Des usages contrastés de la richesse

lundi 20 décembre 2010, par Jean Nestor

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Les hasards de l’actualité nous présentent deux visages contrastés du rapport à la richesse des titulaires de grandes fortunes et de ce que cette relation révèle de leur rapport à la citoyenneté.

A travers deux épisodes, la France continue à illustrer la figure du capitalisme de rente. Dans le premier, on apprend que la famille qui possède la majorité du capital de la maison Hermès a décidé de se constituer en holding financière afin de se protéger des tentatives extérieures de prise de contrôle hostiles. L’annonce est proprement stupéfiante : Qui sont ces gens ? Que faisaient-ils de leur fortune pour pouvoir la laisser aussi exposée ? Dans quel monde vivaient-ils pour se croire ainsi à l’abri des prédateurs et penser pouvoir se contenter, selon toute apparence, de percevoir leurs dividendes en toute tranquillité ? Le second fait est constitué par l’épilogue du volet interne de l’"affaire Bettencourt" qui a vu, des mois durant, se déchirer l’héritière de la majorité de L’Oréal, sa fille et ses commensaux pour de tristes histoires d’abus de confiance. Elle a rendue publique l’effarante distribution d’un flux continu de prébendes considérables au gré du bon vouloir de l’héritière, afin de bénéficier des services nécessaires à son confort et à sa tranquillité, qu’ils soient matériels, juridiques ou politiques. Ce volet interne se termine par un accord "secret" entre la mère, la fille et le bénéficiaire d’une partie des largesses, qui ressemble fort à un pied de nez sur le thème devenu habituel du "circulez, rien à voir !". La raison avancée pour ce retour à la raison serait un risque de perte de contrôle au profit de l’envahisseur suisse Nestlé, dans le rôle du croquemitaine opportun. A la différence de la première affaire, on connaît les sommes en cause, le visage des protagonistes et la nature de leurs préoccupations, qui semblait être assez étrangère à la santé de l’entreprise qui les fait vivre. Mais l’étonnement subsiste : A quoi pensaient-ils lorsqu’ils distribuaient de façon extravagante des sommes importantes et se déchiraient sur la place publique ? Dans quelles conditions ces sommes étaient-elles soustraites à la substance de l’entreprise ? Qui exerçait un contrôle quelconque sur ces mouvements ? Que faisaient les autres héritiers pendant ce temps, ceux dont on apprend maintenant qu’il vont exercer des responsabilités dans la nouvelle structure de contrôle de l’entreprise ?

Dans les deux cas, on a affaire aux héritiers d’une fortune qu’ils n’ont pas eux-mêmes constituée et dont ils tirent des revenus considérables, sans manifester à l’égard de la prospérité de l’entreprise qui les génère un intérêt, une compétence et un degré d’engagement aveuglants. Ils semblent avoir disposé d’une marge de manœuvre qui confine au bon plaisir et avoir pu se livrer aux gaspillages les plus stériles sans que personne ne puisse siffler la fin de la récréation, du moins dans des délais raisonnables. Aucune trace de mérite ou de compétence dans ces affaires. Simplement le hasard de la naissance et ses privilèges ; peu de traces, sinon tardives, d’un quelconque souci pour ce qui se passe dans l’entreprise qui les fait vivre, pour ne rien dire de l’intérêt général ; ils sont riches de droit divin, d’une richesse qui ne regarde qu’eux. Rien non plus de particulièrement joyeux dans cet étalage de richesse ; simplement le spectacle de gens qui se déchirent pour de l’argent et du pouvoir qu’ils n’ont pas créés.

De l’autre côté de l’Atlantique nous vient un autre spectacle : celui de Warren Buffet et Bill Gates s’amusant presque comme des gamins de leur dernière plaisanterie, une pétition signée d’une petite centaine de millionnaires américains pour demander au président des États-Unis un imposition plus forte sur les revenus de leur fortune. Les deux complices n’en sont pas à leur premier éclat. Ils ont commencé par décider de léguer l’essentiel de leur fortune non à leurs héritiers, mais à des fondations philanthropiques (ayant pour vocation la solidarité et non les placements culturels). Ils ont plus récemment lancé un appel aux principaux milliardaires de la planète pour lever un montant de mille milliards de dollars pour des actions de même nature et auraient actuellement réuni plus de 400 milliards. Leur engagement en faveur d’un relèvement de la taxation sur les héritages et les plus hauts revenus n’est pas nouveau et a été réaffirmé lors de la dernière campagne présidentielle, au cours de laquelle ils ont soutenu la candidature de Barack Obama. Il s’agit donc d’une plaisanterie très sérieuse, même si elle a l’air de beaucoup les amuser.

C’est en tout cas un tout autre mode de vivre la richesse qui s’illustre ainsi. Les deux hommes d’affaires sont les créateurs de leur fortune et sont réunis par une commune détestation de l’injustice de l’héritage. Ayant eux-mêmes créé cette fortune ils déclarent en être pour partie redevables à la société et au pays qui leur a permis de valoriser leur talents ; comme le proclame Bill Gates en devise de sa fondation, "de ceux à qui il a été beaucoup donné, il sera beaucoup exigé". De cette conception de la fortune qu’il faut bien qualifier de citoyenne, ils tirent des conséquences politiques en matière de fiscalité. Last but not least, cette mise en péril ostensible de leur richesse personnelle semble leur apporter de grandes satisfactions, a commencer par une évidente euphorie à l’annonce de leurs initiatives, ce qui intervient probablement dans leur caractère contagieux.

Le propos n’est pas ici de dresser le panégyrique de la philanthropie, d’autant qu’elle a partie liée avec la très grande inégalité. Il est probable que, pour constituer leur fortune en peu de décennies, les milliardaires américains ne se sont pas mieux comportés du point de vue de la morale ordinaire que ceux qui se sont contentés de jouir d’une richesse héritée. On peut voir dans l’origine de leur réussite, celle de Warren Buffet en particulier, qui est pour l’essentiel un spéculateur, l’effet d’une dérégulation excessive du capitalisme financier. Mais, toutes ces questions peuvent être débattues, parce que, dans leur cas, il y a matière à débat, quelque chose à mettre en face des inconvénients d’un système qui génère des inégalités de fortune aussi excessives. Ils sont bénéficiaires de ce système mais ils ont créé de la richesse, la distribuent sous contrôle corporatif, s’en sentent concrètement redevables envers leur pays et les autres humains, et tirent de ce sentiment de citoyenneté des propositions politiques constructives en matière de justice fiscale. En face des attentes collectives de justice sociale et de solidarité, il y a, de la part de ces puissants, des initiatives et un engagement concrets pour apporter des solutions. Leur proposition fiscale implique pour eux des risques réels et porte, de façon constructive, sur une question politique authentique. Dans l’autre cas, celui de nos héritiers hexagonaux, on voit mal quel débat pourrait s’ouvrir parce qu’il n’y a rien à mettre en face des attentes sociales de la communauté politique dans laquelle ils vivent. Dans le spectacle qu’ils donnent, il n’y a qu’avantages liés au privilège de la naissance, droit régalien sur sa fortune, gaspillage affiché et financement de protecteurs ; aucune dimension de citoyenneté, aucune marque d’intérêt pour la vie de leur entreprise et celle la cité, de solidarité pour les laissés pour compte du système économique et les victimes de ses crises. Rien que l’égoïsme le plus nu, sa suffisance et sa tristesse. Parce qu’aucune théorie politique ou morale ne pourrait justifier un tel système de répartition du pouvoir et de la richesse, injuste et inefficace de part en part, sa perpétuation ne peut dépendre que du réseau des soutiens intéressés qu’il sait se ménager.

On peut aussi se demander s’il est loisible de réduire le rapport de la richesse personnelle à la politique à sa dimension purement instrumentale et occulte ? La leçon de Bill Gates et Warren Buffet, s’il en est une, est que l’on peut tirer de sa position de richesse et de puissance une intervention à la fois publique et pertinente dans le champ politique. Puisqu’il arrive à nos riches héritiers de se regrouper en comités de soutien financier à des campagnes politiques, peut-on rêver que, forts de cet engagement, ils demandent un jour à nos autorités politiques une politique fiscale plus correctrice des inégalités de fortune et de revenu ?

On pourrait certes alors les soupçonner d’arrières pensées politiques, mais, ça aurait quand même plus de gueule que le spectacle actuel …

par Jean Nestor

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