Qui veut la peau de l’écorché vif ?

lundi 2 mai 2011, par Séverine Lebert

Thèmes : Intimité

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Au premier degré, un visage en larmes souffrant sous les caméras d’un jeu de télé-réalité. Les premiers sentiments de la spectatrice que je suis : curiosité, perplexité… laissent peu à peu place à une sorte de fascination. Le regard se délecte en se prenant au jeu du voyeurisme, je suis fascinée et comme happée par les traits du visage défait de cette femme qui vient de se faire trahir et humilier par son conjoint ; on vient de rendre compte de ses infidélités, elles aussi, filmées et diffusées. Immergé, submergé dans l’histoire du couple, en quelques parallèles faciles, on peut retrouver des versions de soi-même… mais démesurément amplifiées. Le sentiment est plus qu’étrange. L’intime est-il encore l’intime dans la société du spectacle ? Les profondeurs de l’âme que la poésie peinait à exprimer couleraient-elles de source devant les caméras du dispositif télévisuel ? Quels bouleversements dus à la société du spectacle n’annihileraient pas notre rapport à l’intime – le nôtre, celui d’autrui - mais lui donneraient une dimension autre et surprenante ? Que cherche-t-on à exprimer quand l’intériorité se déverse ainsi ? Enfin, cette forme renouvelée du rapport à nos profondeurs est-elle le symptôme d’une humanité inédite ?

Quelle différence entre le jeu de télé-réalité mettant en scène les affres de la séduction et de l’infidélité, et la lecture d’une œuvre romantique du XIXe siècle ?
Dans le premier, il s’agit d’une exhibition qui ouvre la voie à la jouissance immédiate ; l’autre me touche moi-même, puis d’autres spectateurs dans le même moment. Je suis un effet de la masse et l’intimité de cette femme n’auront d’effets sur moi qu’en tant que je n’aurais plus l’exclusivité de mes sentiments. Le monde entier la dénude, je le sais, et cela me terrifie, mais m’excite au plus haut point car toutes les limites sont franchies ; soudain les parois s’écroulent, les fondements coulent et c’est l’apesanteur. Intérieur et extérieur se fondent l’un dans l’autre, les sphères privée et publique s’interpénètrent, ayant pour conséquence la perte des repères qui ont jusque là fondé la culture morale. Mais plus encore, la masse formera une seule et unique conscience, le public vibrant est devenu lui-même l’intimité de la femme éplorée. La résonnance est abasourdissante. L’intime ne pourra s’exprimer pleinement que si ses effets ont lieu sur tous ; phénomène de mode et tsunami cathodique ? Jouissance et plaisir collectif avant toute chose ! L’intimité vraie n’est plus celle qui ne se ressentait que dans la solitude et le silence d’une lecture longue et lente ; bien souvent la première émotion forte venait passées les deux cents premières pages. Aujourd’hui elle se fait immédiatement et par le fantasme collectif, au cœur de cette réalité-fiction… encore une association de termes qui font tomber les barrières du dedans et du dehors.
Un procès n’a-t-il pas vu le jour à propos de la question de savoir si les participants de ces jeux de télé-réalité devaient avoir un statut de salariés ? Les hommes et les femmes qui livraient leur intimité amoureuse et sexuelle n’ont-ils pas exigé que leur statut soit modifié, comme si la façon dont les sentiments s’exprimaient devait conditionner la façon dont la société marchande les regarderait dorénavant ? On ne se livre pas sans dédommagement, on ne se donne pas en pâture sans contrepartie. Si l’on décide de montrer ce qui, jusqu’alors, ne se montrait pas à moins de devenir abominablement impudique, alors il faut que la société paye. Voici le seul repère qu’il nous reste pour justifier de tels abandons publics. La jouissance étant toujours à la clef.

L’intime se comprend par les effets de l’intime, sa réalité est représentation, ce qu’il provoque chez le spectateur importe beaucoup pour sa compréhension. Le commerce, souvenons-nous, c’est l’échange, ce qui circule de mains en mains, d’âme en âme. Souvenons-nous aussi du « Merzbau » de Kurt Schwitters [1]… les émotions enflent, s’étendent jusqu’à occuper tout l’espace de sa maison familiale du 5 Waldhausenstrasse à Hanovre. Il s’agit de son corps, de son espace intime en un sens, et, comme le précise François Bazzoli « c’est de la nature organique du travail dont il s’agit, non d’une illusoire suprématie de l’artiste se croyant capable de tout transformer en création, selon une possibilité interne incontrôlable autant que toute puissante [2] ». Les hantises matérialisées dans le plâtre et offertes depuis ses fenêtres aux passants ont certes pour matière le déchet : ce que la société jette ou refoule et dont on sait que cela ne disparaît jamais complètement. Mais avec ce qui est condamné par la société, Schwitters interroge un inconscient commun sans fond, lieu d’angoisses et de fantasmes, qu’il fait croître au sens organique ; il y incruste aussi des parts de son intimité propre, puisque aux confins du Merzbau de Hanovre, on découvre des grottes dédiées à ses amis chers (Hans Art, Mies van der Rohe). Or cette exhibition subversive où l’intimité de l’artiste se mêle à celle du corps social, où le déchet cherche à faire sens en nous questionnant avec la violence d’un cauchemar, développe toujours une vue de l’esprit, une forme à travers l’informe. La construction sans fin du Merzbau vise aussi à contenir le chaos du monde industriel des lendemains de guerre. C’est comme si l’ordure devait trouver son ordre. Autobiographique mais non moins universel, subjectif mais aussi politique, le Merzbau est apparu pour Schwitters comme une cathédrale qui concentre et exprime la matière des sentiments humains pour les sublimer. L’esprit du Bauhaus, alliant l’art à la vie quotidienne, n’est pas éloigné des préoccupations de Schwitters. Ainsi, la pensée et la liberté parviennent à s’en sortir, le déchet et les émotions les plus brutes n’exténuent pas le sens d’une production indéfinie et organique. « Se laisser submerger par une œuvre d’art ou aller à la messe, c’est la même chose, il s’agit de s’affranchir des soucis du quotidien [3]. » C’est de cette façon que le Merzbau marquera l’histoire de l’art.
Depuis le XXe siècle, les mouvements expressionnistes, surréalistes… jusqu’à Warhol, se sont distingués par un travail sur les émotions, les impressions, le choc. Si l’œuvre est un dialogue avec les âmes, en quoi les jeux de télé-réalité devraient-ils être différents au point de heurter notre morale ? Mais les œuvres de Schwitters invoquaient l’intime afin d’y déployer toute la mesure d’une réflexion sur la forme. Les acteurs des émissions de télé-réalité sont les enfants d’une révolution de l’image, dans une société où l’image à sensation est omniprésente. Les chimères, l’onirisme, et la recherche de l’inquiétante étrangeté des tableaux de Ernst, ou la reproduction des boîtes de corned-beef de Warhol, posent la question de la réception de ces mirages en nous et des effets qu’ils induisent dans nos comportements, dans nos pensées, dans nos valeurs. Le rêve, chez Breton, mène au concept, aux idées de révolution, de renversement de l’idéologie bourgeoise. La portée est éminemment philosophique, pour ne pas dire politique. Warhol purge nos consciences par ces reproductions de boîtes manufacturées. L’intime y est donc visé, mais dépassé, dans une recherche somme toute assez classique de catharsis aristotélicienne, où l’intime est sollicité pour mieux que nous en sortions. Les passions sont purgées, les émotions nécessairement dépassées et nous nous en trouvons libérés.
Cela ne fait qu’une trentaine d’années que l’intime est passé du statut de moyen à celui de fin de la production artistique et télévisuelle. La culture de masse véhiculée par de nouveaux supports-écrans, toujours plus grands et nombreux dans les foyers, a transformé de l’intérieur et dans son essence même le rôle de l’art. Autant dire que celui-ci est relégué, délégué à l’industrie du spectacle pour son immense partie. Et ici, le déchet est à consommation instantanée.
La dimension nouvelle, inédite en ce début de XXIe siècle, est celle dans laquelle s’inscrit le mouvement continu des flux d’émotions, à l’image de l’information en réseau mondial et surtout dans le cadre de la culture de masse, visant le spectre le plus large, et donc, les émotions les plus immédiates. La transparence est instaurée, l’intime est en vitrine, comme tout objet de consommation, comme un objet de jouissance. Les souffrances, les amours se projettent, se consomment et se multiplient. Elles sont des finalités en elles-mêmes. Est-on au théâtre ? Au cinéma ? Non, « dans la vraie vie », s’empressera de vous répondre le téléspectateur avisé, et la construction télévisuelle de cette marque d’authenticité prend le dessus sur la faculté de questionnement même. La réflexion d’un cinéaste n’est pas du domaine de l’émotion pure, elle est trop codée. L’intime mis en scène dans le cinéma d’auteur semblera d’emblée artificiel, opaque et inaccessible, et donc impropre à l’immédiateté du jouir. L’intime prend sa place dans une société du spectacle aux visées exhibitionnistes, ayant pour mot d’ordre premier la chute de tous les clivages, l’ouverture de toutes les frontières, de moi aux autres, du privé au public. Si la transparence est ainsi exigée, l’intime est-il mort ? L’homme n’a peut-être jamais été aussi déterminé par le dehors au long de son histoire.

L’intime prend appui sur ce qui lui était jusqu’alors, et dans les représentations classiques que l’on s’en faisait, absolument contraire : l’exhibition. Comment le comprendre à présent ? S’agit-il encore d’intériorité si tout s’offre, se montre, se vend ? La finesse poétique n’est certes plus de mise dans les moyens employés pour mener à l’intime. D’ailleurs, on ne se demande plus si un moyen existe pour nous y mener puisqu’il est en accès direct. On ne peut que s’étonner d’une telle débauche de vulgarité n’ait pas rendu impossible la perception de l’intime. Mais il ne s’agit plus, comme nous l’avons vu, du même sens qu’autrefois. Celui-ci est l’allié de la jouissance sans bornes et ne prend son existence que soumis aux regards et aux histoires des autres, en suscitant l’émoi des téléspectateurs par exemple. Selon Charles Melman, psychiatre et psychanalyste, les jeunes gens d’aujourd’hui semblent attirés par la scène : leur attirance pour les écrans, le fait de passer à la télévision, danser, chanter en public, n’a jamais été aussi en vogue [4]. Il est quasiment impossible d’exister intérieurement sans faire appel au regard direct d’autrui, non pas un seul regard, mais un public, une masse de regards. Et là est toute la différence. Qu’est-ce qui a changé alors ? L’intime subit le contrecoup de la disparition de l’autorité Une qui fonde une vie sociale et collective, qui crée la pudeur et le refoulement des désirs. Dieu, l’État ou le roi, ou toute autre concentration du pouvoir, toute instance pesante qui rive l’individu à des valeurs solides, des interdits ancrés, ont été remis en cause et ont fini par disparaître de la structure de notre comportement. L’individu, fort de ces acquis en termes d’indépendance et d’autonomie, ne veut plus se voir imposer de l’extérieur des lois, un code, des règles… le secret, les tabous sont bannis. Il ira pourtant chercher cette indépendance ailleurs. Peut-on être, sans exister pour un autre, que cet autre soit grand ou petit ? De l’unité : un dieu, un chef d’État respecté, on est passé, en vingt ou trente ans, à la multiplication des référents. On passe d’une structure sociale verticale à une structure horizontale, du honteux au tout permis : le plus grand nombre devra me reconnaître dans mon être comme par le passé le faisaient l’école républicaine, l’État, l’autorité parentale. Il est donc logique et compréhensible que l’intime, pour être vécu et ressenti par tout un chacun, doive se démultiplier d’autant de fois qu’il est possible, sur autant d’écrans ou autres supports que l’on peut imaginer. Il en va de notre bien-être, de notre tendance à persévérer dans l’existence. Créer un blog permettra de m’assurer que je suis lu(e). L’éditeur n’a plus à me désigner de son autorité ; la reconnaissance ne passe plus uniquement par lui. Mon être intime, vecteur de mon sentiment d’existence, exige le droit, aujourd’hui, d’être reconnu. Cette jouissance par le regard, cette jouissance exhibitionniste se substitue en grande partie, surtout pour les jeunes générations, à la jouissance de transgression des interdits. Le droit ayant remplacé le devoir dans l’ordre des progrès moraux de la société, l’interdit étant presque systématiquement vécu comme une intolérable brimade lorsqu’il s’applique à ma sphère privée, il est nécessaire que l’intime soit devenu un enjeu de pouvoir, une force ultime pour devenir quelqu’un au yeux des autres, l’arme dont je dispose pour être, tant bien que mal.
Qu’est-ce que la société de consommation sur le mode libéral ? Répondre à cette question permet de cerner le problème du rapport à mon être profond, ce dernier étant à considérer comme un symptôme dont l’origine n’est autre que les structures du monde dans lequel je vis. La société de consommation, ne l’oublions pas, nous somme en permanence de jouir. Cette injonction, sous forme de slogans en tous genres ne peut provoquer autre chose que l’extériorisation, voire la banalisation de l’intime. Mes désirs les plus secrets sont sollicités tant pour l’achat d’un yaourt que pour celui du dernier roman faisant sensation. Sensualité, promesse de bonheur ou de paix intérieure, plaisir assuré et même extase… la publicité regorge de ce vocabulaire de l’intime qui vient court-circuiter mon désir en lui apportant une promesse de satisfaction instantanée. Dans mon cabas, les objets que j’achète ne sont pas des moyens de subsistance, mais bien les avatars de ce que je suis. Le produit qui marche est un produit qui va jusqu’à mon âme, qui a su, d’une façon ou d’une autre, lui parler, provoquer le désir en elle en l’exhibant dans les images d’une publicité esthétisante.

C’est pourtant, force est de le constater, cette improbable relation à moi-même qui exprime la question la plus profonde de l’âme humaine.
Revenons à quelques considérations classiques et passées : le sujet est un être qui souffre et cette souffrance est l’apanage de son existence. Ses plaies sculptent son histoire ; son visage marqué en témoigne. Le visage de Dorian Gray, la représentation de son visage vrai, montre son être le plus profond, honteux, masqué mais on en peut plus vrai. Le parl’être lacanien, c’est le sujet qui cherche l’accès à son portrait intime. Nos désirs se dérobent à notre conscience. La psychanalyse est le lieu de l’intime traqué et manqué. On ne la voit jamais de face, l’angoisse qui sculpte les traits. Elle est anamorphique, se dissimule de signifiant en signifiant, réapparaît comme un lambeau de dentelle noire sur la face ombrée du tableau. Classiquement, l’intime reste un mystère d’abord pour soi-même. Mais ces vingt dernières années, ces finesses de vue ont été bafouées par un refoulement violent à l’endroit de la tradition psychanalytique elle-même. Le Livre noir de la psychanalyse sous la direction de Catherine Meyer [5] , le pamphlet contre Freud de Michel Onfray [6], pour ne parler que des plus exposés médiatiquement, expriment une méfiance confinant à la paranoïa à l’égard de ce qui ne se démontre pas scientifiquement. Non, l’âme d’un sujet n’est pas démontrable, pas plus que ses angoisses ne sont visibles au microscope. On ne peut en jouir directement, donc ça n’existe pas ; pire, ce sont des maladies qui empêchent la jouissance pleine ! En vingt ans, âme est devenue cerveau, neurones, connexions. Si l’intime que nous persévérons à signifier existe quelque part, c’est aujourd’hui du côté de la biologie, de la génétique qu’on pourrait s’imaginer le trouver. L’histoire de chacun deviendrait presque une question de traçabilité, et, dans le meilleur des cas, d’historicité. « Mais l’histoire, c’est du passé ! » s’étonnait un élève de terminale. Que veut-il dire ? Que l’histoire, son histoire, ce qui est en lui déterminé par le passé, figé d’une certaine façon par la dimension de l’irrémédiable, constituerait un empêchement au présent et à ses plaisirs. La responsabilité de ses actes, l’appropriation de soi-même qu’il devrait réaliser selon ce qu’exige le principe d’identité et de responsabilité, ce travail de soi à soi est une tâche par trop fastidieuse et anxiogène, impropre à faciliter la jouissance présente et à venir. L’intime est devenu une matière, un quelque chose d’émotions et de sentiments, mais sans identité propre le subsumant ; on peut constater qu’il est partout mais sans personne, au dedans de moi mais sans moi. Les moments où je m’identifie aux personnages de télé-réalité, aux scénarios de la publicité, morcellent autant de fois mon identité personnelle ; le moi-sujet n’est plus qu’une enveloppe fine en voie de dissolution.

La crise de l’intime s’exprime pourtant en un domaine où il semble poser un regard plein d’étonnements et d’humour sur lui-même. Quand la scène artistique migre des plateaux de télévision vers les laboratoires de biologie pour donner lieu à ce que l’on nomme le bio-art, le désespoir s’incarne dans des performances tout aussi déroutantes que lucides. Les gestes artistiques en laboratoire où il s’agit, pour les uns, de créer de l’intime cellulaire (les ovocytes, dits « caviar humain » de Crissy Conant), ou pour les autres de reproduire du soi-vivant à partir de tissus personnels (pensons à la performance de Polona Tratnik, qui fait mourir et revivre des cellules de sa propre peau dans des bocaux, sous les yeux des visiteurs) ressemblent bien à une quête de l’intériorité de soi. Au plus profond de la matière sienne, aux confins du vivant, dans l’infiniment petit, on cherche quelque chose de vrai, on espère se trouver enfin. L’ADN serait cette histoire, la mienne, plus vraie que ma vie même, parce que recelant les secrets de mes origines. Le biologique comme garantie de ma vérité intérieure, prend la place de la prière, jadis, garantie de mon salut ultérieur. Les enfants adoptés expriment cela sans en avoir conscience : ils se mettent tous en quête de leur père biologique, un père pour le reste inconnu, n’hésitant pas à mettre au second plan le réel lien affectif pour le père adoptif. Le secret dans mon corps, dans mes gènes ? La justification scientifique de l’existence s’impose comme si le regard des proches ne suffisait plus à combler ce vide à être. Ce qui est intéressant, c’est que la quête bio-artistique ne peut que se solder par l’expérience d’une perte de plus ; là où l’individu se cherche, son âme n’est assurément pas. Ce n’est pas la même âme, pensait Aristote, qui anime les mouvements de mon estomac pendant la digestion, et les mouvements de ma pensée pendant la réflexion. Alors, oui, la mise en scène de l’égarement semble être au cœur de la problématique de ces artistes. Elle ressemble aussi à la recherche tout aussi éperdue du toxicomane qui, dans la production d’états de consciences autres, se met en quête du sujet qu’il n’est plus, qu’il n’est pas. L’intime, en notre vie intérieure, est cette relation profonde à la perte de soi. Nous vivons dans une société matérialiste où domine plus que jamais l’illusion que la perte est un mal fondamental.
La nostalgie de l’être, ce sentiment évanescent et indicible que nous ressentons lorsque nous nous rendons compte de notre ignorance, de notre petitesse d’esprit, de notre impuissance, cette nostalgie du noumène dont parle Kant dans la Critique de la raison pure, est peut-être le siège de la question la plus intimement humaine. C’est d’abord et avant tout la réalité du manque que le sujet peut percevoir dans les performances du bio-art. Pourtant ce sujet en quête de lui-même a-t-il droit à la reconnaissance ?

De profundis, Oscar Wilde écrit : « Toute chose pour être vraie, doit devenir une religion » car le rapport à l’âme, la spontanéité du sentiment sapant toute rationalité objective à sa base, laisse place à la seule performance du sujet. Le sujet ? ou son âme, principe des pensées, cœur, émotions, lieu de l’intériorité exclusivement mienne. Mais le concept est aujourd’hui tombé en désuétude, et pire, il est associé aux concepts du religieux. Dieu, sujet qui fâche, serait le seul créateur des âmes. Plus question de l’invoquer comme cause première, l’individu s’assume seul, autonomie sans concession et liberté d’être à sa façon dans ses habitudes de consommation indéfinie. Mais comment penser l’intimité sans l’âme, puisque l’intimité, c’est l’âme ? L’intime, sans la consistance du soi est-elle possible ? Nous n’en sommes pas encore arrivés à accepter l’idée que la société marchande et ses dérives techno-scientistes aient fait de nous des coquilles vides, des êtres entièrement déterminés par le dehors. La tentation matérialiste qui produit un recouvrement de l’être par l’avoir, nous somme de correspondre à l’image du bon citoyen, de la bonne mère, du bon employé…etc. L’angoisse de l’existence est stigmatisée comme une maladie honteuse que l’on s’efforce de contenir par la rééducation ou la médication. Où est l’intime ? revient à se poser la question de la disparition de l’âme, et par voie de conséquence, celle du sujet lui-même.

Melman évoque le problème du « sujet sans gravité [7] » dans un entretien au titre éponyme. Il s’agit d’un sujet dont les attaches à certaines valeurs-clés ont cédé, qui se trouve dans un état dépressif difficile à interpréter, souffrant essentiellement d’une absence de désirs. Ne plus pouvoir désirer, ne plus savoir attendre, ne pas avoir de partie de soi-même dérobée à sa conscience. Ne plus être un sujet de l’inconscient, mais un être déterminé par les injonctions du dehors, dont cette injonction à jouir qui structure nos relations sociales. Philosophiquement parlant, il s’agit d’une âme sans plus de consistance, qui devient tout, et donc plus rien. On pourrait reprendre, en la radicalisant, la formule d’Aristote dans De Anima  : « l’âme est, d’une certaine façon, tous les étants »… certes, mais à condition qu’elle soit d’abord un peu elle-même, qu’elle se reconnaisse et sache s’orienter, juger, discriminer, faire des choix, diagnostiquer, et agir en connaissance de cause. Une publicité pour un soda mondialement connu mettait en scène un personnage qui changeait de vêtements, de coiffure, d’amis en un quart de seconde, à chaque fois qu’il goûtait à un autre arôme de la gamme de ce soda. Il passait d’une rue à une autre dans une ville manifestement structurée par l’esprit communautaire ; il changeait donc aussi rapidement de culture, de rites et de coutumes que de casquette ou de tee- shirt. Ce petit clip est à lui seul un extrait de ce qui se passe aujourd’hui dans nos âmes. Elles ne sont plus elles-mêmes. Elles ont du mal à suivre les mouvements imposés du dehors par la course ; et la possibilité pour elles de se ressourcer de l’intérieur, de faire le point en elles-mêmes, de se retrouver comme on s’arrête au bord d’un chemin pour se reposer, écouter le silence, fermer les yeux paisiblement, est devenue extrêmement rare. À force de la remplir, on la vide. À force de la solliciter, on la rend inerte. Il peut paraître étrange de parler de l’âme comme d’une généralité, d’une enveloppe qui serait plus ou moins la même pour tous. Peut-être faudrait-il entendre par âme une forme ou des conditions de possibilité que notre nature nous donnerait de manière à ce que la matière de nos vies ne submerge pas l’unité de notre être, rendant ainsi possible l’existence et la liberté de l’homme. Je pense encore à Aristote qui expliquait dans De Anima que si l’oreille entend trop ou trop fort les sons environnants, sa fonction auditive sera bien vite détruite. L’âme, en dehors du fait qu’elle se rapporte trop ostensiblement au religieux, est devenue impossible du fait de l’illusion qui nous laisse accroire que nous pouvons nous en passer. Alors, le marasme est là. Nous pensons pouvoir tout être et tout devenir dans l’immédiateté de la jouissance. Notre sphère intime regorge de références aux autres, nous nous projetons sans filet dans la vie des autres, sans bornes, ni repères, bref nous serions tout, tout serait nous, sans différentiations, sans bords. L’âme peut bien nous être donnée a priori, comme on le pense chez les kantiens, telle une condition de possibilité de l’expérience intime d’un moi consistant, si elle n’est plus présente dans nos références culturelles, on fera sans, en apesanteur, sans gravité ?

Entre la considération de l’intime contenu dans une enveloppe déchirée, laissant s’écouler la substance d’un sujet qu’il aurait dû être, et la voix d’un sujet qui se cherche encore avec angoisse (psychanalyse, bio-art), les limites s’estompent, enserrant les individus dans le même ordre du jouir. Notons que dans cette économie, les seconds passeront plus que jamais pour des êtres morbides et inadaptés.
Ce monde sommera-t-il encore longtemps à la jouissance continue ? En attendant, l’homme avance sans savoir, « être des lointains » heideggerien… perdu au plus profond de lui-même, certes. S’inquiéter de soi au point de vouloir se remplir d’émotions fortes ne serait que la conséquence de cet être qui ne se soutient plus de rien, ne s’autorisant plus de lui-même. Les psychanalystes, autant que les philosophes, sont à même de surprendre la naissance de l’homme nouveau, celui dont parlent Marcel Gauchet [8] , Charles Melman [9], cet être essentiellement individualiste, revendiquant la liberté et l’indépendance, qui s’assume mais souffre de solitude. Cet homme fait fi de l’histoire, de son histoire, plaide lui-même ses droits et place ses affaires privées sur le devant de la scène comme sa dernière richesse. Nous avons vu que l’âme n’est plus la peau, garante de notre identité métaphysique, interface entre le monde et soi, depuis que le droit à la jouissance a pris le pas sur la philosophie du devoir, et que nous vivons en écorchés vifs. Les relations horizontales, où le fantasme d’un égalitarisme règne, font que l’intime est passé de l’autre côté du miroir, il s’exhibe comme l’action, se montre comme des preuves d’existence, l’économie de marché en fait sa chair. Les dimensions ont changé, les formes d’expression de l’être sont devenues on ne peut plus spectaculaires. Toujours plus de plaisirs, de sensations, d’impressions. Les nerfs à vif, l’intime, c’est la chair, la couleur rouge des tableaux de Soutine et plus encore aujourd’hui, la chair des corps plastinés de l’allemand Gunter von Hagens [10] qui exhibent l’intériorité des organes humains afin de nous méduser. L’intime frappe, brise les tabous et les remparts de la pudeur, nous laissant exsangues et abasourdis. L’âme disparue ne nous retient plus, ne nous tient à distance de rien. Le sujet qui juge et se fait laisse progressivement place à un vide à combler par tous les moyens. Vide de sens, ce monde-ci ne peut que préparer le nid à une forme d’intégrisme moral dont la violence n’aurait d’égal que la cause qui l’aurait produite. Aussi, doit-on s’étonner de la censure qui frappe la rétrospective du photographe Larry Clark, interdisant son entrée aux jeunes de moins de 18 ans, une exposition ayant précisément pour sujet une histoire de la vie intime de jeunes gens de moins de 18 ans [11] ?

par Séverine Lebert

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Le Merzbau est une œuvre plastique d’inspiration dada et d’aspect constructiviste commencée en 1923 sous le titre de Colonne Merz, et détruite avant d’être achevée en 1939 sous les bombardements de la guerre. Elle consiste en une agglomération d’objets de récupération de toute nature, présentés dans des cavités de plâtre convexes ou concaves, cubiques ou arrondies, qui forment de petites alcôves. Ces dernières devinrent plus tard des grottes. Certaines de ces grottes avaient aspect de vitrines, pouvaient être dédiées à des amis, étaient visibles à certains moments de l’œuvre, puis devenaient inaccessibles compte tenu de l’évolution indéfinie du Merzbau . Afin de donner la plus grande liberté à cette œuvre qui occupa l’esprit de l’artiste de 1923 à 1939, les murs de la maison familiale furent détruits, et les plafonds crevés et supprimés. L’œuvre prenait des proportions telles qu’elle en vint à sortir par les fenêtres, et l’on pouvait la voir depuis la rue. Le nom de Merz vient d’un morceau déchiré d’un prospectus de banque, intégré au bas de la colonne Merz de 23. Il devait s’agir du mot Kommerz

[2] F. Bazzoli, Kurt Schwitters, Marseille, Images en manœuvres éditions, 1991, p. 14. .

[3] K. Schwitters, “Ich und meine Ziele”, Merz, 1931, n°21, p. 114.

[4] C. Melman, Problèmes posés à la psychanalyse, Le séminaire, Paris, Eres, 2009.

[5] C. Meyer, Le livre noir de la psychanalyse, Paris, Arènes, 2005.

[6] M. Onfray, Le crépuscule d’une idole. Affabulation freudienne, Paris, Grasset, 2010.

[7] C. Melman, L’homme sans gravité, Paris, Denoël, 2009

[8] M. Gauchet, Un monde désenchanté ?, Paris, Éditions de l’atelier, 2004.

[9] C. Melman, op. cit.

[10] « Our body, à corps ouvert », exposition de corps écorchés obtenus par imprégnation polymérique ou plastination. Tous les organes sont visibles, la chair, les nerfs…

[11] La rétrospective Larry Clark au musée d’art moderne de Paris du 8 octobre 2010 au 2 janvier 2011 a été interdite aux moins de 18 ans par décision de la Mairie de Paris.

 

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