La solidarité par la philanthropie ?

lundi 29 novembre 2010, par Patrick Savidan

Thèmes : Philanthropie | Solidarité

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Référence : Une version antérieure de ce texte est parue dans le numéro de décembre 2006 de Philosophie magazine.

La philanthropie deviendrait-elle une idée à la mode ? On pourrait être tentés de le penser. Dans ce registre, il y a quelques mois, Warren Buffet, le milliardaire américain, annonçait son intention de verser à diverses fondations philanthropiques, dont celle de Melinda et Bill Gates, 85% de sa fortune, soit un peu plus de 35 milliards d’euros, c’est-à-dire trois fois le budget qu’il est prévu de consacrer en 2007, en France, à la solidarité et à l’intégration et plus de 10 fois le montant annuel de l’aide publique internationale accordée aux pays en voie de développement. Ce n’est pas rien. D’autant que ce record philanthropique s’inscrit dans une démarche plus partagée qu’on ne le pense parfois. Pour des raisons qui ne sont pas que morales, les fondations se multiplient et leur capacité d’intervention s’accroît.

De cette traduction monétaire de « l’amour de l’humanité », il serait possible de dire bien des choses. D’abord, on constatera qu’elle est intéressante par les mobiles parfois invoqués. Avant même d’en considérer positivement les bienfaits, certains en défendent le principe sur un plan négatif. Ainsi Warren Buffet n’hésite-t-il pas à souligner que, s’il donne ainsi, c’est aussi pour ne pas donner à ses enfants. Pas d’inquiétude toutefois. La misère ne guette pas sa progéniture et de solides rentes lui garantissent des jours confortables. L’argument est ailleurs. Le milliardaire veut plutôt affirmer que les droits de succession contredisent l’ordre méritocratique sur lequel devrait exclusivement se fonder le capitalisme. A chacun de faire sa bonne fortune. Tel est le message de Warren Buffet à ses enfants. Dans les faits, ce principe, juste en théorie, n’a guère de portée sur le plan pratique, ne serait-ce que parce que le capital dont on hérite n’est évidemment pas que patrimonial. Mais pourquoi ne pas admettre que nous ayons là, déjà, une recherche de cohérence qui, de ce point de vue, honore celui qui s’y attache.

Cette forme d’engagement philanthropique est intéressante ensuite parce qu’elle invite à reconsidérer assez sérieusement, face à la question de la solidarité, les rapports entre le secteur privé et le secteur public. Selon une tradition puissante en France, l’action publique est mieux à même de servir l’intérêt général. Certains auteurs classiques, comme Bernard Mandeville ou Adam Smith, ont bien pu défendre au XVIIIe siècle, en Angleterre, que ce que l’on assimile parfois à des vices privés (l’intérêt particulier) contribue en fait au bien public, il reste que notre horizon le plus commun demeure davantage marqué par l’insistance rousseauiste sur l’improbabilité voire l’impossibilité d’un passage direct du particulier à l’universel – l’égoïsme ne se transmute pas miraculeusement en altruisme. La volonté générale ne peut être le produit d’une agrégation de volontés particulières. Elle est substantiellement différente, dans sa source et dans ses objets. A ce titre, ce que représente Warren Buffet – cette volonté particulière qui met sa fortune au service des autres – est problématique : soit sa volonté n’est pas en fait « particulière » (mais comment pourrait-elle ne pas l’être ?), soit c’est l’objet quelle se propose d’atteindre qui est moins général qu’il y paraît.

Immense débat et multiples difficultés pour le trancher. On ne sonde pas si aisément le cœur des hommes. En revanche, on peut se demander si ce type d’initiative n’est pas surtout significatif parce qu’il pointe les carences de la volonté publique ou, pour le dire plus simplement, des gouvernements. La philanthropie ainsi pratiquée donne un regain de vitalité à un principe de charité privée. On peut effectivement juger qu’à cet égard les associations – et ceux qui les soutiennent dans leur action – ont à jouer un rôle important. Il n’en demeure pas moins que cela pose aussi un certain nombre de problèmes qu’il ne faut pas négliger. En effet, au fil du temps, un certain nombre de critiques se sont accumulées contre la prise en charge privée de la solidarité. Au cours de l’histoire, on a ainsi dénoncé, le paternalisme, la domination, le manque d’efficacité, le caractère parfois injuste de la bienfaisance privée ; et c’est pour tenter de remédier à ces difficultés qu’on a voulu lui substituer une protection sociale publique, anonyme, que l’on voulait efficace, moralement neutre, détaillée, également répartie à l’échelle des territoires concernés. Serions-nous en train d’assister à un renversement de tendance fondé sur la conviction, explicite ou non, que l’État ne peut pas tout et, éventuellement, qu’il ne doit pas tout ?

On trouve quelque chose de cet ordre dans les mémoires que Tocqueville a consacré au paupérisme. Il estimait alors que, dans les pays où se pratique – sur une base permanente et sous une forme administrative – « la charité légale », on voit toujours immanquablement apparaître « une classe oisive et paresseuse, vivant aux dépens de la classe industrielle et travaillante. » C’était là, pour lui, une « conséquence inévitable. » Cette charité légale, écrivait-il encore, « déprave les hommes plus encore qu’elle ne les appauvrit ». Alors que le droit est en général quelque chose de « grand » et de « viril » qui « place celui qui réclame au même niveau que celui qui accorde ». Dans le cas d’un droit du pauvre à un secours, il n’en est rien : « au lieu d’élever le cœur de l’homme qui l’exerce, il l’abaisse ». Alors qu’un droit sanctionne généralement un avantage acquis sur des semblables, le droit au secours est accordé en raison d’une « infériorité reconnue ». Le droit au secours légalise cette infériorité. Ce pourquoi Tocqueville juge que la charité publique est, pour l’indigent, plus humiliante encore que la charité privée. Cette dernière avait le mérite d’établir entre le riche et le pauvre un lien précieux. La charité légale dépersonnalise l’assistance. Elle laisse subsister l’aumône, « mais elle lui ôte sa moralité ».

On le constate, le principe de la solidarité pose un problème que l’on peut être tentés de résoudre en tranchant nettement en faveur de l’une ou l’autre de ses formes, privée ou publique. Pour Tocqueville, il est clair que, sur cette question de la solidarité, l’Etat et le droit doivent rester très en retrait (ce qui ne signifie pas qu’il ne leur conservait pas cependant un rôle). On pourrait aisément contester son point de vue cependant, ne serait-ce qu’en soulignant que la solidarité publique pourrait en fait se révéler moins humiliante parce qu’elle est justement moins personnelle. Celui qui, en effet, en bénéficie doit l’aide qu’il reçoit à une loi et non à un individu. Il n’est pas certain que l’on puisse cependant clore un tel débat. Prisonniers d’une logique de confrontation entre les deux approches de la solidarité, nous perdons même peut-être de vue l’essentiel. La solidarité publique, parce qu’elle est l’occasion pour une société de s’interroger collectivement sur les fins qu’elle se propose en termes de justice sociale est absolument primordiale. Elle l’est également parce qu’elle peut garantir que l’effort de solidarité sera suffisant, régulier et justement réparti. En revanche, il serait absurde de condamner la solidarité parce qu’elle serait fondée sur une initiative privée [1]. Cette forme de solidarité, outre l’aide que concrètement elle apporte, est aussi une manière d’aiguillon pour le débat public, puisqu’elle fait apparaître des insuffisances de l’action publique et contribue aussi à la formation de mobilisations citoyennes sur une question spécifique. Cette solidarité sociale signale la réimplication des individus dans l’action de solidarité et peut ainsi promouvoir des formes d’intervention que les États ne veulent – ou ne peuvent – mettre en œuvre directement (ce qui, d’ailleurs, ne veut pas dire qu’ils ne font pas indirectement, notamment par le biais des déductions fiscales dont bénéficient les donateurs payant des impôts).

Ainsi comprise, la philanthropie ne se présente pas comme un concurrent de l’action publique, mais bien comme un complément utile, voire nécessaire. Il faut y voir la volonté et la possibilité, pour la société civile, de participer plus activement à la résolution des problèmes de justice sociale. Toute la difficulté, dans cette histoire, étant, au fond, de déterminer si le philanthropisme est bien ce qu’il doit être, à savoir, un engagement citoyen et ne se présente pas simplement comme une manière de racheter les consciences (assez cher parfois), et de poser en termes uniquement éthiques un problème dont on ne souhaite pas voir les tenants et les aboutissants politiques.

par Patrick Savidan

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Si l’on allait au bout de cette logique, il ne faudrait pas seulement stigmatiser l’action des puissantes fondations de Bill Gates et consorts, il faudrait aussi, par exemple, condammner les 480 000 donateurs des Restos du Coeur, qui ont permis à cette association de disposer, en 2005-2006, de 45 millions d’euros, ainsi que ses 48 000 bénévoles. Pour la répartition des ressources financières et leur utilisation, cf. cette page du site de l’association.

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