Littératures au pluriel : entretien avec Dominique Viart

lundi 24 janvier 2011, par Bruno Blanckman

Thèmes : Littérature

Version imprimable fontsizeup fontsizedown
Référence : Propos recueillis par Bruno Blanckeman. Entretien initialement publié dans la revue Prétextes, repris avec l'aimable autorisation de Dominique Viart

Revue Prétexte : Les cheminements littéraires actuels ne conduisent-ils pas à reconsidérer l’idée de littérature, définie comme totalité ? Existe-t-il, selon vous, des critères fédérateurs - agrégats esthétiques, polarités d’époque - qui susciteraient, comme c’était encore le cas voici une génération, une conscience globale du fait littéraire ?

Dominique Viart : On parle volontiers de La Littérature au singulier avec une sorte de vénération abstraite, mais les discours qui la posent comme telle ont toujours cohabité avec d’autres qui concevaient aussi bien la littérature comme totalité... sur d’autres bases esthétiques. De telles diversités ont motivé toutes les "querelles" qui jalonnent l’histoire littéraire, lesquelles n’ont été possibles que parce que chaque mouvement esthétique entendait définir à sa façon LA littérature sans concevoir vraiment qu’il puisse y avoir DES littératures. Or notre époque est sortie des systématiques totalisantes, elle reconnaît plus volontiers la pluralité des expériences et des recherches, n’avance plus de discours-manifeste sur ce qu’est ou ce que doit/devrait être la littérature. Je notais il y a peu cette reconnaissance des pluralités dans les titres de quelques ouvrages récents sur la littérature contemporaine : Nouveaux territoires romanesques (Claude Prévost et Jean-Claude Lebrun, 1990), Écrivains non programmables (L’Infini, 1996), Terrains de lecture (Jean-Pierre Richard, 1996)... Mais on peut aussi disposer la question - ou sa réponse - autrement, si du moins c’est à partir de la réception et du regard critique que l’on cherche à identifier une "unité" de la production littéraire contemporaine. Alors un certain nombre de phénomènes sont repérables qui disent certainement notre époque. Pour autant aucun d’eux ne rassemble la "totalité" des œuvres publiées aujourd’hui - mais quelle période littéraire pourrait ainsi prétendre à l’unification esthétique de son moment ? Parmi ces phénomènes on note le plus souvent la tendance aux "retours" : retour du sujet, retour du réel, retour du récit. Le retour du sujet s’observe aussi bien dans le lyrisme d’une certaine poésie que dans les variations autour du récit de vie : multiplication des biographies, biofictions, autobiographies et autofictions.

La rupture radicale avec un "référent" réputé inaccessible à toute œuvre verbale a fait long feu et rares sont aujourd’hui les pures constructions textualistes : on redonne du "fond" à la "forme". Et on retrouve un souci de l’intelligibilité, laquelle se méfie des constructions et des collages, reprend en compte la forme "récit" et ses développements possibles. Si ces "retours" sont patents, tous ne font pas cependant l’économie des deux décennies de critique et de recherche que nous avons traversées. Ainsi par exemple l’activation de la "mémoire", très vivace aujourd’hui, qu’il s’agisse des réminiscences individuelles ou familiales, ou encore d’une mémoire culturelle plus large, ne se passe pas d’une interrogation sur la pertinence et la justesse des souvenirs. Les vicissitudes de toute reconstitution, ses hésitations, ses parasitages sont pris en compte, explorés, exploités même parfois. Ainsi l’intérêt manifeste que les œuvres présentes portent aujourd’hui aux œuvres du passé ne se satisfait pas de quelque dévotion au patrimoine : le dialogue retrouvé avec l’héritage culturel est toujours un dialogue critique. Il me semble que si l’on voulait tenter de définir la littérature qui s’écrit aujourd’hui, au-delà de la très grande diversité qui est la sienne, c’est sous le signe de l’inquiétude et du plaisir mélancolique qu’on pourrait en risquer la tentative. Plaisir au sens où Barthes l’entendait à la fin de sa vie : nous avons rompu avec les textes obscurs par choix militant que proposaient les avants-gardes textualistes, avec l’illisibilité forcée que prônent leurs dernières œuvres. Que le "plaisir" se décline aujourd’hui de multiples façons est une autre affaire. La plupart de ces avancées vers le plaisir littéraire sont effectivement profondément marquées par des modèles anciens, non qu’elles désirent les imiter, mais elles se déploient dans leur héritage ; et c’est encore cet héritage auquel se confrontent les œuvres les plus inquiètes de notre temps. Ce en quoi toutes manifestent une certaine "mélancolie" comme Dominique Rabaté l’a bien montré à propos de Pascal Quignard. Même ces romanciers que Jérome Lindon a dit "impassibles" traduisent par leur ton constamment désenchanté un tacite regret d’une autre littérature. Et ceci est valable aussi bien pour les avants-gardes continuées (de Gleize à Prigent) ou renouvelées (de Roubaud à Dominique Meens ou Kataline Molnar) que pour des écrivains plus ludiques (Toussaint, Echenoz...), plus lyriques (Juliet, Réda, Maulpoix...), plus érudits (Macé, Quignard, Louis-Combet, Nadaud...) ou plus tendus (Gailly, Bergounioux, Bon...). "Mélancolie" est aussi le terme que trouve finalement Claude Simon pour qualifier son entreprise à la fin du Jardin des Plantes.

R.P. : Dans une récente intervention ("Rencontres du littoral", novembre 1998), vous avez commenté, chez Pascal Quignard, une propension à la minutie, une considération du détail, une éthique de l’anodin. L’interprétez-vous comme un nouveau pli de la pensée dont les manifestations se repèreraient également dans d’autres œuvres ?

D.V. : Je sais bien que la "considération du détail" fait effet de mode contemporaine. On se souvient de la polémique suscitée par une livraison récente de la N.R.F. sur les écrivains du peu et du moindre. Mais cette apparente similitude dans l’élection des objets de parole ne doit pas masquer les substantielles différences, voire divergences entre les écrivains qui pratiquent une telle "propension à la minutie". Depuis Adorno et Jean-François Lyotard, nous savons les conséquences des cataclysmes du siècle sur les productions culturelles. Plus d’œuvres triomphantes ni sûres d’elles-mêmes : les textes ne mettent en scène désormais que des vérités subjectives et sujettes à caution, des réalités partielles et parcellaires. Il est assez frappant de constater que le siècle a commencé par de grandes proclamations esthétiques et politiques, manifestes des avant-gardes aujourd’hui appelées "historiques", engagement (mal tenu) du Surréalisme "au service de la révolution", littérature militante... et qu’il se termine par une sorte de retour du refoulé : une prise en considération du passé et de l’instabilité axiologique qu’il nous lègue, une critique si sévère envers toute forme d’idéologie que le politique et ses institutions même paraissent souvent désaffectés au profit d’autres formes d’interventions sociales, souvent plus immédiates et plus pragmatiques : "collectifs", "humanitaire". En fait nous vivons une crise des idéologies de l’avenir et des systématisations de la pensée et de l’action. Dès lors, dans la vie sociale comme dans la vie culturelle, nous assistons à un souci du "proche", à une modestie du dire et du dit. Cela ne signifie pas pour autant, comme le soutenait Jean-Marie Domenach, que l’écriture contemporaine soit forcément intimiste et dépourvue d’ambition. Il y va surtout d’un autre positionnement : d’un autre "pli de la pensée" pour reprendre votre expression. Que ce "pli" constitue parfois un "repli" de la pensée ne fait pas de doute si l’on en juge par ces ouvrages qui se complaisent dans les plaisirs minuscules d’un pur présent. Mais tel n’est pas le cas de la majorité des écrivains contemporains, pour qui l’attention au détail permet d’entrer dans une réflexion plus sûre et sans doute plus éthique. A la méfiance certaine que beaucoup continuent d’entretenir envers toute pensée globalisante s’ajoute en outre un autre "pli" plus ancien, qui nous vient des sciences humaines telles qu’elles se développent depuis la fin du XIXe siècle. La psychanalyse, pour ne prendre qu’un exemple, se fonde justement sur l’observation des détails et des rebuts de l’observation traditionnelle. Nous sommes entrés dans l’ère du tout signifiant où chaque détail est susceptible d’être le signe de quelque chose. Cette attention-là est la marque d’une grande disponibilité du contemporain au monde et aux êtres. De fait chacun vit constamment dans le détail, et l’on sait bien ce que ces détails peuvent avoir d’importance parfois, fut-ce de manière pathologique. Les prendre en considération c’est porter un autre regard sur l’homme, dépouillé de ces grandes machineries théorisantes qui tournent parfois à vide. Je ne suis pas loin de croire que s’y élabore une nouvelle forme d’"humanisme" si l’on veut bien déplacer quelque peu le sens de ce mot : non plus la foi aveugle dans la grandeur de l’homme et l’avènement de ses lendemains, mais l’attention à ses faiblesses, ses errements, à une apparente "insignifiance" en fait très signifiante. A ce titre, oui, on peut parler d’éthique de la minutie. C’est du reste aussi le trajet de la science, en physique comme en biologie, d’aller vers le plus petit : dit-on pour autant qu’elle a perdu de son ambition ou de sa valeur ? Que la littérature enregistre voire accentue ce phénomène me paraît bien naturel. Libre à chaque écrivain de considérer le détail ou l’insignifiant à sa façon : Sarraute, Pinget, Perec, Gracq, Simon, Beckett ... ont montré des voies ambitieuses. La question est de savoir si ce "détail" n’est qu’un refuge (Delerm, Bobin...) ou s’il peut devenir le point de départ vers des réflexions plus ambitieuses (Quignard, Bergounioux...), des disponibilités plus ouvertes envers des mondes délibérément ignorés (Bon, Serena...).

R.P. : Parmi les écrivains qui comptent, certains bénéficient d’une relative notoriété, d’autres œuvrent dans la confidentialité, aucun ne bénéficie de la célébrité et du prestige dont, traditionnellement, quelques hommes de lettres jouissent de leur vivant, voire de leur jeunesse. Comment définiriez-vous le statut culturel de l’écrivain, version an 2000 ?

D.V. : Difficile de parler aujourd’hui d’un "statut culturel" de l’écrivain. Les situations sont disparates et inégales. Quelques écrivains discrets de nature, comme Le Clézio ou Modiano, sont constamment soutenus par les média et plaisent manifestement à un large public. D’autres s’affichent sur les tous les supports disponibles - télévisions, radios, quotidiens, revues... -et donnent volontiers leur point de vue sur tout ce qui bouge, ce qui ne signifie pas pour autant qu’ils soient vraiment lus ni qu’ils fassent autorité. Certains, demeurés dans l’ombre n’en jouissent pas moins d’une image capitale (Blanchot, Gracq, Des Forêts...) même si le "grand public" les méconnaît. Les réseaux de diffusion des livres de tous ces écrivains ne sont manifestement pas les mêmes. Entre un François Bon qui œuvre à "la base" par les ateliers d’écriture et un Philippe Sollers, quel rapport ? Le "statut" d’écrivain s’est dissout, et ce de multiples façons. D’abord dans celui "d’intellectuel" où voisinent des personnes (des "personnalités" dit-on) venus d’horizons divers : sciences, sciences humaines, arts... (cette "société civile" dont parlent les politiques, qui eux sans doute n’en sont pas). De surcroît tous les écrivains ne se considèrent pas comme "intellectuels" au sens politique du terme : la forte critique adressée à l’engagement sous sa forme sartrienne a définitivement fait taire des artistes qui ne se sentent aucune légitimité pour parler de tout. "Savoir écrire ne qualifie pas pour parler de tout et de rien" répète volontiers notre Prix Nobel de Littérature, Claude Simon. L’écrivain est désormais un homme dans la foule. Bien peu d’entre eux vivent aujourd’hui de leur plume : ils exercent des métiers souvent proches de la culture ou de l’enseignement mais pas seulement. Et s’ils interviennent dans les manifestations sociales et politiques, c’est bien souvent autant comme citoyen que comme écrivain, quel que soit le supplément d’aura que leur "profession" d’écrivain peut donner à leur intervention. En revanche, s’il n’est plus l’homme des grand-messes, l’écrivain devient de plus en plus celui des proximités. Les lectures se multiplient dans les librairies les médiathèques, les bibliothèques. Les "salons" ou "foires" ou "fêtes" du livre sont de plus en plus nombreux qui mettent l’écrivain en présence de son public immédiat, sans intermédiaire journalistique. Plusieurs participent à des "résidences" en région qui leur demandent de rencontrer leurs lecteurs ou animent des stages d’écriture, des ateliers, souvent avec des publics inattendus et pas forcément "pré-disposés" à l’écriture. S’il est aujourd’hui un "statut" de l’écrivain, c’est sans doute ce statut officieux, tout fait de proximité, d’échange et de dialogues, non plus celui que confère une parole autorisée et prestigieuse.

R.P. : Deux ouvrages, publiés en même temps, abordent de façon divergente des problématiques politiques - Les Particules élémentaires, de Michel Houellebecq, Le Procès de Jean-Marie Le Pen de Mathieu Lindon. Faut-il y voir un supplément de réconciliation entre le littéraire et l’historique en cours ? Repérez-vous, dans le paysage romanesque contemporain, d’autres analogies entre le politique et l’esthétique ? l’espace démocratique et le champ littéraire ?

D.V. : Il n’est pas sûr que les termes de "réconciliation" et d’"analogie" conviennent le mieux à dire ce qu’il en est aujourd’hui du rapport politique / esthétique. En revanche - si tel est bien le sens de la question - il est indéniable que de nouvelles formes d’interventions du littéraire sur le champ politique-idéologique sont en train de s’inventer. Après la période, commencée dans les années trente, d’engagement de la littérature et des littérateurs - de Gide et Martin du Gard à Sartre et Aragon - puis l’apparent refus non moins "militant" de cette "inféodation du littéraire au politique" dans les années soixante-dix, les choses bougent à nouveau. Mais avant d’y venir, il faudrait tout de même reconsidérer ce pseudo "refus" des précédentes décennies. Car il s’agissait souvent d’interventions tout de même, travaillées certes selon d’autres modalités que celles promues par Sartre, et non pas de véritables indifférences envers les problématiques politiques. Mis à part quelques rares ténors comme Robbe-Grillet pour lesquels l’engagement fut effectivement une valeur "périmée", on ne peut durablement méconnaître la puissante prise en considération des phénomènes idéologiques opérée par des écrivains pourtant hâtivement considérés comme "désengagés". Un Claude Ollier s’est vu refuser une publication aux Éditions de Minuit à cause de propos critiques sur la colonisation dans sa fiction. J’ai montré je crois de quelle façon l’œuvre de Claude Simon était en fait une œuvre profondément engagée - même si l’auteur lui-même récuse un terme trop marqué par les modèles malrucien ou sartrien (Une Mémoire inquiète, PUF, 1997). Et l’on ne dirait pas de Marguerite Duras ni même de Samuel Beckett que leurs textes demeurent sans résonances "politiques"... La confusion vient de ce que l’on mesure l’engagement d’une œuvre à son discours idéologique. Or ces écrivains - c’est le cas, magistralement, de Claude Simon - sont souvent ceux qui dénoncent l’emprise de l’idéologie non seulement sur la littérature mais aussi, plus généralement, sur la pensée. Ils ne s’engagent pas "en faveur" d’une idéologie donnée, mais s’inquiètent des perversions intellectuelles et historiques que suscite l’idéologie, en tant que discours systématique et figé. Ils ont ainsi puissamment contribué à déplacer les enjeux politiques des œuvres littéraires : du côté du soupçon plus que de celui de la proposition. Ce geste-là est lointainement à l’origine des nouvelles formes d’interventions du corps social dans le politique : moins inféodé aux discours préconçus, méfiant envers les institutions censées le représenter ; moins idéaliste sans doute mais pas résigné ni indifférent pour autant. Qu’en est-il dans la littérature d’aujourd’hui ? Je ne partage pas vraiment l’enthousiasme de Philippe Sollers pour le roman de Mathieu Lindon. L’intérêt de ce livre est de montrer sur quel terreau prospère le Front National, cette "bassesse que chacun recèle en soi et souhaite étouffer" mais que Jean-Marie Le Pen "fait fructifier". Je regrette toutefois que ce texte de "politique fiction" manque de force : il est trop convenu dans sa façon de poser une question d’école et demeure constamment à la surface des choses. Il faut dire que la forme d’écriture retenue n’aide pas trop à les approfondir... Sans vouloir entrer ici dans la polémique largement gonflée et entretenue qui a suivi la parution bien préparée de son livre, je reconnais que Houellebecq - mais cela est vrai aussi d’un certain nombre de jeunes femmes écrivains (Darrieussecq, Despentes, Marsay, Salvayre...) - innove dans le ton : celui du désenchantement cynique et provocateur, parfois drôle dans la neutralité factuelle de ses constats et les "courts-circuits" de l’écriture. L’originalité des Particules élémentaires est que loin de s’en tenir aux positions habituelles sur lesquelles débouchent ce type d’attitude (dandysme fin-de-siècle revenu de tout, ironique ou supérieurement méprisant), il articule dessus un discours d’avenir (c’est la fin du roman) : si le désir fut notre "mal du siècle", alors il faut en finir avec le désir, promouvoir l’auto-suffisance de l’homme, réduire le plaisir à ses manifestations biologiques. En un mot : effacer le manque. On peut bien sûr n’être pas en accord avec cette mutilation pseudo-sédative et préférer, quelle que soit la douleur qui s’y attache, préserver la force d’appel du désir. Les Particules élémentaires est l’exemple d’une utopie scientiste désenchantée : le livre repose sur une vraie critique de la société contemporaine. C’est à ce titre surtout qu’il est un livre politique, il est vrai qu’il s’apparente ainsi à certains systèmes utopiques qui ne prenaient guère en compte la part de l’homme et dont l’Histoire a parfois révélé les conséquences terribles. On ne sait trop, tant il joue de l’ambiguité, si Houellebecq en dénonce la menace ou en souhaite l’avènement. Le problème sans doute est là : il se complaît dans la provocation et l’ambivalence.

On peut légitimement douter que l’ambivalence soit une forme d’engagement - au moins donne-t-elle à réfléchir. Mais on n’a pas attendu Houellebecq pour interroger ou dénoncer le politique dans la littérature contemporaine - et souvent de façon autrement plus puissante. Sans prétendre ici esquisser le moindre panorama de la manière dont se configure aujourd’hui cette interaction, on peut néanmoins évoquer quelques exemples particulièrement révélateurs. L’exemple sans doute fut donné par le roman policier : de Manchette à Daeninckx ou Izzo, c’est bien la question politique qui sous-tend ces fictions longtemps tenues pour de la "para-littérature". De même, sur la scène, il est difficile de voir les pièces de Koltès indépendamment de toute réflexion sur l’état présent de la société. La plupart de ses œuvres comme, ailleurs et différemment, les pièces d’Edward Bond, témoignent avec force des violences et des désarrois du monde contemporain. Le livre récent de Jean-Claude Montel, Relances à pagaille (éditions du Rocher) dont on a trop peu parlé, est un "roman" qui ne prend son sens que par sa réflexion endeuillée sur la fin des illusions du marxisme réel, que l’auteur appelle la "fin d’Est". L’œuvre de François Bon, depuis Sortie d’usine jusqu’à Prisons en dit souvent autant sinon bien plus sur les misères de l’état social que les enquêtes de l’équipe bourdieusienne. Je pourrais citer ici encore bien des noms qui attesteraient que la littérature - pour peu qu’elle l’ait été vraiment - n’est pas demeurée bien longtemps dans l’ignorance des problématiques politiques. Il en va de même à propos des questions de société (Ernaux, Bouraoui...) ou de l’Histoire, dont le cours et les discours sont abondamment revisités sur un mode critique par les écrivains contemporains. La première guerre mondiale, pour ne rien dire de la seconde, a ainsi fait l’objet de livres qui tranchent avec la mythologie héroïque nationale (Rouaud, Japrisot, Daeninckx, Barbarant...). C’est justement parce qu’elle ne se satisfait plus de la fiction pure et parce qu’elle rompt avec l’autocontemplation, que la littérature présente ne peut faire l’économie ni du monde ni de la chose politique. Mais elle ne tient pas de discours à la façon des personnages de Malraux ou de Sartre : au contraire elle s’élabore le plus souvent contre l’autorité des discours. C’est là sa spécificité.

R.P. : Dans Littérature (numéro 110, juin 1998), vous écrivez, comparant les parcours de plusieurs poètes actuels, "Verbe noué, poésie du peu, incertitude de soi ou attention à l’autre et respect de sa différence : ces œuvres se tiennent dans un équilibre étrange entre la tentation d’inscrire le monde et une lucidité certaine de ce qui échappe : afflux de paroles et rareté des mots ; besoin de dire et mesure du silence". Jusqu’à quel point cette analyse concerne-t-elle également les œuvres d’aujourd’hui qui, aux confins de la prose et de la poésie, travaillent sur les identités narratives, subjectives ou communautaires ?

D.V. : Ce propos concernait notamment les œuvres d’Emaz et de Titus-Carmel, qui figurent parmi les plus exigeantes de la poésie actuelle. On ne saurait cependant en faire des œuvres "représentatives" de notre temps, pour ces raisons évoquées plus haut : les écrivains présents travaillent selon des voies diverses et dans des "terrains" différents. Mais, toutes différences marquées, ces formules conservent leur validité pour toute une part de la littérature contemporaine. Celle qui me semble du reste la plus intéressante aujourd’hui parce qu’elle est au cœur de ce qui constitue une certaine identité de notre temps. Notre époque retourne sur la modernité et ses grands élans assertifs le soupçon qu’elle même avait porté sur les anciens systèmes de représentation : nous sommes dans un temps de doute. Or le doute est aussi une qualité, qui rend attentif au monde, à ses signes et ses incertitudes. L’écriture contemporaine est consciente de ce qui la parasite, la détourne de son objet, l’empêche d’advenir. Elle ne renonce pas cependant mais œuvre avec le soupçon, quitte parfois à en jouer. Loin de déplorer l’inadéquation du langage à son propos, elle invente des formes nouvelles, sans se soucier des genres ni des rhétoriques. Elle sait aussi que c’est dans l’échec, l’à-peu-près, l’incertain que des choses sont dites. Elle mesure mieux que jamais que le sens ne se résume pas au plus obvie de l’expression : l’entour du verbe, sa maladresse même en disent souvent plus que le verbe lui-même. Les avancées de la linguistique pragmatique et de la psychanalyse nous ont appris cela sur quoi il est aujourd’hui possible de s’adosser. Plus encore sans doute que dans la poésie, c’est dans ces livres au statut incertain que sont les "récits de vie" (ceux écrits par Michon, Macé, Claude Louis-Combet ; le dernier livre de Titus-Carmel... etc), mêlés selon leurs auteurs de fiction, d’imaginaire, de tentatives de restitution, d’hésitation avouée, de poésie parfois (Goffette), de biographie, de critique... que les identités s’interrogent le plus profondément, dans ce qu’elles ont d’oscillant et d’insaisissable justement. Textes courts le plus souvent, perplexes et fascinés à la fois, où la littérature (l’acte d’écrire ou plus largement le geste artistique) s’interroge elle-même, réfléchit à sa pratique et à ses enjeux, non par goût du solipsisme, mais dans l’inquiétude de sa légitimité. Mais encore une fois, cela ne rend pas compte de toutes les œuvres actuelles. Une "autre" littérature, plus jeune sans doute, nous vient par exemple des Antilles, où l’identité "communautaire" s’exprime sur le mode d’une polyphonie vivace et enjouée, mêlée de lyrisme oral et de gouaille, moins travaillée par le doute que par l’élan. Là au contraire le verbe se dénoue, l’inscription du monde est tonique, l’invention verbale multiple. Le sens de la légitimité ne fait aucun doute, le besoin de dire du "marqueur de parole" l’emporte alors sur la mesure du silence.

R.P. : Parmi les œuvres que vous contribuez, en qualité de critique et d’universitaire, à faire connaître et que, par là-même, vous officialisez comme "majores" du temps, vous éprouvez une sympathie particulière pour celle de Pierre Bergounioux et pour celle de François Bon. Pourquoi ?

D.V. : Il est vrai que les deux écrivains que vous citez me semblent essentiels, non seulement pour qui veut comprendre ce qui se passe aujourd’hui dans le champ de l’écriture, mais aussi, surtout et tout simplement parce qu’ils font oeuvre. Chacun d’eux s’intéresse à sa façon à ce qui constitue notre temps. Pierre Bergounioux interroge la situation de notre époque dans l’Histoire, il en mesure l’héritage après ce silencieux "basculement de civilisation" créé par la modernisation des campagnes et, plus généralement, par la spectaculaire réduction technologique des catégories de l’espace et du temps. Son œuvre met en récit ce que Gilles Deleuze et Félix Guattari ont appelé la "déterritorialisation" : non pas seulement dans le "déracinement" géographique qu’une telle notion évoque immédiatement, mais bien plus largement en termes de pertes de repères de tous ordres, axiologiques, sociaux, politiques, psychiques... Sans doute cette mutation sourde est-elle moins douloureuse dans les mémoires collectives que les grandes fractures du siècle, mais elle contribue souterrainement aux désarrois contemporains. En outre elle a des incidences sur chaque individu dont elle réinsère l’identité dans l’Histoire - non pas celle seulement des grands événements, mais celles des pratiques et des mœurs qui régissent les comportements, les conditionnent ou les étouffent. Cette inscription du temps dans le sujet n’est pas sans parenté avec la réflexion psychanalytique même si le plus souvent elle se situe à un autre niveau, non plus celui de la prime enfance, mais celui d’une enfance plus tardive, non moins façonnée par quelques images et quelques scènes déterminantes. Et tout ceci s’écrit dans une langue qui ne cesse de réfléchir sa phrase, de la soupçonner et de la reprendre à nouveau frais, avec ce souci très sensible de ne jamais vouloir plaquer de l’idée sur du vivant, mais bien de faire procéder toute intellection du réel d’une écoute extrêmement fine de l’impression sensible. Et de faire en sorte que la phrase porte trace de ce mouvement, sans le trahir ni le gauchir. C’est aussi, finalement, à la déterritorialisation que François Bon a affaire. Mais vue des villes cette fois. Des villes et de ce qu’elles déterminent dans leurs marges. Il n’est pas seulement cet écrivain du réel à quoi parfois le résument à tort les recensions critiques : si ses livres mettent en scène les univers de l’usine, du chomage, de la drogue, des faits divers, de la prison, du squat... ils vont aussi bien au-delà, jusqu’au souci de saisir et de dire les vicissitudes mentales de notre temps. En ultime horizon de cette œuvre, la ville est une figuration du sujet, de ses errances intimes, de ses ébranlements. C’est là sa parenté avec Bergounioux, même si leurs univers "fictifs" diffèrent radicalement. Même inquiétude du temps, même volonté de la dire. Il y a en outre dans l’œuvre de Bon une générosité exceptionnelle : envers ces personnes (ce ne sont jamais seulement des "personnages" au sens fictif du terme) que ses livres font entrevoir. Dans l’anonymat qui demeure le leur, bien sûr, mais surtout avec leurs mots que l’on n’entend pas, que l’on ne sait pas entendre et que son expérience des ateliers d’écriture fait advenir sur les pages. C’est une œuvre qui donne - qui redonne - de la dignité à tous, à ceux dont elle parle ou qu’elle laisse parfois parler à travers elle comme à ceux qui la lisent. Et lui aussi travaille la langue, non pas à la façon de Bergounioux ou de Michon, qui font dans le grand style, mais en allant chercher dans cette langue le dysfonctionnement qui dira le mieux les traumatismes individuels et sociaux que la rhétorique glacée de notre époque ne peut plus saisir. Bon, Bergounioux sont des écrivains de l’inquiétude, non de la sûreté énonciative ou de la prétention auctoriale. Ils sont aux prises avec notre temps, qui est un temps incertain, comme avec la langue dont ils savent les facilités et les faux-semblants, à quoi ils ne veulent pas se résoudre. Faire œuvre littéraire, c’est de tout temps, transformer la langue : non par provocation pure ou gratuité du geste, mais pour lui permettre d’atteindre les zones demeurées obscures du réel. En ce sens, oui, Bon, Bergounioux et quelques autres sont des écrivains majeurs. C’est pourquoi il me semble particulièrement important de les lire. Ceci dit, ils ne sont pas les seuls dont l’œuvre mérite attention. Si je m’attache à leurs textes c’est qu’ils sont encore trop peu pris en charge - en considération - par la critique universitaire. Aussi sans doute parce que d’une certaine façon ils m’appellent à eux, pour des raisons personnelles : effet de reconnaissance ou d’étrangeté qui conserve à mes yeux une grande légitimité, quelle que soit la position de parole critique que l’on occupe, fût-elle universitaire. Car il n’est pas, je crois, de pure élection "scientifique" d’un objet d’étude. Du moins est-ce aussi ainsi que je conçois mon travail - et mes interventions à cet égard. Le projet de la collection "Écritures contemporaines" créée voici un an aux éditions des Lettres modernes et dont deux volumes sont parus à ce jour est justement de se rendre attentif à ces œuvres émergentes, à leurs enjeux et leurs novations, à leurs difficultés et aux questions qu’elles ne cessent de poser ou de relancer [1].

par Bruno Blanckman

Version imprimable fontsizeup fontsizedown
Pour citer cet article :

Notes

[1] Ecritures contemporaines 1, "mémoires du récit", regroupe des études sur Bon, Lascaut, Louis-Combet, Macé, Michon, Nadaud, Quignard, Redonnet, Rolin, Rouaud, Roubaud, Volodine... * Ecritures contemporaines 2, "Etats du roman contemporain" rassemble des études sur Bergounioux, Bon, Echenoz, Germain, Lahougue, Lépront, Michon, NDiaye, Peeters, Pirotte, Puech, Quignard, Rouaud, Sallenave, Savitskaya, Volodine... (Editions des Lettres modernes, 10 rue de Valence, 75005 Paris)

© Raison-Publique.fr 2009 | Toute reproduction des articles est interdite sans autorisation explicite de la rédaction.

Motorisé par SPIP | Webdesign : Abel Poucet | Crédits