors que la doublure du prince peuvent devenir la doublure d’une population entière, dessinant une problématique globale de gestion des populations. L’enjeu éthique de l’expérience se focalise alors sur la notion de droit au risque. En retour, l’expérimentation de masse donne jour à des réflexions, comme celle de Marcus Herz, sur la nécessité de rationaliser les expériences par opposition au mode « sauvage » de l’expérimentation.

La naissance de la clinique et la systématisation de la prudence. L’hôpital et ses patients fournissent des conditions inédites à l’éducation des jeunes médecins, éducation qui s’appuie sur une pratique et une observation régulières. La clinique constitue ainsi une rupture avec les « anciens modes d’expérimentation incontrôlés pratiqués par les médecins dans les anciens hôpitaux » (p. 186). Voilà qui permet l’avènement de la figure morale du médecin d’hôpital. Expérience méthodique, raisonnable, appuyée sur le principe de l’analogie, la classification des maladies, inscription dans la continuité du soin, autant d’éléments qui semblent garantir les progrès éthiques et scientifiques de la thérapeutique, en dépit du soupçon persistant de l’utilisation des malades de l’hôpital comme simple chair à expérimentation. C’est dans ce cadre que naissent les premières réflexions systématiques sur un droit à l’essai et les prémisses de la déontologie médicale moderne, dont la prudence constitue la qualité centrale. Codification méthodologique et encadrement officiel de l’expérience en seront les deux piliers.

La constitution de la médecine expérimentale comme crise éthique de la médecine. La conversion de la médecine en science expérimentale, au milieu du XIXe siècle marque un tournant majeur. Expérimentale, c’est-à-dire méthodique, procédurale et codifiée, la médecine vise d’abord les effets physiologiques. Pour s’affirmer comme telle, elle doit combattre les médecines concurrentes, à coup de tests en aveugle et de placebos. La médecine expérimentale tente de concilier deux traditions, celle de l’essai thérapeutique, et celle de l’expérimentation des sciences naturelles, en fondant le premier sur la seconde. Ce jalon de l’histoire de la médecine est majeur car il conduit à redéfinir les problèmes de l’éthique médicale. Mais le rêve d’une genèse naturelle de l’éthique à partir de la rigueur de la méthode scientifique est vite brisé, et laisse place aux problèmes spécifiques posés par l’expérimentation pathologique. Celle-ci en effet rentre en contradiction avec le devoir premier du médecin de guérir son patient, de ne pas lui nuire – ce dont les médecins qui inoculaient la syphilis à des enfants pouvaient difficilement arguer. Enfin, loin de réguler et de réduire le champ de l’expérimentation sur l’homme, l’expérimentalisation de la médecine a rendu plus que jamais nécessaires les expériences sur l’homme : le médecin reproduit des phénomènes fortuits pour les convertir en expériences actives contrôlables de bout en bout, sans porter de regard critique sur ses propres pratiques.

L’avènement du consentement en médecine. Un trait persistant de l’histoire que restitue Chamayou est l’absence de la notion de consentement chez les sujets de l’expérience. Or, cette notion juridique centrale du droit moderne est un outil fondamental pour garantir la validité des conventions. Cette absence s’explique par de nombreux facteurs : le peu de poids de l’individu face à la société, l’ignorance des sujets de l’expérimentation et leur situation de dépendance sociale, le paternalisme médical mettant en avant l’ « intérêt objectif » des patients aux dépens de leur capacité de choix. Le consentement permet la protection tant du sujet expérimental que du médecin ; pourtant, selon l’auteur, son oblitération été délibérée de la part du pouvoir médical, car le respect de la volonté du patient aurait restreint considérablement le stock des corps disponibles. Avec les propositions du docteur Bongrand, à l’aube du XXe siècle, se dessine une possible contractualisation réelle de l’expérience, condition de l’avènement d’une nouvelle ère de l’expérimentation, et c’est sur ce point que se clôt chronologiquement l’ouvrage.

Le livre de Chamayou est à la fois riche, exigeant et passionnant, tant par les analyses philosophiques qu’il mobilise que les épisodes historiques qu’il restitue ; le lecteur pourra cependant émettre quelques réserves à son encontre.
La première tient à la méthode utilisée par l’auteur : outre certains tics de langage foucaldiens assez irritants, on peut être dérouté par la posture de l’auteur. Si Les Corps vils s’attache d’abord à décrire des pratiques, l’ouvrage est néanmoins animé d’une forte visée polémique, dirigée à la fois contre l’histoire des sciences française, qui d’après lui a conduit à oblitérer les conditions sociales de production de la science (sa dimension « pratique », au sens marxiste du terme [p. 385]), et contre un certain rapport éthique à l’expérimentation défini par un concept abstrait du sujet moral « invisibilisant les rapports sociaux » (ibid.). Or, si l’auteur refuse d’opérer une critique à partir de valeurs transcendantes ou de principes abstraits, c’est parce qu’il soupçonne tout principe éthique de dissimuler des rapports sociaux de domination. On voit mal pourtant comment la critique proprement éthique de l’expérimentation pourrait se mener seulement à partir des rapports sociaux qu’elle trahit. En somme, sa méfiance vis-à-vis des principes conduit l’auteur à rendre problématique toute fondation éthique principielle de l’expérimentation : critique des pratiques pour leur absence de principes, critiques des principes pour la dissimulation des pratiques qu’elle opère. C’est notamment au nom de cet argument que Chamayou fait de la neutralité scientifique une construction hypocrite ou aveugle, traduisant l’aveuglement des médecins sur leurs propres pratiques. C’est ce qui rend à nos yeux la visée polémique de l’ouvrage inaboutie.
La deuxième critique concerne l’élément intentionnel des crimes de la médecine : Chamayou se propose de révéler la face cachée de l’histoire, mais on doit se demander quelle portée donner à celle-ci. La critique porte-t-elle sur des usages abusifs de l’expérimentation ou sur l’expérimentation en tant que telle ? La médecine s’est-elle seulement appuyée sur la domination sociale existante ou l’a-t-elle consciemment aménagée ? L’auteur penche sans doute pour la deuxième hypothèse. S’il rappelle que l’attitude des médecins n’a pas été univoque, et évoque la figure d’un Chomel, d’un Herz ou d’un Delpech, le lecteur reste sous l’impression d’une sévérité globale et d’une sorte de tribunal de l’histoire dont certains héros ne ressortent pas indemmes. Ainsi on apprend que Pasteur a pu expérimenter son vaccin contre la rage sur des condamnés à mort brésiliens, ou encore que Koch menait des expérimentations sur la maladie du sommeil en administrant de l’arsenic à des indigènes africains. Pour appuyer le propos, il aurait été bienvenu d’introduire une approche chiffrée, sans quoi le choix des textes paraît biaisé ou incomplet. Quant au lien entre expérience et avilissement des corps, l’auteur semble passer insensiblement de l’argument selon lequel il y a eu un lien historique indéniable entre expérience et avilissement de certains corps à celui d’un lien analytique entre expérience et avilissement. De ce point de vue, les exemples de l’autoexpérimentation ou de la médecine militaire paraissent analysés de façon univoque : pourquoi poser que le médecin avilit son propre corps en l’examinant ? Ces exemples sembleraient plutôt conduire à nuancer la thèse de l’avilissement par l’expérience. Parfois l’auteur donne l’impression de céder à une pétition de principe : les corps sont avilis par l’expérience, parce que l’expérience avilit les corps.
Enfin on regrettera que la notion de consentement n’ait pas fait l’objet d’un examen plus poussé, notamment en ce qui concerne ses implications normatives pour la médecine. Cette notion est aujourd’hui considérée comme un pivot de l’éthique médicale, comme en témoigne son inscription juridique avec la loi Huriet Sérusclat de 1988 (affirmant que le consentement libre et éclairé est une protection juridique pour les personnes). On ne sait pas à l’issue de l’ouvrage si cette notion pourrait servir de fondement authentique à une expérience médicale éthique, car elle paraît grevée d’un soupçon : celle de servir de masque nouveau à l’exploitation sociale dont la médecine serait par essence complice.

Une critique de Raphaëlle Théry

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