Laurent Bonelli

La France a peur. Une histoire sociale de l’insécurité

Une critique de Raphaëlle Théry

Date de parution : 10 décembre 2010

Editeur : La Découverte
Année : 2010
ISBN : 978-2-7071-6503-9
Nb. de pages : 422 pages
Prix : 12,50 euros.

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L’ordre, fonction sociale de l’État

« Nous n’accepterons pas que l’insécurité devienne une fatalité dans notre pays ». Ce n’est pas le chef de l’Etat mais Martine Aubry qui prononçait ses mots le 17 novembre dernier au Forum des Idées du parti socialiste sur la sécurité. Et d’ajouter : « Il n’y a pas d’idéologie dans la sécurité ». C’est ce dont on pourrait douter à la lecture de l’ouvrage de Laurent Bonelli, La France a peur, une histoire sociale de l’insécurité, qui s’attache à retracer l’avènement de la sécurité comme enjeu politique, social et médiatique primordial, de la fin des années 1970 à nos jours.
L’ouvrage de Laurent Bonelli, qui consiste en une analyse de cette « doxa sécuritaire », repose sur trois thèses :
1° L’ « insécurité » est le fruit d’une construction rendue possible à la fois par des modifications sociales profondes et une pluralité de discours convergents. Son analyse suppose donc qu’on en révèle la généalogie. Or d’après l’auteur,

« le succès de cette représentation commune n’est pas une conséquence mécanique et inévitable d’une flambée de la petite délinquance invoquée régulièrement (…). La délinquance comme la violence ne constituent pas des catégories immuables et naturelles mais résultent de processus sociaux de définition » (p. 7).
L. Bonelli s’inscrit contre toute tentative de « réification » (p. 15) de l’insécurité, qui en oblitèrerait les conditions de production. Le thème de l’ouvrage est donc non l’ensemble de faits rassemblés sous le label insécurité, mais l’histoire du concept lui-même.
2° L’insécurité doit en conséquence être appréhendée de façon globale, en croisant et confrontant différents types de discours (social, politique, médiatique, policier, administratif…). Cette exigence d’une méthodologie holiste traverse l’ensemble de l’ouvrage :
« ce n’est pas en analysant les opinions individuelles données en soi qu’on peut se donner le moyen de les comprendre mais en les resituant dans l’espace des relations qui leur donnent sens » (p. 3) [1].
3° Ces discours sont rattachés à une évolution profonde de la société. La thèse centrale de l’ouvrage est que l’avènement de l’insécurité est à relier au passage d’une « société salariale », selon les termes de R.Castel, à une société « postfordiste », et qu’elle en reflète les mutations : désagrégation de l’Etat social, précarisation de certaines franges de la population, et ascension de l’insécurité forment un tout cohérent.

La célèbre formule « La France a peur », que Roger Gicquel prononçait en ouverture du journal de TF1 en 1976 donne son titre et son point de départ à l’ouvrage, qui s’achève sur les préparatifs de la campagne présidentielle de 2007. Dans cette temporalité large, une périodisation plus courte fait l’objet d’un examen approfondi : les mutations profondes du rapport au thème de l’insécurité dans les années 1980-2000, avec la mise en place des Contrats locaux de Sécurité par le gouvernement Jospin à la suite du colloque de Villepinte. Véritable « somme » sur le sujet, l’ouvrage rassemble analyses de terrain (Créteil et Toulouse), comptes-rendus institutionnels, entretiens, portraits et analyses historiques large. L’ouvrage suit un plan tripartie : genèse (chapitres I et II, discours (chapitres III à V), et fonctionnement de l’insécurité (chapitres VI et VII). Nous en rendrons compte ici en deux temps : généalogie et mise en œuvre de l’insécurité, et « acteurs » de l’insécurité, c’est-à-dire les groupes qui contribuent à la mise en place de ce thème dans la société.

Généalogie de l’insécurité

Lors de la campagne présidentielle 2007, le thème de l’insécurité semble avoir disparu des débats. Signe qu’il n’était qu’une mode passagère ? Bien au contraire, nous dit L. Bonelli : son caractère tacite révèle que l’insécurité est devenue une évidence qui constitue la toile de fond du paysage politique. C’est la généalogie de ce « ça va de soi » (p. 6) dont il faut alors rendre compte : comment un thème absent des débats politiques en vient à occuper le devant de la scène jusqu’à en évincer tout autre concurrent potentiel pour devenir enfin un élément de sens commun ?

Société postfordiste et nouvelles « classes dangereuses » La montée du thème de l’insécurité a pour toile de fond les transformations qui ont affecté les quartiers et les milieux populaires à partir de la fin des années 70. Comme l’auteur le souligne, excluant tout déterminisme de son propos, elles en sont la condition de possibilité et non la cause unique.
L’insécurité a pour cartographie celle des quartiers urbains populaires, bientôt appelés « quartiers sensibles » et renommés sous des acronymes pudiques : ZUP, ZUS, DSQ… Avec les bouleversements démographiques (gonflement sans précédent de la population française, notamment de sa population immigrée), géographiques (exode rural massif) et sociaux (développement d’une nouvelle forme de capitalisme) de l’après guerre, ils attirent rapidement l’attention des milieux administratif et politique. Nombre de logements sont en effets vétustes, insalubres, surpeuplés : il faut construire vite, et beaucoup. En réponse à ce problème, les « grands ensembles », issus d’ambitieuses politiques de la ville, opèrent une concentration spatiale sans précédent des classes populaires, encore qu’à leurs débuts ils se caractérisent par une relative mixité sociale.
Mais le sentiment de polarisation de leurs habitants vis-à-vis du reste de la société française s’accentue dans les années 80, avec le départ des franges les plus aisées qui accèdent à la propriété pavillonaire, et l’arrivée des familles immigrées les plus pauvres, appelées par les bailleurs afin de combler un parc immobilier désormais partiellement vacant. L’auteur replace la problématique de l’insécurité dans le contexte des tensions et des compétitions qui affectent les habitants de ces quartiers. De nouvelles hiérarchies et distinctions apparaissent, accentuant les replis communautaires. Démographie familiale, chômage, réussite scolaire des enfants sont autant de points de crispation qui marquent la coupure entre « ouvriers pavillonaires » et « captifs des cités » (p. 46). Les nouveaux venus des banlieues, considérés comme des intrus, font l’objet d’une forte stigmatisation morale et sociale.
Pourtant, on assiste progressivement à l’ « affaiblissement de la domination des établis sur les marginaux » (p. 49). Ces populations sont frappées de plein fouet par le chômage et la disparition progressive de la culture ouvrière, qui déstabilisent les mécanismes d’autoreprésentation de classe. Les grands ensembles deviennent alors synonymes de précarité et d’immigration pauvre, la couleur de peau faisant office de marqueur social immédiat. Dépossédées de leur fierté ouvrière, elles voient leur mode de vie, leurs repères et leurs représentations bouleversés, ce qui rend d’autant plus difficile l’élaboration de normes et l’exercice de l’autorité sur les jeunes. Les indisciplines juvéniles, qui étaient naguère vues d’un œil relativement indulgent, et canalisées par l’entrée à l’atelier, changent de dimension et de signification. La massification de l’enseignement secondaire et la segmentation sociale qu’elle produit en constitue un facteur important : tandis que la croyance à l’ascension sociale par l’école fait peu à peu figure d’illusion, et en l’absence d’affiliation possible au monde ouvrier, certains se tournent vers le « bizness », vecteur de réhabilitation économique et sociale. La délinquance juvénile doit donc se lire à l’aune des changements sociaux qu’elle reflète, avec l’allongement de fait du temps de la jeunesse et en particulier l’apparition de « jeunes à perpétuité » (p. 65), dont les normes rentrent violemment en conflit avec le reste de la société.

Petite histoire de l’ « insécurité » Comment l’« insécurité » est-elle devenue le thème privilégié d’une doxa unanime, au point de renverser les dichotomies politiques classiques ?
Deux temps forts marquent l’entrée en scène de l’insécurité : le rapport Peyreffitte en 1977, première tentative d’approche globale de la question, constatant que « la violence s’est installée au cœur de la cité » et mettant en lumière un « nouveau sentiment d’insécurité » (p. 74), et les rodéos automobiles de Vénissieux et des Minguettes, à l’été 1981. Ils consacrent le passage de la délinquance, apanage jusqu’alors des sphères judiciaire et policière, à l’insécurité, dont l’appropriation politique est rendue possible par son inscription dans l’opinon publique. C’est ce que résume L. Bonelli sous l’équation suivante : « Insécurité = délinquance + sentiment d’insécurité » (p. 75).
Impulsé par des élites politiques désireuses de réformer et de moderniser l’État par la rationalisation de ses services, le traitement de l’insécurité est d’abord annexé aux politiques de la ville, à titre de chantier périphérique. Il répond à des logiques ciblées appliquées à des territoires précis, dans le cadre d’une décentralisation de l’action publique. La Commission des maires sur la sécurité, crée en 1982, et le Conseil national de prévention de la délinquance formé en 1985 en sont deux exemples. En leur sein, des élus locaux s’attachent à prévenir la délinquance sur le terrain et à réguler les rapports sociaux. Cette première étape est fondamentale en ce qu’elle conduit à la formulation nouvelle d’un « sens commun de la sécurité » (p. 288), qui politise la prévention de la délinquance. Mais l’insécurité ne connaît pas encore son heure de gloire, et le manque d’intérêt qu’elle suscite dans les franges les plus centrales du gouvernement explique en grande partie l’échec de ces politiques, dotées de moyens insuffisants pour leur réalisation. Les émeutes de Vaulx-en-Velin en 90 viennent sonner le glas de cette approche, et sont lues par les adversaires de cette politique comme la sanction symbolique de son échec.
La deuxième étape se caractérise par le changement de nature du discours sur la sécurité consécutif à cet échec, et l’appropriation du thème par le Parti Socialiste. Alors que dans un premier temps, l’insécurité était traitée en relation avec ses causes sociales, apparaît une nouvelle approche qui individualise et moralise le problème. On peut y voir l’influence des théories anglo-saxonnes de la « dualisation sociale » qui consistent à déparer délinquance et condition sociale, en posant qu’il y a de « bons » et de « mauvais pauvres » (p. 103) et que la délinquance est avant tout l’objet d’un choix individuel. L’analyse des comportements prime celle des facteurs sociaux, et fait de la délinquance l’objet d’une responsabilité individuelle exclusive. La victoire de cette approche coïncide avec la victoire de la droite en 1993, appuyée sur le triptyque « Sécurité, Contrôle de l’immigration et développement économique » (p. 98). La constatation d’un malaise social, rapidement relayée par les médias, s’assortit de stéréotypes sur les banlieues. La prévention de la délinquance, qui n’était qu’un des volets de la politique de la ville, devient la préoccupation centrale en matière de politique urbaine.
Plus étonnante est l’adoption de cette approche libérale de l’insécurité par le parti socialiste, et consacrée par son aggiornamento idéologique en 1995 lorsque Lionel Jospin en fait un thème explicite de sa campagne, et par le colloque de Villepinte en 1997, qui assigne à la sécurité la place de deuxième priorité gouvernementale après l’emploi. Républicanisé, le thème de la sécurité l’est par la référence au droit à la « sûreté » de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Suivant les conclusions du rapport de Daniel Vaillant, le colloque fait figure de manifeste de cette nouvelle pensée de la sécurité. Renforcement de la répression policière et pénale des indisciplines juvénile, réforme du service public de la sécurité, notamment au travers de « contrats locaux de sécurité », droit des victimes, en sont les trois piliers.
Les années 1990 se caractérisent par la consécration du thème de l’insécurité dans la société française, et par un renforcement de la répression des délinquances juvéniles. Le traitement en temps réel des procédures pénales, introduit en 1995 conduit à une mécanisation croissante du travail judiciaire. Les alternatives aux poursuites, créées en 1999 afin de désengorger les tribunaux, se soldent par la judiciarisation de comportements qui viennent gonfler les chiffres de la délinquance. Dans le même temps, les contrats locaux de sécurité, instaurés en 1997, inscrivent le traitement de l’insécurité dans une logique de partenariat et de négociation entre les différentes institutions sociales : justice, police, éducation… qui aboutit à une homogénéisation du traitement de cette question.
De cette courte histoire de l’ « insécurité, » il faut donc retenir trois points :
1) l’unification des représentations de l’insécurité et la mise en place d’une « doxa » sécuritaire.
2) l’omniprésence de ce thème : la sécurité s’impose comme la focale unique qui structure le champ de vision. Ainsi, dans une logique circulaire, les défaites politiques seront interprétées a posteriori comme des échecs en la matière. La préoccupation sécuritaire transcende les clivages politiques pour constituer l’enjeu central de la campagne présidentielle de 2002
3) sa conséquence : le resserrement du contrôle social des jeunes du fait de la définition à la baisse de la tolérance sociale, dominé par une vision policière de la répression.

Acteurs de l’insécurité

Le thème de l’insécurité a pour particularité d’être issu de la convergence de logiques différentes réunies dans des partenariats, « assurant la circulation de la doxa sécuritaire d’un espace social à l’autre comme une évidence partagée, sans que personne ne puisse en revendiquer isolément la paternité » (p. 289). Pour l’auteur, « l’insécurité n’est pas une intuition mais le résultat non pensé, non voulu et non coordonné de dynamiques et de préoccupations hétérogènes visant à restaurer des formes localisées de disciplines » (p. 8). Il entreprend alors une « déconstruction » de ce concept, excluant d’entrée de jeu l’écueil d’une définition homogène de l’insécurité, dont l’énonciation est un enjeu de lutte au sein de différents champs. Quatre groupes d’acteurs l’intéressent à ce titre : politique, médiatique, académique et policier.

La sécurité, « investissement politique » Le contexte de tension et de conflit au sein des quartiers populaires pourrait laisser penser que l’adoption de politiques sécuritaires, à la suite d’une prise de conscience par l’opinion publique d’un « problème de la sécurité », résultent d’abord d’une demande autoritaire émanant des masses. L. Bonelli s’attache à montrer que cette idée est erronée, et que la demande de sécurité vient aussi et d’abord « d’en haut ».
Les hommes politiques sont en effet dans une large mesure à l’initiative de ce processus : l’insécurité est un investissement politique rentable (p. 75), en particulier lorsque les classes populaires se détournent des urnes, phénomène d’abstention qui grève tout particulièrement les ressources électorales du parti socialiste. Ce phénomène a été, selon L.Bonelli, largement minoré dans l’analyse politique des trente dernières années, alors qu’il est la conséquence chez certaines élites politiques d’une disqualification de l’opinion populaire, considérée comme erratique et illégitime. En témoigne la sélection des doléances des habitants des quartiers sensibles par les élus selon des critères de « savoir être », qui conduisent à une sélection sociale drastique : d’un côté, les classes moyennes capables de faire accéder leur malaise au statut de revendication politique, de l’autre, les exclus de l’échange politique, considérés comme incapables de poser des normes. Cette dualité sera rapidement retraduite dans la dualité des catégories « à protéger »/ « à surveiller ». Les élus locaux deviennent de ce fait les « représentants par excellence de la communauté des établis » (p. 152). En revanche, les succès du Front National, qui se présente comme le champion incontesté de la sécurité et fait son miel du thème de la « crise de la démocratie représentative », ont focalisé toutes les attentions, à droite comme à gauche, accélérant ainsi la constitution de la sécurité en enjeu politique.
Les transformations structurelles des partis politiques ont aussi joué un rôle important dans ce processus. A droite comme à gauche, la professionnalisation de la politique accentue le poids des enjeux électoraux dans l’élaboration des doctrines partisanes, effaçant progressivement des clivages traditionnels associés au partage droite/gauche. C’est très visible pour le parti socialiste : peu à peu devenu un « parti d’élus », il est conduit à faire primer les intérêts électoraux et locaux, opérant ainsi un décrochage entre la stratégie électorale et l’idéologie traditionnelle du parti. La professionnalisation de la politique a conduit à la « gentrification » des militants, tandis que la diminution des ouvriers en leur sein conduit à une disqualification de leurs visions du monde. Nouveaux militants, nouveaux électeurs : voilà qui influe lourdement sur les thèmes adoptés par le parti. Couvre-feux, vidéosurveillance, police municipale : autant de gages donnés aux électeurs, assurant par là une nouvelle forme de clientélisme politique.
Enfin la nature locale et technique des politiques de sécurité tend à accréditer l’idée que sécurité et idéologie font deux : d’abord œuvre de réalisme politique, elles ne seraient liées à aucune conception du monde particulière. Pourtant, l’apparence universelle du thème de l’insécurité, progressivement détaché des politiques locales au terme d’une standardisation et d’une codification par la mise en commun des savoirs faire locaux, est un leurre : elle s’appuie, nous dit L.Bonelli, sur un fort « ethnocentrisme social » venant des classes les plus aisées, et sur une moralisation croissante appliquée de façon paternaliste aux plus démunis.

La sécurité au filtre des médias La sécurité devient au même moment un élément incontournable du paysage médiatique.
L’attirance des journalistes pour le sensationnel et le spectaculaire est un lieu commun rebattu. Voilà qui fait de la sécurité un sujet sur mesure pour la médiatisation, en particulier télévisée. Son traitement par ce biais sera synonyme de simplification, de manichéisme et d’émotionnalisation. La recherche de l’audience et le peu de temps imparti au traitement des questions amplifient ces phénomènes : les catégories mentales qui y sont véhiculées sont extrêmement simples (polarité ordre/désordre, « bons »/ « méchants ») et renforcent les stéréotypes existants. Sous le concept fourre-tout de « violence urbaine », on subsume un ensemble hétérogène de désordres, systématiquement associés à la jeunesse immigrée. L. Bonelli montre que sur l’ensemble des reportages télévisés consacrés à l’insécurité entre 1995 et 2002, plus de la moitié véhiculent une vision « spectaculaire ou alarmiste » ou « valorisant l’approche coercitive comme solution ». Seuls 1% des reportages correspondent à la catégorie « critique ou compréhensif » (p. 217). On ne s’étonnera dès lors pas de ce que, des services de la police judiciaire, ce soit la Brigade Anti Criminalité qui soit le plus sollicité sur le petit écran.
En revanche, dit l’auteur, la fortune de ce thème dans les émissions ou dans la presse que l’on pourrait le moins soupçonner de sensationnalisme, et son succès auprès d’un public à capital culturel et économique dominant, est radicalement nouveau. Contre toute attente, l’auteur montre que sur la même période ce sont France 2 et France 5 qui ont produit, devant TF1 (la chaîne avait été rebaptisée « TFHaine » au lendemain du premier tour en 2002, pour sa contribution supposée à la victoire lepéniste), le plus grand nombre de reportages traitant de la sécurité. L’omniprésence de ce thème dans les médias contribue à alimenter l’idée d’une augmentation exponentielle de la délinquance. Or, il y a une corrélation entre sentiment d’augmentation de la délinquance et appel plus de sévérité en matière de répression. L’autorité du traitement journalistique de la question se soutient de la référence à des « experts en sécurité » fortement médiatisées, comme Alain Bauer ou Sébastien Roché par exemple. La réceptivité du milieu politique aux représentations véhiculées par les médias en la matière s’explique pour l’auteur parentés structurelles de deux approches (tant dans les schèmes d’appréhension du monde que dans l’idée de la légitimité d’un « débat démocratique »), parenté qui favorise la circularité des analyses et l’homogénéisation des points de vue.
L’émancipation de la télévision par rapport au pouvoir politique après 1981 concourt à la dépolitisation des débats et à la moralisation du traitement de l’insécurité, aboutissant ainsi à la production de « significations prioritaires », c’est-à-dire à la « fixation d’un certain type d’interprétation et de présentation d’une question » (p. 245) [2]. Le formatage médiatique de certaines associations de « jeunes des banlieues » en témoigne. Tandis que l’association Ni Putes ni soumises accrédite (sans doute malgré elle) l’idée que la violence de genre est le monopole des cités, le mouvement « Stop la violence » lancé par Nova Magazine lisse considérablement les revendications liées à l’insécurité, oblitérant les rapports de force entre marginaux et établis dans les banlieues. En condamnant « l’ensemble des ressources physiques, langagières et d’organisation sur lesquelles peuvent s’appuyer les fractions les plus dominées des jeunesses populaires » les médias apparaissent ici comme des « agents du maintien de l’ordre social » et le relai des visions répressives développées par l’Etat. Ainsi d’après l’auteur, si la sécurité est l’affaire de tous, le monopole des justes conceptions en la matière n’en revient pas moins à ce dernier.

Science introuvable Pour Foucault, un des traits constitutifs de la rationalité étatique moderne est la production de savoirs qui sont en même temps des instruments de gouvernement des populations. Les recherches sur la délinquance et le crime sont indétachables d’une entreprise de contrôle social. S’il garde cette thèse comme arrière-plan de son analyse, Bonelli la met à jour en proposant l’analyse d’une « nouvelle configuration disciplinaire » (p. 412).
Fruit de luttes entre disciplines académiques (en particulier la médecine et le droit), le champ des recherches sur la délinquance et le crime se caractérise d’abord par son manque d’autonomie institutionnelle et son caractère éclaté. Rattaché à des institutions étatiques qui en sont les bailleurs de fond et auxquelles les chercheurs se sentent tenus par une certaine loyauté, ses orientations varient au gré des gouvernements. Autre spécificité de ce champ : l’articulation des savoirs à l’action et à la gestion, dont témoigne par exemple la création de l’Institut des Hautes Etudes sur la Sécurité Intérieure (IHESI) en 1989, censée être la figure de proue de la « pensée raisonnée de la sécurité ». Son objectif est de produire et de diffuser des savoirs à visée pratique, qui aboutiront à la création des Contrats Locaux de Sécurité en 1997, et à l’élaboration dans ce cadre d’un « guide pratique de la sécurité ».
Les conditions de sa structuration en font donc un champ poreux. D’abord, par sa perméabilité au monde politique (ainsi l’IHESI sera le premier pourvoyeur des « diagnostics de sécurité » dans le cadre des contrats locaux de sécurité). Ensuite, parce du fait de son absence de clôture académique, qui le rend aussi plus accessible, il est le théâtre de luttes de légitimité entre différents acteurs, sur la capacité à produire des savoirs sur l’insécurité. Il n’y a en effet pas de consensus sur la forme que peuvent revêtir les savoirs sur le crime : à l’idée qu’on pourrait en construire une science, s’oppose celle que seule l’empirie est possible en la matière : les policiers et leur expérience du terrain en seraient à la fois la source et les premiers bénéficiaires. Une conséquence importante de cet éclatement est l’impossible production d’une objectivité scientifique dans ce domaine du fait de l’absence de mise en rapport des chercheurs entre eux et de retour réflexif sur l’ensemble des savoirs produits. Poreux, le champ de recherches l’est aussi par son recours à l’importation de doctrines élaborées à l’étranger, comme les techniques de cartographie criminelle ou les fameuses théories de la « tolérance zéro » et de la « vitre cassée », fondées sur l’idée d’un continuum entre incivilités et grande délinquance.
L. Bonelli conteste l’idée que les savoirs sur la sécurité constituent un champ scientifique classique, alors que le sens commun qu’il concourt à établir se présente comme « universel, dépolitisé, transcendant de ce fait les clivages politiques et administratifs » (p. 289). La caractéristique principale de la « raison sécuritaire » est bien sa circularité.

Polices de l’insécurité La police vient boucler la boucle de l’insécurité. Au cours de la période étudiée par l’auteur, elle subit des transformations profondes. Spécialisée, centralisée, elle est confrontée à deux nouvelles exigences : communication et déploiement sur le terrain. Ces évolutions doivent être inscrites, nous dit l’auteur, dans le processus de « différenciation progressive des fonctions de gestion de la violence caractéristique des Etats modernes » (p. 347).
À partir des années 1990, la police est confrontée à une redéfinition de ses normes d’excellence. En 1997, la réforme introduisant la police de proximité bouleverse la conception traditionnelle de son activité en l’orientant d’abord vers la prévention. Le développement du partenariat modifie aussi les équilibres en important des normes extérieures. Quant à l’augmentation des effectifs accompagnant la réforme, elle est doublement freinée : d’abord par le déclassement qu’implique pour certains policiers le passage de la lutte contre le crime à la prévention des petits délits, ensuite par l’inadaptation de la formation policière au travail de proximité. En réalité, montre Bonelli, la mise en place de la police de proximité a surtout reposé sur des personnels auxiliaires, dans le droit fil de la réforme libérale de l’État consistant à externaliser des services publics non strictement régaliens afin d’en réduire les coûts.
Cet esprit libéral du « management de la sécurité » pèse lourdement sur les conditions de travail des policiers, et impose les taux de réussite comme norme d’évaluation du travail policier. C’est le règne des « 3E » : « effectivité, efficacité, économie » (p. 372), reposant sur l’idée que les « prestations » policières doivent répondre aux intérêts de ses usagers. Cette culture du résultat aboutit notamment à une concentration de l’activité policière sur les petits délits « rentables », comme les infractions à la législation sur les stupéfiants ou les étrangers, et à une intensification massive des contrôles d’identité préventifs. Le zèle sur les chiffres conduit à un gonflement de ceux-ci, renforçant en retour le sentiment de l’accroissement de la délinquance.
Il faut ajouter à cela une compétition entre les différents services de la police en matière de sécurité. La BAC opère un retour en grâce auprès du public en partant à la « reconquête des cités ». Les analyses de l’auteur montrent de façon très intéressante que la confrontation entre jeunes des cités et policiers des brigades spécialisées met en jeu des comportements assez similaires, manifestant un ethos guerrier visant à la domination d’un territoire. Dernier pion, plutôt suprenant, sur l’échiquier policier : les Renseignements Généraux, qui à partir des années 90 font de l’investissement dans la sécurité une porte de sortie à la crise interne qui les affecte.
La police constitue bien la clef de voûte dans cette histoire de l’insécurité : considérée comme la seule instance possible de contrôle du désordre social, elle se trouve en première ligne des dispositifs adoptés. Cette croyance en la capacité de la police à juguler l’insécurité est une illusion, nous dit l’auteur, qui a pour conséquence de rapprocher univers politique et policier, excluant de ce fait d’autres acteurs comme les travailleurs sociaux ou la justice.

On pourrait s’étonner de deux absences dans cette riche synthèse : les chiffres et les jeunes.
Si l’on attendait de l’ouvrage de Bonelli qu’il nous donne enfin « les vrais chiffres de l’insécurité », on sera vite déçu. Mais l’absence d’approche chiffrée de la délinquance dans l’ouvrage est délibérée, et on comprend vite à la lecture de l’ouvrage qu’il s’agit d’une vaine quête. En effet, l’auteur rappelle que toute comptabilité est en partie le reflet de l’activité institutionnelle qui la produit : « les chiffres nous renseignent pour l’essentiel sur le travail et la manière dont des faits sont définis comme déviants du point de vue organisationnel » (p. 113). Cela ne signifie pas que la réalité de l’insécurité est purement nominale, ni que les chiffres sont faux, bien qu’ils soient souvent soit lacunaires soit excessifs, mais que le choix de l’approche chiffrée est déjà une façon de souscrire à la doxa sur la sécurité. Il faut donc se déprendre de l’idée que les chiffres pourraient nous dévoiler un réel brut car ils sont en réalité toujours insérés dans un réseau d’interprétations et de définitions. Cette prudence méthodologique fait écho aux avertissements de Bruno Aubusson de Cavarlay, l’un des chercheurs en sociologie pénale les plus respectés en France, dans son article sur les statistiques de la délinquance [3] .
De même, on aurait pu s’attendre, notamment en raison de l’approche systémique que met en œuvre L. Bonelli, à voir un chapitre dédié aux jeunes délinquants, à « l’autre côté du manche ». Certes, le deuxième chapitre sur les transformations sociales les évoque, mais seulement à titre secondaire. Une première explication se déduit sans doute de la thèse de l’ouvrage d’après laquelle la construction du thème de l’insécurité repose sur une confiscation des discours par certains groupes d’acteurs au détriment des premiers, dont l’univers est peu à peu réifié. Faire l’histoire du concept d’insécurité, c’est donc s’interroger d’abord sur ceux qui l’ont forgé. Mais cette relégation au second plan, tout à fait légitime du point de vue de l’ouvrage, a pourtant un effet paradoxal : elle donne d’autant plus de poids à la thèse de la confiscation, en la reproduisant au sein de l’ouvrage. On n’y trouve ainsi pas d’analyse de discours de ces jeunes ou de ces familles, mais seulement quelques brèves allusions très généralisantes - une contribution paradoxale à la construction de cet « univers objet », pourtant dénoncée de façon si convaincante par l’auteur.

La France a peur impressionne par la richesse, la rigueur et la finesse de ses analyses, et donne à voir un système dans toute sa complexité, sans jamais céder aux sirènes moralisatrices ou accusatoires. L’ouvrage, dont la réédition paraît plus que jamais d’actualité, montre ainsi de façon magistrale que le débat ne se résume pas à l’alternative stérile entre apologie de la sécurité et « excuses sociologiques », pour reprendre la célèbre formule d’un ancien premier ministre socialiste. On pourrait sans doute relier ces analyses à celle du sociologue britannique D. Garland dans son célèbre article Les Contradictions de la société punitive [4] , qui lie l’avènement de l’Etat libéral moderne a une forme de faiblesse politique impliquant un rapport paradoxal et accru à la punitivité. Cette dernière traduirait la tentative par l’Etat de masquer ses difficultés à juguler la délinquance. Pour L. Bonelli, la difficulté dans laquelle est prise la « nouvelle configuration disciplinaire » tient au fait qu’elle repose, à la différence des ordres préexistants, sur une absence de contrepartie entre agents du contrôle et sujets controlés. Ce durcissement à sens unique ne peut donc qu’être rejeté par ceux qui en sont les victimes.
« Qu’on le veuille ou non, sécurité et sécurité existentielle sont indissociables. Résoudre cette équation demeure un enjeu prioritaire si l’on souhaite instaurer un ordre social plus harmonieux c’est-à-dire capable et soucieux d’assurer le bien-être de tous et non pas seulement la discipline de quelques uns » (p. 418).

Une critique de Raphaëlle Théry

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Pour citer cet article :

Notes

[1] L’ouvrage auquel Bonnelli fait référence est Les métamorphoses de la question sociales, Une chronique du salariat, Paris, Fayard, 1995.

[2] L’auteur reprend ici une expression du philosophe Greg Philo, un des membres du Glasgow Media Group.

[3] Aubusson de Cavarlay et alii, Les Statistiques de la délinquance, Paris, INSEE, 2002, p. 141-157.

[4] Garland David, « Les contradictions de la "société punitive" : le cas britannique », Actes de la recherche en sciences sociales, 1998, Vol. 124, p. 49-67.

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