Thoreau, penseur et praticien d’une politique de l’intimité

mercredi 27 avril 2011, par Eloi Saint Bris

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Référence : Walden Pond at Sunrise, photo: Storm Crypt

Henry David Thoreau naît en 1817 et meurt en 1862 à Concord, Massachusetts, à l’époque où le « Nouveau Monde » est en passe de devenir la « Grande Amérique ». Le continent entre alors de plain-pied dans la modernité, s’émancipant peu à peu de la condescendante Europe pour réaliser son propre projet politique de progrès et de démocratie. Face à cette civilisation naissante, Thoreau choisit cependant de prendre du recul. Et c’est précisément par l’expérience et le récit de son retrait dans les bois, alors que Thoreau tente de donner à l’Amérique le chef-d’œuvre littéraire dont elle a besoin, que prit forme tout un pan fondamental d’une pensée politique américaine d’une grande originalité.
Sans être une présentation générale de la réflexion de Thoreau – à laquelle, en France, on associe surtout l’idée de « désobéissance civile » – cet article propose une exploration, au croisement de la littérature et de la philosophie politique, de son chef-d’œuvre : Walden, ou la vie dans les bois [1]. Tantôt mémoires, tantôt essai littéraire et toujours inclassable, ce livre formule les questions essentielles que la pensée politique néglige, lorsqu’elle ne les écarte pas purement et simplement. S’isolant deux ans dans la nature, Thoreau interroge avec force le sens de l’existence : qu’est-ce qu’être un individu ? Qu’est-ce que « devenir soi », « vivre sa vie » ? Et si ces questions sont inévitablement au cœur de la pensée politique de Thoreau, c’est qu’elles sont indissociables d’une réflexion sur le sens du « vivre-ensemble ». Le texte nous rappelle que la démocratie, avant que d’être une institution, et même avant qu’elle ne s’inscrive en nous comme une identité collective, est une expérience individuelle de ces questions. Ainsi Walden esquisse une ontologie de l’intériorité et, par la mise en scène d’une intimité ¬– celle de son auteur ¬–, offre le récit d’une expérience personnelle aux implications politiques partout évidentes.
Mais Walden est avant tout le fait d’un écrivain, d’un artiste, qui se perçoit comme tel et insiste sur le sens sacré de l’écriture et de la lecture. L’art est pour lui le lieu d’une cristallisation de soi-même puis d’une transmission aux destinataires de l’œuvre. Sa propre intimité n’existe et est dévoilée qu’au travers d’une esthétique particulière mêlant nature et prose. Puis le lecteur est amené à faire l’expérience de l’expérience de l’artiste – moment édifiant où l’on réalise la différence entre « hanter » sa vie et une vie pénétrée par la pratique intime. En exposant son intimité, l’artiste invite à l’introspection qui, en même temps qu’elle nous pousse à nous retrancher dans notre sentiment singulier, nous relie à l’artiste, au monde et à la condition humaine et nous projette dans notre devenir. Thoreau fait l’expérience d’une sorte de solitude politique où le repli sur sa singularité ne fait que délivrer son désir d’universalité. L’intimité est chez lui comme un entre-deux qui fait lien avec l’extérieur. Ainsi sa contribution primordiale à la pensée politique est de démontrer qu’il n’y a pas qu’un enjeu éthique mais un enjeu véritablement politique attaché à chaque devenir individuel – celui d’un lien vital avec la communauté, lien approprié, incarné, et qui rend les deux notions d’individualité et de politique presque réversibles.
Telle est l’essence de la politique de l’intimité chez Thoreau, ce qu’il nomme la « cosmographie du chez-soi », et qui est en filigrane l’occasion d’une réflexion inédite qui bouleverse les catégories traditionnelles du public et du privé, de l’intériorité et de l’extériorité, de soi-même et d’autrui, dans une tentative de relier l’indicible portion à laquelle la communauté politique donne le nom d’intimité à l’expérience collective dans son ensemble.

Le sage et l’individu

« Je gagnai les bois parce que je voulais vivre suivant mûre réflexion, n’affronter que les actes essentiels de la vie, et voir si je ne pourrais apprendre ce qu’elle avait à enseigner, non pas, quand je viendrais à mourir, découvrir que je n’avais pas vécu [2] ». Du 4 juillet 1845 au 6 septembre 1847, après avoir vécu d’expédients pendant quelques années, après des études à Harvard, Thoreau s’installe au bord de l’étang de Walden dans le Massachusetts où il construit sa maison et subvient à ses besoins en usant des seules ressources de la forêt qui l’entoure. En aventurier déterminé, il décide de passer à l’action pour réaliser ce qu’il appelle son « expérience ». Je m’intéresse ici à ce jeune homme inconnu de vingt huit ans qui décide qu’il est temps pour lui de faire cette expérience pour les autres (car il a déjà en tête le « rapport » littéraire qu’il en tirera). Il se résout, face à la montée en puissance de la civilisation moderne, à accomplir le mouvement inverse : un retour à la nature comme une manière « d’épousseter » le construit et le superficiel pour mieux saisir ses intuitions premières. Le testament de Thoreau, c’est celui d’un homme entré dans sa vie pour en sortir avec une philosophie, celui d’un écrivain qui tire son « je » d’une expérience profonde de lui-même [3], qu’il convient ici de tenter de comprendre.
Entre les lignes de Walden, on discerne toutefois deux projets, voire deux incantations, en tous cas deux impressions distinctes pour le lecteur. L’interprétation souvent dominante est celle de l’épopée. « Ce que je voudrais dire à mes semblables, une fois pour toutes, c’est de vivre aussi longtemps que possible libres et sans chaînes [4] », écrit l’auteur, voulant devenir « partie » intégrante de la nature. Cependant, ce retour à la nature, si séduisant pour certains aujourd’hui (comme en atteste le succès du film Into the Wild de Sean Penn dont le protagoniste se réclame de Thoreau), serait bien insolite pour les contemporains de Thoreau s’il était compris comme tel. On aurait tort de faire de Walden une épopée adressée à l’individu moderne, quand on sait que l’auteur bâtit délibérément sa maison à un mile de la ville de Concord et qu’il fût, pendant ces deux ans, assidument social. De même que l’on se méprendrait en lisant Walden comme le témoignage exceptionnel d’un ermite ou d’un chamane, d’un être presque surhumain. L’intention de l’auteur était tout autre.
Il aurait pu, à la manière d’un Socrate solitaire, d’un yogi indien ou d’un Jésus dans le désert, incarner l’idée romantique du sage sur la montagne. Mais il refuse ce rôle qui lui est assigné : vivre une utopie concrète qui serve de catharsis à la communauté. Ce qu’il veut nous montrer avant tout, c’est qu’il est bien humain et ses quêtes bien ordinaires. S’il occupe la plupart de son temps à l’écoute de la nature et à l’entretien de ses cultures (quelques légumes) comme de sa culture (il lit beaucoup et travaille déjà aux ébauches de son livre), Thoreau s’assure de garder sa maison toujours ouverte et il est connu à Concord pour être un fameux causeur. Et comme nous l’indique le philosophe américain Stanley Cavell : « la manière dont j’interprète la position de l’écrivain "à un mile de distance de tout voisin" est que c’était juste assez loin pour être vu nettement [5] ».
En réalité, Thoreau insiste moins sur sa sagesse que sur cette quête personnelle qu’il mène au contact de la foule de ses semblables. En s’établissant proche d’eux et en vivant son « expérience » notamment par l’écriture, qui est un geste de rapprochement permanent de l’autre, il est un sage atypique qui redescend de sa montagne au moment même où il s’y hisse. Thoreau ne se veut pas prophète ; il est tout d’abord artiste, écrivain. Il a pleinement conscience de la capacité de transfiguration que recèle l’écriture de soi. Il ne faut donc peut-être pas tant parler de sagesse chez Thoreau mais bien d’intimité. Tandis que le sage a tendance à sortir de soi pour toucher à l’Etre (par une intériorité qui se transcende), Thoreau ne s’efforce que de rentrer en lui-même chaque jour, de se creuser, de se sentir vivre et de pratiquer simplement « une véritable intégrité de chaque jour [6] ». Et cette entrée en soi, moins éprouvante qu’atteindre le haut de la montagne ou que d’observer un retrait total, est une expérience que l’écrivain veut illustrer comme accessible à tous. C’est en tout cas pour lui la tâche de chaque individu.
En proposant constamment de longues descriptions de son activité quotidienne d’homme des bois et en les réfléchissant, Thoreau cherche à provoquer l’empathie du lecteur. Il l’invite à déplacer sa perception usuelle des choses et s’emploie ainsi à tracer les contours d’un possible commun dont il indique la voie – un voyage en effet, non pas une épopée, mais un voyage vers l’intérieur, a journey inward selon la formule bien présente à l’esprit américain. Par ces vers, il en offre la clef :

Dirige ton œil droit en toi
Mille régions en ton âme
Encore à découvrir. Parcours-les, et sois
Expert en cosmographie-du-chez-soi [7] »

Quelle meilleure définition de l’intimité que la « cosmographie-du-chez-soi » ? Voilà donc le projet de Walden. Répandre l’idée d’une expertise de soi, d’un travail au corps de l’intimité, conçue comme un lien essentiel (et c’est là toute son originalité) avec l’extérieur et avec l’autre.

L’art de l’intime

Tout le récit de la vie dans les bois au bord de l’étang Walden est une longue métaphore d’un travail intérieur. Tout, de la construction de la maison à la vie dans la forêt, en passant par l’étang, renvoie symboliquement aux explorations intimes qui, comme nous le verrons, libèrent le devenir-soi que Thoreau veut ériger. Cette correspondance entre les deux univers du dehors et du dedans est portée à son apogée quand Thoreau évoque l’étang de Walden : « de tous les personnages que j’ai connus, Walden est […] peut-être celui qui porte le mieux, et le mieux conserve, sa pureté [8] ». Une pureté que l’auteur explique par sa profondeur particulière, par comparaison avec les autres étangs de la région. Ce n’est donc pas une pureté de fait mais le résultat d’une profondeur inexplorée, assimilable à celle des hommes, qui doivent, pour révéler leur pureté, se livrer à « la plus grande et plus importante exploration, aux sources de nous-mêmes, ces étangs sans fonds qui ont tout de même un fond [9] ». Thoreau avance vers une reconnaissance plus explicite de cette métaphore filée en déclarant finalement que « tout le changement [de l’étang] est en moi . . . Qu’en vivant contre Walden, c’est moi [10] ».
Le déploiement du contexte, les descriptions presque naturalistes de la nature qui ont fait le succès de Walden sont scénographiées par Thoreau comme un orfèvre travaille son or. On sait qu’il fallût sept versions avant que le manuscrit ne trouve sa forme finale. Introspectif, l’ouvrage offre pourtant peu de confessions intimes. Thoreau ne s’établit pas au bord de l’étang Walden comme on entame une psychanalyse. C’est dans la représentation poétique de la nature, que s’interprète le sens de sa démarche. Avec Thoreau, l’intimité conjugue intériorité et extériorité. Elle est cet entre-deux – respiration ou zone de passage – entre le soi et l’autour-de-soi qu’elle transcende et relie simultanément.
En ce sens l’intimité apparaît comme un enjeu majeur de la vie humaine en tant qu’elle est l’antichambre de cette conjugaison fructueuse de ce que l’on est (dedans), avec ce qui nous entoure (dehors), dans la perspective de ce que l’on peut devenir ensemble. C’est pourquoi il déplore chez lui comme chez son contemporain un risque imminent : une dissociation du soi, un « dédoublement » ou encore une aliénation, celle d’un « spectateur, qui ne partage aucune expérience [11] », qui déprécie son intimité au profit des choses externes et donc se prive de tout intérêt pour ce devenir-soi qui lui est propre. Or, pour Thoreau, se détourner de cette « éthique de la culture de soi [12] », c’est aussi renoncer à tout engagement dans ce monde et à toute compréhension de l’autre. L’expérience profonde de la communauté passe par celle de l’individualité, dans la mesure où l’individualité est conçue comme une œuvre intime, une cosmographie constante du chez-soi qui suppose une expérience de l’autour-de-soi.
Faut-il néanmoins comprendre qu’il existe chez Thoreau un être ou une individualité a priori et que le travail de l’intime serait celui de sa libération (des griffes de la société, par exemple), en accord avec la thématique romantique de la déchéance de l’homme socialisé ? Sans doute Thoreau donne-t-il parfois le sentiment d’évoquer une individualité déjà constituée qui se tourne ensuite vers son environnement et les autres, mais au fond l’homme nouveau [13] ne correspond pas tant à l’idéal universel de l’individu qu’à l’acteur particulier d’un devenir qui se déploie d’abord par le cheminement de l’expérience et dans un réseau de relations.
Il reste, néanmoins, à transmettre le goût de cette œuvre quotidienne. A ce propos, Thoreau écrit : « il existe probablement des paroles adressées précisément à notre condition qui, si nous pouvions vraiment les entendre et comprendre, seraient plus salutaires à nos existences que le matin ou le printemps, peut-être nous feraient voir la face des choses sous un nouvel aspect [14] ». Quand on sait l’importance symbolique attribuée au printemps et au matin, on mesure combien importe pour Thoreau ces « paroles adressées ». Ainsi, dans un style fort différent de celui employé par Emerson, son mentor, dans son essai philosophique Self-Reliance [15], l’auteur de Walden cherche plutôt les mots qui touchent et qui sauront faire résonner son expérience intime. Tout l’art est de parvenir à ces mots. Aussi, l’intime ne s’exprime que par l’art (et non par la philosophie) car il peut seul accéder à ce qui demeurerait autrement indicible. Afin de se libérer de son propre dédoublement, Thoreau ne fait pas un geste anodin en choisissant de juxtaposer l’écriture et l’intimité. Il a conscience, comme nous l’indique Cavell, que « ses paroles sont révélées, reçues et non seulement rêvassées [16] », que l’écriture comme art possède cette puissance de révélation.
L’écriture de l’intime a aussi pour objet d’édifier le lecteur. Si je suis ce lecteur, en lisant je baisse ma garde et me laisse affecter par le poids de ces « paroles » qui cristallisent en moi les « identités spécifiques de l’écrivain tout au long de ses métamorphoses, et les parties de moi que ces identités interpellent et donc créent en moi ; c’est comprendre qui je suis de ce ‘je’ que l’on sollicite ainsi, et qui est cet écrivain pour accompagner ce ‘je’ de son intimité et de sa condition [17] ». Et non seulement l’artiste incite le lecteur à se tourner vers sa propre intériorité, mais l’art lui-même transforme le lecteur et configure en lui un sens esthétique de son œuvre d’individualité. George Kateb s’inscrit dans cette perspective lorsqu’il écrit : « le seul plaidoyer approprié [de l’individualité dans la démocratie] est philosophique ou poétique » ; en développant une relation poétique avec la réalité, l’appel contenu dans les mots de Thoreau est que « chaque homme et chaque femme peut être son propre poète [18] ».

« La seule coopération possible »

Exposés à l’écriture de l’intime, nous éprouvons l’expérience de ces humains face à la mort, face à l’autre, face à eux-mêmes ; de même que nous mettons en relief notre propre expérience. Thoreau insiste sur une conception plus dynamique et intersubjective de l’individu dans le monde, mais cela suffit-il à faire de Walden une œuvre politique et de Thoreau un démocrate ? On connaît le Thoreau plus tardif de la désobéissance civile, militant écologiste et anti-esclavagiste. Mais à l’heure de Walden, il s’inquiète surtout des pouvoirs de l’Etat qui impose l’autorité d’un On démocratique sur son moi. Il écrit ainsi : « la seule coopération possible, en général, est extrêmement partielle et tout autant superficielle ; et le peu de vraie coopération qu’il soit, est comme s’il n’en était pas, étant une harmonie inaccessible à l’oreille des hommes. […] L’homme qui va seul peut partir aujourd’hui ; mais il faut à celui qui voyage avec autrui attendre qu’autrui soit prêt, et il se peut qu’ils ne décampent de longtemps [19] ».
Il faut cependant discerner les deux pans de sa critique politique. Il y a d’un côté un refus de soutenir les institutions d’un État qui pratique la ségrégation. De l’autre, une critique plus substantielle qui subvertit le concept du politique et qui m’intéresse ici. Thoreau n’est pas un ermite, il ne renonce jamais à la communauté politique et sa maison est pleine de visiteurs. S’il se retire à Walden pendant deux ans, c’est aussi pour mieux entendre cette « harmonie inaccessible à l’oreille des hommes » que rend inaudible la cacophonie humaine. À mesure qu’il fait une œuvre de sa propre individualité, il pointe dans la direction d’une telle harmonie. Contre une coopération « partielle et superficielle », il dessine une relation plus entière et profonde. Face aux dualités institutionnelles du politique – individu/collectif, sphère privée/sphère publique –, Thoreau oppose une esthétique de l’intimité qui estompe ces frontières et qui privilégie l’expérience viscérale de soi et de son environnement. Si d’ailleurs il fut par la suite un contradicteur public avisé, c’est sans doute que l’étape de Walden l’y préparait et en cela le livre participe bien d’une philosophie politique. Le retrait intime apparaît comme un passage nécessaire vers le monde de l’action ; il est une expérience unique d’un devenir-individu d’où l’on tirera, si l’on veut, « une politique du devenir [20] », une proposition de politiser l’individualité, au service de la démocratie.
C’est en effet l’apport de Thoreau que de compliquer le concept du politique par les certitudes moins conceptuelles mais plus prégnantes de l’expérience. Il n’est pas un individualiste forcené mais plutôt, comme nous invite à le penser une génération de philosophes américains regroupés sous l’étendard de « l’individualité démocratique [21] », un penseur habile de la démocratie qui invite à ouvrir le privé au public et donc à les dépasser tous les deux par la culture de l’individualité comme lien vers l’extérieur par l’intérieur. Il nous exhorte à franchir ce mur sacré qui sépare les catégories, sans quoi il nous est impossible de comprendre ce que nous sommes et pouvons devenir nous exposant au risque d’être condamnés non pas à l’espace publique mais à la vie privée, non pas à la publicité mais à la privation.
On trouve chez Jean-Luc Nancy une problématisation éloquente de ce qu’a pu vouloir dire Thoreau :

La société, de soi, existe dans l’extériorité des rapports. En ce sens, une « société » commence seulement là où cesse l’intégration en intériorité d’un groupe que cimentent son système de parenté et son rapport à des mythes, figures ou totems du groupe lui-même. […]
La société moderne […] se représente selon l’extériorité de ses membres (supposés individus) et de leurs rapports (supposés intérêts et forces). Une anthropologie entière – pour ne pas dire une métaphysique – est sous-entendue dès qu’on parle de « société », et de socialité, de sociabilité, d’association […]
C’est aussi pourquoi le pouvoir, en société, ne semble retenir que les traits de la « violence légitime », et plus rien d’une fonction symbolique qui serait liée à la vérité « interne » du groupe. [22]

Sans appeler à la constitution d’une « vérité interne », cette analyse résonne avec la politique de Thoreau, l’idée que l’individualité est un foyer de la vie politique. Ce qui implique, comme nous invite aussi John Dewey, de « cesser de penser la démocratie comme quelque chose d’extérieur », de comprendre « en théorie et en pratique, qu’elle est pour chacun une manière personnelle de vivre [23] ».
Quand Thoreau écrit : « sans doute a-t-on des intentions sur nous pour notre bien, en faisant de la vie d’un peuple civilisé une institution, dans laquelle la vie de l’individu se voit à un degré considérable absorbée, en vue de conserver et perfectionner celle de la race [24] », il dénonce l’idée d’aborder la vie en communauté uniquement comme une institution et non une expérience, ce qui explique finalement la dissociation de ses contemporains qui les empêche d’être présents à eux-mêmes comme d’être présents aux autres [25]. Ce sont des hommes coupés en deux : entre le privé et le public, l’intime conviction et l’opinion conforme, l’individu et la « race » humaine. Or l’ennemi de la bonne société, c’est l’individu dissocié.
La crainte qui sous-tend Walden n’est pas sans lien avec l’esprit de l’époque. Agnès Antoine résume ainsi le propos de Tocqueville : « les corps entrent alors en rapport, mais les âmes ne se "pénètrent" pas. Les hommes, refusant d’engager l’unité de leur être, ne se donnent en quelque sorte qu’à moitié. Ils sont à la fois intérieurement dissociés et extérieurement désassociés [26] ». Le parallélisme des intelligences ne s’arrêtent pas là : Pierre Leroux, contemporain de Tocqueville, émettait la même réserve quant à une rationalisation trop poussée, trop englobante du collectif : « mais ne dîtes pas non plus que la société est tout et que l’individu n’est rien, ou que la société est avant les individus, ou que les citoyens ne sont pas autre chose que des sujets de la société, des fonctionnaires de la société qui doivent trouver bon gré, mal gré, leur satisfaction dans tout ce qui concourt au but social [27] ».
D’hier à aujourd’hui, cette même crainte est vivace. Après avoir animée les réflexions des premiers politologues modernes, les sociologues se sont désormais emparés de la question dans le contexte d’une crise de la participation démocratique, d’une crise de l’identité collective ou encore d’un déficit de sens. Récemment François de Singly écrivait à propos de l’individualisme contemporain : « [l’individu] souhaite l’invention d’un autre modèle de lien [de société] qui l’autorise à rester soi-même (voire, mieux, à contribuer à devenir lui-même) [28] ».
Pourquoi a-t-on si souvent et si inlassablement émis cette réserve quant au fondement même de l’ordre politique, c’est-à-dire de la manière dont on agence l’individu dans la société, dans l’Etat, dans le collectif [29] ? La somme des individus est-elle strictement égale au collectif ? Ou peut-être ne prend-on que la moitié de l’individu pour faire du politique, laissant l’autre moitié au « privé » ? Plus qu’une question sur le contrat social, Thoreau nous livre une réflexion sur le lien social et politique, partenaire indissociable du contrat démocratique en tant qu’il le rend effectif. Et c’est la toute la richesse de son travail qui ne propose pas une énième théorie de l’association politique mais qui traite directement de la dissociation des hommes, interne et ressentie, pour tenter de trouver un équilibre entre un lien social conçu comme extérieur et une ontologie de l’intériorité, dont on ne peut pas se départir.
« Exprime ta conviction latente et profonde, elle aura valeur universelle ; car le fond de l’intériorité devient en temps voulu une extériorité [30] ». Tels sont les mots de son ami Emerson. Guidé par ces conseils, Thoreau cherche à réveiller en lui cette chose qui le relie au monde, son individualité politique qui n’est pas juste une individualité statique mais plutôt son rapport à la condition humaine, l’actualisation de la vie en soi, une individualité dynamique que la pratique intime lui donne à voir. C’est cette individualité politique qui inscrit la démocratie profondément dans ce que Dumm appelle « l’inévitable, et cependant historiquement contingente, incarnation individuelle [31] » du politique, ou encore, dans un « nouvel humanisme, pluriel, qui donnerait à l’homme moderne l’entière liberté d’interpréter son existence, sans pour autant renoncer à l’exigence du bien commun [32] ».

Chez Thoreau, la culture de l’intime procède d’abord d’une forme de solitude spirituelle. Dans ce retrait temporaire qui apparaît comme un rite de passage politique, se joue une sorte de « résignation nécessaire [33] » qui n’est pas la résignation de l’homme moderne s’accommodant de son dédoublement, mais l’expérience d’un dénuement, d’une régression (un moment de déconstruction des certitudes acquises et du conventionnel) préparant une phase de construction.
Se résigner, c’est être disposé à une certaine spiritualité (prise dans son acception la plus large) par laquelle l’esprit actualise la vie. « Pourquoi, à peine ont-ils vu le jour, [mes concitoyens] devraient-ils se mettre à creuser leurs tombes ? Ils ont à mener une vie d’homme [34] ». Walden commence presque ainsi, « vivre une vie d’homme », comme pour en définir l’intrigue. Quel est le sens de ces « paroles » ? À l’écart d’un certain contexte social qui réduit les hommes à « la faim avant d’avoir faim [35] », Thoreau se met en quête d’une nourriture spirituelle qu’il nomme la « vie d’homme ». A ce propos, il écrit de manière énigmatique, « j’aime une large marge à ma vie [36] » ; une marge que l’on perçoit dans son récit comme ces moments tantôt de plénitude silencieuse, tantôt d’intense réflexion. Une marge qu’il décrit comme une manifestation de son intimité qui le relie à l’humanité. Mais la « marge » exprime encore autre chose qui dépasse les seuls moments de conscience de soi. Cette latence, on la retrouve chez un autre esprit libre, Romain Gary, qui définit une « marge humaine [37] » comme un « souci de préserver une marge de sécurité où il y aurait toujours assez de place pour un certain minimum de l’humain qui nous garderait à la fois de nos erreurs et de nos vérités ». Car pour lui, comme cela semble être le cas pour Thoreau, il y a un « tort dans l’absolu » (le définitif, le certain) que seule la certitude d’être vivant permet de contester. C’est la richesse de cette certitude, devenue presque minoritaire, que Thoreau et Gary convoquent. « Éternel improvisateur de lui-même, reprend Gary, l’homme ne doit se prosterner ni devant la vérité, ni devant l’erreur, mais seulement devant une certaine notion de sa propre faillibilité [38] ». C’est aussi cela la politique de l’intimité selon Thoreau : accueillir la vie comme une certitude fragile contre les incertitudes coriaces qui s’érigent en vérité. Dans ce retrait temporaire et ce face-à-face avec soi-même – cette marge de la vie –, l’individu parvient à construire une rationalité, un sens du bien et de la communauté éclairé et conscient de ses propres limites. C’est aussi ce qui pousse Thomas Dumm à écrire que « la solitude peut être perçue comme une expérience politique profonde en tant qu’elle est décisive dans la formation et l’exercice d’un pouvoir, dans la découverte du sens de l’individualité et des manières dont la justice doit être comprise et réalisée dans le monde [39] ».
Ce n’est donc pas ce bon citoyen éclairé qui enrichit notre cité, mais cet humain qui s’est résigné pour s’écouter, qui a cultivé son intimité et sa créativité [40] pour parvenir à des conclusions extimes, et qui est un jour en mesure, une fois sa maison intérieure érigée (bien qu’il faille l’entretenir chaque jour), de revenir de sa retraite démocratique ou de sa ré-signation, pour « re-signer [41] » son contrat avec la société. « Notre saison de mue, comme celle des volatiles, doit être une crise dans notre vie. Le plongeon pour la passer, se retire aux étangs solitaires [42] ». En conséquence, chacun doit incarner sa propre expérience individuelle pour pleinement contribuer à la collectivité. Sans quoi la collectivité perd son sens, puisqu’elle ne met rien en commun que des hommes communs. Saisissant l’enjeu, John Dewey écrit :

De toutes les manières de vivre, la démocratie est la seule qui croit sans réserve au processus de l’expérience en tant que fin et moyen (…). [La] libération et [l’]enrichissement [de l’expérience] sont une tâche à laquelle il faut se consacrer jour après jour (…). La tâche de la démocratie consiste toujours à créer une expérience plus libre et plus humaine que tous partagent et à laquelle tous contribuent [43].

Marquée par l’intrication fertile du politique et de l’individualité, telle est la démocratie que dessine Thoreau, avec la conviction d’un converti.

Vers une politique de l’intimité

La méthode de Thoreau, c’est la pénétration de l’intime dans le concept, l’appropriation viscérale des termes qui forgent le contrat de notre communauté. Or cette pénétration se poursuit plus loin encore en ouvrant systématiquement des espaces de réversibilité comme alternative aux dualismes traditionnels dont il efface les frontières. De même que la philosophie contemporaine nous invite à « concevoir les concepts d’individu et de société comme deux concepts non pas opposés mais réversibles [44] », il y a de manière constante dans l’ethnographie littéraire que Thoreau fait de sa propre vie un projet d’intrication de la vie et de la démocratie.
Ce procédé prend un tour quintessentiel dans la fascination de Thoreau pour le bûcheron Alexandre Terrien, personnage de Walden et personnification de « l’homme animal », de la nature contre la culture. Québécois d’une naïveté édifiante, il se laisse guider par l’instinct et l’intuition avec une efficacité remarquable. Tout ce qu’il perçoit, il le rattache à sa propre expérience sans aucune faculté d’abstraction. « Il était en mesure de défendre nombre d’institutions mieux que nul philosophe, attendu qu’il donnait, en les décrivant selon l’intérêt qu’il y attachait, la véritable raison de leur existence, et que la méditation ne lui en avait pas suggéré d’autre [45] ». On sent Thoreau profondément frappé par Terrien qu’il rencontre souvent dans la forêt et invite dans sa cabane pour de très longues causeries.
Terrien – à qui le sort a fait porter un nom étrangement prémonitoire, tant il est ancré dans la terre – constitue un véritable doute dans le parcours de l’écrivain. Faut-il qu’il travaille à devenir cet être intuitif, presque animal ? A travers Terrien il cherche à arbitrer entre un être animal et un devenir individu ; ce qu’il tranche finalement, et à regret, en comparant l’âme de Terrien à celle d’un « enfant » tout en parlant de l’importance d’être « adulte » au regard de la réflexivité que l’on acquiert en le devenant (« je ne pus obtenir qu’il vît le côté spirituel des choses [46] »).
La rencontre d’Alexandre Terrien révèle en fait une tension dialectique qui habite tout l’ouvrage. Thoreau écrit explicitement : « Est-il possible d’unir la vigueur de ces sauvages à l’intellectualité de l’homme civilisé ? [47] » et il se demande comment créer une « égale société, mais plus normale et plus naturelle [48] ». Puis, presque systématiquement, de nouvelles intrications apparaissent autour du symbole prescient de l’étang de Walden. En cherchant l’origine de son appellation, Thoreau découvre une légende indienne qui parle de l’étang comme d’une ancienne colline qui s’est un jour éboulée et creusée, symbolisant la plus parfaite interdépendance du vide et du plein. Il cite Milton : « D’autant se sont enflées les collines, d’autant s’est creusé un abyme muet, calme, spacieux ; vaste lit pour les eaux [49] ».
La liste des espaces réversibles se prolonge, après l’individu et le politique viennent le parent et l’enfant, le sauvage et le civilisé, l’intérieur et l’extérieur, le conscient et l’inconscient. Les réflexions sont aussi truffées de références aux penseurs orientaux, chinois et indiens, comme pour établir une interrelation entre Orient et Occident. Il va même jusqu’à se pencher sur la dualité du masculin et du féminin en associant notre expérience qu’il associe à notre langue maternelle avec une langue paternelle qu’il nous faut acquérir, fruit de la ré-signation. Dumm nous en donne la meilleure interprétation possible : « [Thoreau] imagine une naissance de l’homme qui est à la fois profondément inscrite dans les revendications de notre expérience ou de notre langue maternelle, et une naissance paternelle, venue d’un autre monde, presque au-delà des possibilités humaines, comme dans l’allégorie biblique de la création d’Adam à partir d’une boule d’argile [50] ».
Telle est la puissance de la politique de l’intimité chez Thoreau qui parvient à « tourner le globe à l’envers, du dedans au dehors [51] ». L’intimité de l’artiste semble dotée de cette capacité d’inversion, de déplacement des frontières, mais aussi de dévoilement d’un autre possible. Elle est le lieu d’expression de la face cachée du monde. L’œuvre d’art qu’est Walden s’expose pour exposer ce qu’il nous manque : une communauté incarnée, une individualité qui a force de politique, une démocratie radicale finalement.

par Eloi Saint Bris

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Henry David Thoreau, Walden ou la vie dans les bois (1854), trad. L. Fabulet, Paris, Gallimard, rééd. Coll. « Tel », 1990 (1922). L’auteur remercie Claire Brault et Agnès Antoine pour leurs commentaires essentiels à l’écriture de cet article.

[2] Walden, p.107.

[3] Ce qui est en espèce l’œuvre de l’intime, dont le Larousse nous donne la définition suivante : « qui est au plus profond de quelqu’un, qui atteint le fond des choses ».

[4] Walden, p.99.

[5] Stanley Cavell, The Senses of Walden, San Francisco, North Point Press, 1981, p.11 : citation originale.

[6] Walden, p.12.

[7] Walden, p.362. “Direct your eye right inward, and you’ll find/A thousand regions in your mind/Yet undiscovered. Travel them, and be/Expert in home-cosmography”.

[8] Walden, p.222.

[9] Dumm, Loneliness as a way of life, Cambridge, Harvard University Press, 2008, p.178 (« the greater and more important exploration, to the sources of our selves, those bottomless ponds that have a bottom after all »).

[10] Walden, pp.222-223.

[11] Walden, p.158.

[12] William E. Connolly, Identity\Difference : Democratic Negotiations of Political Paradox, Ithaca, Cornell University Press, 1991.

[13] « Si l’homme n’est pas neuf, comment faire aller les habits neufs ? […] Ce qu’il faut aux hommes, ce n’est pas quelque chose avec quoi faire, mais quelque chose à faire, ou plutôt quelque chose à être ». Walden, p.32.

[14] Walden, p.126-127.

[15] Traduit en Français par « confiance et autonomie ».

[16] Stanley Cavell, The Senses of Walden, op.cit., p.15 : citation originale.

[17] Ibid, p.12 : citation originale.

[18] George Kateb, The inner ocean : Individualism and democratic culture, Ithaca, Cornell University Press, 1994, p.84 et 165 (texte original).

[19] Walden, p.86.

[20] Dumm, Loneliness, p.175.

[21] Ce courant s’inscrit dans la lignée des Transcendentalistes américains, et s’oppose au libéralisme de l’individu « normal », rationnel, statique, sur lequel seraient fondées les théories politiques de la justice ou des contrats (Rawls), pour mettre en avant les vicissitudes et l’expérience vécue de l’individualité jugées essentielles à la pratique du politique (au-delà de son seul aspect institutionnel). Cette réversibilité de l’individualité et du politique est, à divers degrés, discutée par George Kateb, Jane Bennett, Stanley Cavell et Thomas Dumm.

[22] Jean-Luc Nancy, « Démocratie finie et infinie, Démocratie, dans quel état ?, Paris, La fabrique, 2009, pp.86-87.

[23] John Dewey, La démocratie créatrice : la tâche qui nous attend, trad. Sylvie Chaput, Horizons philosophiques, vol. 5, n°2, 1997.

[24] Walden, p.41 (souligné par moi).

[25] Foucault préface cette idée que le souci de l’autre ne peut exister sans un solide souci de soi. Voir les deux derniers tomes de Histoire de la sexualité.

[26] Agnès Antoine, L’impensé de la démocratie : Tocqueville, la citoyenneté et la religion, Paris, Fayard, 2003, p.120.

[27] Pierre Leroux, A la source perdue du socialisme français : Pierre Leroux (1797-1871), éd. Bruno Viard, 1997, p.158.

[28] François de Singly, Les uns avec les autres : quand l’individualisme crée du lien, Paris, Armand Colin, p.165 (souligné par moi).

[29] « Tout raisonnement sur la société et l’Etat présuppose une certaine ontologie, c’est-à-dire une certaine façon de donner un objet aux concepts mêmes de ‘société’ et d’ ‘Etat’ ». Vincent Descombes, Les individus collectifs, Revue du MAUSS, n°18, 2001, p.308.

[30] « Speak your latent conviction, and it shall be the universal sense ; for the inmost in due time becomes the outmost », Ralph Waldo Emerson, « Self-Reliance », Selected Essays, Lectures, and Poems, ed. Robert D. Richardson Jr., New York, Bantam Classic, 2007, p. 150.

[31] Dumm, Loneliness, p.30 : citation originale.

[32] Agnès Antoine, L’impensé, p.350. Propos inspiré de la pensée de Gobineau.

[33] Thomas Dumm, « Resignation », Critical Inquiry, Automne 1998, p.74.

[34] Walden, p.11 (souligné par moi).

[35] Walden, p.109.

[36] Walden, p.131.

[37] Romain Gary, « La marge humaine (entretien avec Jean Daniel) », L’affaire homme, Paris, Gallimard, 2005, p.17-33.

[38] Ibid.

[39] Dumm, Loneliness, p.30 : citation originale.

[40] Thoreau nous exhorte vers un regain d’intérêt pour la créativité individuelle, en tant qu’elle peut constituer un geste politique profond et sincère, empreinte d’un certain indicible qui peut dire la vérité. Ce que Connolly appelle aussi une « micropolitique du quotidien ». Voir aussi (à paraître) Eloi Saint Bris, Toward a Micropolitics of Everyday life : A Rereading of Individualism.

[41] Dumm, « Resignation ». Voir aussi Shannon Mariotti, Thoreau’s democratic withdrawal, Madison, University of Wisconsin Press, 2010.

[42] Walden, p.32.

[43] Dewey, La démocratie créatrice, op. cit.

[44] Philippe de Lara, Irène Théry, « Introduction à l’enquête philosophique de Vincent Descombes », Revue Esprit, juillet 2005, p.131.

[45] Walden, p.173.

[46] Walden, p.174.

[47] Walden, p.20.

[48] Walden, p.160.

[49] Walden, p.326.

[50] Dumm, Loneliness, p.94 : citation originale.

[51] Walden, p.348.

 

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