AGHET (1895-1909-1915)

Des écrivains arméniens témoignent. Mémoire de la Turquie future

samedi 23 avril 2011, par Catherine Coquio

Thèmes : Mémoire

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A l’heure où les Arméniens commémorent la Catastrophe de 1915 ("Aghet"), qui débuta un 24 avril à Constantinople, une littérature arménienne jusque là enfouie, enfin traduite en français, réclame d’être lue et transmise : non seulement en France, où certains de ces écrivains vécurent, mais aussi en Turquie. Parmi eux Zabel Essayan, premier grand témoin d’un génocide en marche, avait lancé en 1911 un dernier appel « citoyen » à destination de ses « compatriotes » turcs.


A propos de :

* Zabel Essayan, Dans les ruines. Les massacres d’Adana, avril 1909, Phébus, 2011, traduction et préface de Léon Ketcheyan, postface de Gérard Chaliand.
* Yervant Odian, Journal de déportation, Parenthèses, 2010, traduit par Léon Ketcheyan, avant-propos de L. Ketcheyan, préface de Krikor Beledian
* Aram Andonian, En ces sombres jours, Genève, Métispresses, 2007, traduit et préfacé par Hervé Georgelin.
* Marc Nichanian, Entre l’art et le témoignage. Littératures arméniennes au XXe siècle, 3 vol., Genève, Métispresses, 2006, 2007, 2008.

Le 18 avril 2011, le peintre turc Bedri Baykam s’est rendu à un colloque pour protester contre le retrait, prévu par le gouvernement, d’une sculpture de Mehmet Aksoy qui symbolisait la paix entre la Turquie et l’Arménie. A la sortie, il a été poignardé. Il en a réchappé. Le journaliste arménien Hrant Dink n’avait pas eu cette chance. Ces actes de "déséquilibrés" nous rappellent que la mémoire de l’histoire arménienne continue de faire courir des risques à ceux qui veulent la porter. Un film allemand, intitulé Aghet, riche d’archives, de photos et de témoignages, a été diffusé deux jours plus tard sur Arte [1] : des acteurs recrutés pour l’occasion, remarquables et pour certains de grande renommée, y jouent le rôle des témoins – essentiellement des diplomates européens : leurs monologues suscitent un étrange malaise, lié au genre du docu-fiction. Mais ce malaise rappelle au spectateur que les véritables témoins ont tous disparu, et que le jeu de ces acteurs a une signification politique : le film insiste sur le rôle funeste que joua l’allié allemand dans la destruction des Arméniens de l’Empire ottoman en 1915. Il faut donc aujourd’hui que des acteurs incarnent les témoins directs de ce qui se passa il y a bientôt un siècle, pour que soit entendue et « vue » leur parole. Mais la voix d’autres témoins peut être écoutée aujourd’hui, dans des livres : celle des écrivains arméniens qui tentèrent, dans leur langue, de témoigner de la Catastrophe. Depuis un siècle, cette langue attendait d’être traduite en France. C’est ce qui se passe aujourd’hui. Cet événement éditorial, dans un tel contexte, a une signification politique. C’est aussi un événement littéraire.

Il y a un peu plus d’un an, dans La Quinzaine littéraire, Christian Mouze faisait l’éloge de « l’incomparable musique d’Armen Lubin » [2], né Chahnour Kerestédjian, devenu Chahnan Chahnour, auteur de La Retraite sans fanfare (1929), roman arménien paru en traduction française. Il rappelait la présence, dans cette « histoire illustrée des Arméniens » en forme de roman d’amour et d’exil parisien, de la « poésie moderne qui paya un lourd tribut au génocide », les « premiers massacrés en 1915 » étant des écrivains. Le tribut payé par les poètes à la Catastrophe ne s’arrêta évidemment pas là : la poésie elle-même, qui rêvait au tournant du siècle de faire de la langue arménienne une nation, dut se tourner vers la Catastrophe, accueillir sa hantise et survivre à son poids écrasant, y compris celui de la tâche de témoigner.

De nombreux survivants s’acquittèrent de cette tâche, et leurs textes, dont beaucoup sont conservés à Paris à la Bibliothèque Nubar, que dirigea longtemps Aram Andonian, lui-même rescapé. Les écrivains qui avaient réchappé jouèrent un rôle décisif dans la transcription et la sauvegarde de ces récits. Plusieurs témoignèrent en écrivains, dont on commence seulement de traduire les textes, un siècle bientôt après la Catastrophe de 1915 - qui avait été précédée, rappelons-le, de deux vagues de massacres, en 1895 sur le haut-plateau (qui fit près de 300.000 victimes), et en 1909 dans la région d’Adana en Cilicie, où périrent 30.000 Arméniens. Ont paru ainsi coup sur coup le recueil de nouvelles d’Aram Andonian, En ces sombres jours, traduit et préfacé par Hervé Georgelin (Métispresses, 2007), hallucinante évocation de la vie des déportés dans les camps-mouroirs du long de l’Euphrate ; puis, traduits et édités par Leon Ketcheyan, les « souvenirs personnels » du romancier et satiriste Yervant Odian, sous le titre (discutable) de « Journal de déportation » (Parenthèses, 2010) ; enfin tout récemment, Dans les ruines de Zabel Essayan (Phébus, 2011), récit issu d’une mission « humanitaire » auprès des rescapés d’Adana en 1909 ; le texte, qui constitue le tout premier témoignage d’une destruction déjà génocidaire, est accompagné d’une préface du traducteur, qui est aussi le meilleur connaisseur en France de cette œuvre, et d’une postface de Gérard Chaliand, qui évoque la stature de la « belle, sensible et libre Zabel Essayan » et dit la « force » de son témoignage écrit « en état de choc », mais « pour être entendue par tous ». Ces textes sont tous trois d’un intérêt majeur pour qui s’intéresse à l’histoire de la Turquie ottomane et à la « question d’Orient », mais aussi à celle, tout autre, du témoignage comme écriture de l’histoire, interdite de littérature ou vouée à elle au contraire. Car c’est bien à ces questions, entêtantes, mais aujourd’hui formulées à travers l’expérience de la Shoah, que s’affrontèrent ces écrivains au seuil du siècle, en l’absence de tout modèle antérieur. S’il n’y eut pas de sentence arménienne comparable en teneur et en impact à celle d’Adorno sur la « poésie barbare après Auschwitz », les écrivains éprouvèrent immédiatement la tension qu’imposait à la littérature la tâche de témoigner, parfois jusqu’à la réduire au silence, ou à la plus extrême discrétion, tandis que certains entreprirent de construire une esthétique à hauteur du réel, visant un sauvetage ou une catharsis voués à devenir utopie. Marc Nichanian a consacré à ces questions trois gros livres critiques parus sous le titre Entre l’art et le témoignage. Littératures arméniennes du XXe siècle (Métispresses, 2006-2008), précieux pour ses exégèses serrées et pour les nombreuses traductions de textes littéraires en annexe (Varoujan, Totovents, Tcharents, Mahari, Ochagan).

On dispose ainsi, avec toutes ces parutions, de documents de première importance sur ce que furent les premières tentatives de témoigner d’une extermination dans une langue et une écriture conscientes d’elles-mêmes, ou de faire œuvre à partir de cet effondrement collectif. Ces textes sont chargés d’un contexte historique et d’un héritage culturel qui impose aux lecteurs familiers de Levi et Antelme un effort de décentrement et de décodage. Apparaît là clairement, avec l’inanité du concept de « genre testimonial », l’impossibilité de produire une « théorie du témoignage » qui ne passerait pas par les singularités de chaque événement, de chaque situation, de chaque auteur, et par une patiente archéologie du témoignage. Écrivains célèbres rattrapés par l’histoire ottomane, devenus témoins directs de la volonté d’annihilation, Andonian, Odian et Essayan répondirent par des démarches très différentes à la question du « comment écrire », que rendait brûlante soudain, non plus la liberté de création du tout jeune modernisme arménien, mais une réalité inouïe qui menaçait de tout faire disparaître, corps et âmes, et dont il fallait absolument sauver quelque chose, fût-ce en consignant l’implacable effondrement physique et moral d’un peuple.

Dans les sables de l’Euphrate : un poème en enfer, une « odyssée » en feuilleton

Les six récits poétiques d’En ces sombres jours d’Andonian, esquissés dès 1916-1917, et parus à Boston en 1919, sont centrés chacun sur une scène vécue et vue au camp de Meskéné : le supplice et l’assassinat d’un enfant fugueur par des gendarmes ; la crise de démence d’une mère découvrant son fils noyé dans l’Euphrate ; l’arrivée d’une caravane de femmes rendues folles par la soif ; le chagrin d’une vieille femme accablée par la mort des siens, mué en haine contre les fossoyeurs indifférents ; la mort subite d’une mère sous les yeux incrédules de son fils ; un petit garçon affamé frappé à mort par la femme dont il vient de voler le pain. Andonian, connu jusque là pour des proses journalistiques légères et joueuses – dans le récit d’Odian il apparaît comme un « jovial plaisantin » - tenta dans ce livre de faire imaginer le cauchemar réel en composant un poème tragique, cadrant et dramatisant à l’extrême chaque scène de la vie des déportés assaillis par les poux, la faim et la soif, mais aussi la promiscuité des cadavres, les accès de démence et les cris d’imprécation, enfin le délitement des liens, jusqu’au délire anthropophage évoqué à demi-mots. Ce livre sidérant ne fut pas reçu. A la honte de l’atroce dégradation des victimes, au malaise d’une esthétisation jugée obscène, s’ajouta la concurrence que lui fit l’autre livre d’Andonian, Le Grand crime, paru en arménien en 1921 après une traduction en français et en anglais : livre politique où l’auteur, qui fut aussi le premier historien du génocide, avait rassemblé les « preuves » du projet d’extermination à l’aide d’un responsable local qui monnayait son repentir. Traduit et lu à l’étranger, ce livre fit l’objet en Turquie, dans les années Faurisson, d’une campagne négationniste qui aboutit à sa mise hors circuit – récemment confirmée par l’historien Taner Akçam lui-même (traduit lui aussi il y a peu). L’éclat sulfureux des proses poétiques disparut dans la bruyante demande de preuve, qui, autrement obscène, allait occulter pour longtemps les voix des témoins et des artistes. Plus tard, dans un autre grand récit, Andonian raconta comment le grand musicien Komitas, arrêté en avril 1915, avait sombré dans une folie dont il n’allait plus jamais se remettre [3].

En 2010, a paru en français le témoignage du romancier et satiriste Yervant Odian, Années maudites – intitulé « Journal de déportation » au prétexte que ce récit rétrospectif avait été précédé de notes, cachées puis détruites par l’auteur lors d’une descente de police. Le texte d’Odian est accompagné d’un avant-propos du traducteur, Leon Ketcheyan, et d’une préface de Krikor Beledian, qui avait préfacé chez le même éditeur une « anthologie de la poésie arménienne contemporaine » (Avis de recherche, Parenthèses, 2006). Dans cet étrange récit de déportation, paru en feuilleton à Constantinople en 1919, et visiblement lissé sous l’effet de l’autocensure, Odian avait raconté comme un récit d’aventures presque picaresque, son « inimaginable odyssée de trois ans et demi », de Constantinople à Alep, Der ez-Zor et Al-Bussera, plaque tournante et lieux terminaux de l’extermination, « là exactement où Ezechiel eut ses visions », comme le dit ironiquement l’auteur. Revenu à Constantinople, il avait choisi de narrer les faits nus sans vouloir « prouver » ni « représenter ». En 1920, Odian ironisera sur la littérature de « retour d’exil », qui mélange « une grande quantité de sable aux eaux de l’Euphrate afin de rendre plus intéressants les épisodes de la déportation » ; il fallait selon lui restituer au contraire le naufrage sans vouloir y remédier par un quelconque espoir politique ou religieux.

Dans les ruines de Cilicie : une Arménienne en Turquie en 1911

Zabel Essayan fut de ceux qui ne purent jamais renoncer à l’espoir. Son témoignage en porte la trace ça et là dans un texte occupé à enregistrer un désastre antérieur à la Déportation. Dans les ruines, le livre qui vient de paraître à Paris, cent ans après sa première parution à Constantinople, témoigne, lui, du massacre des Arméniens de Cilicie en 1909, moins d’un an après la révolution Jeune-Turque. En juillet 1908 la Constitution que le sultan Abdul Hamid avait abrogée avait été rétablie, promettant l’égalité citoyenne aux minorités de l’Empire. Les massacres qui eurent lieu en Cilicie en avril 1909 furent donc imputés au « mouvement réactionnaire » : Abdul Hamid avait tenté à la mi-avril de renverser la Constitution. Mais après sa déposition une deuxième vague de tueries montra qu’il en allait clairement, dans ces « massacres constitutionnels », de la responsabilité du Comité Union et Progrès, qui prônait le règne de la « race dominante » et avait pris les rênes du pouvoir.

Zabel Essayan fut envoyée à Adana par la Croix Rouge arménienne deux mois après les massacres pour assister les rescapés et rassembler les orphelins. Cette mission ne forme que le cadre du récit, qui ne mentionne pas non plus les commissions d’enquête et les procès iniques qui furent organisés alors, ce qui aurait compromis la parution du livre. Mais elle décrit longuement l’état des enfants dans les hôpitaux et orphelinats, raconte ce qu’elle a vu et entendu à Adana et Mersine, et tout au long du trajet qui l’a menée, de village en village, jusqu’à Dört-Yol et Hadjin. Elle dit combien l’effarante désolation faisait de l’« aide humanitaire » un « supplice d’impuissance » : les violents élans de compassion et de haine dont elle fait état ne permettaient pas de sortir les survivants de l’abîme où ils étaient jetés. Mais sa mission échoua pour d’autres raisons : le réel orphelinat était déjà « sous terre », comme lui dit un proche, et les enfants furent remis à des instituts ottomans, donc arrachés aussi à leur langue. Lâchée par ses supérieurs, qui la mettaient en danger par leur inconscience, elle tonna contre l’indifférence et la mesquinerie des organismes arméniens dont elle dépendait, dans un article incendiaire (ici joint au livre) qui rappelle les colères de Korczak appelant à l’aide pour les orphelins juifs de Varsovie.

Totalement démunie, Zabel sentit l’extrême « pauvreté » des « bourgeois » en visite devant les rescapés du massacre, qui se savaient au-delà de toute aide possible. Elle décrit une population de vieillards, de femmes et d’enfants dépossédés de tout, hébétés ou ravagés par ce qui venait d’avoir lieu, et qu’il ne lui restait plus qu’à regarder et décrire. Témoin oculaire de l’après, elle déchiffre les traces de l’événement, les yeux écarquillés : traces sur les corps efflanqués, blessés, amputés en série dans des hôpitaux de fortune ; traces dans les âmes, lueurs folles des regards où « danse » la vision incessante des incendies, des hécatombes et des cruautés insensées ; traces dans chaque village traversé, quartiers rasés dont il ne reste que ruines de pierre et cendres humaines dont la poussière blanchâtre aveugle le regard ; traces sur les murs des bâtiments où les gens furent parqués et brûlés – « Lumière ! Lumière ! Dieu n’existe plus ! » dit une inscription sur un mur de l’église d’Osmanyie, que l’auteur accompagne de commentaires angoissés. Ce texte halluciné fait sentir « l’effroi d’un genre nouveau » que suscite l’événement chez ceux qui l’ont subi de plein fouet, et qui gagne ceux qui les regardent. Tenaillée par la « curiosité maladive » du témoin qu’elle veut être, elle est prise de « vertige » à chaque pas dans cette course, fuyant un lieu de malheur pour en gagner un autre, et à la fin les chevaux qui l’emmènent lui semblent atteints eux aussi de folie. Lors d’un moment de pause, à Adana, elle avait contemplé par sa fenêtre les toits de la « ville criminelle », et dit avoir alors éprouvé une haine si « intense » qu’elle n’a pas « osé en prendre la mesure » (p. 268).

C’est ce que son texte tente de faire pourtant, en mobilisant ses capacités de clairvoyance. Mais ce qui vient de s’accomplir n’est pas terminé. L’ombre de la potence plane au long d’un chapitre consacré à une visite de détenus en prison : Turcs, mais aussi Arméniens, dont six seront condamnés pour avoir porté des armes... Et c’est un spectre d’une autre ampleur qu’elle tente d’exorciser par une profession de foi politique en préface. Zabel y parle un langage de la citoyenneté que le contexte rend poignant, et appelle ses « compatriotes » à lire son témoignage comme celui d’un « être humain » plus que d’une Arménienne. Il en va certes là d’une forme d’autocensure, mais aussi d’un dernier espoir politique, qui lui fait présenter le massacre comme un ultime sacrifice politique pour la démocratie à venir. On sait ce qu’il en fut de cet espoir, comme de celui d’une « nation » arménienne : en 1915 elle y renoncera, mais pour en cultiver un autre, celui d’une République d’Arménie qui la fera se jeter dans la gueule du loup soviétique.

Dans sa préface, le traducteur Léon Ketcheyan, qui avait consacré en 2002 une volumineuse thèse à l’auteur et traduit sa correspondance [4], rappelle quelques données biographiques et littéraires à l’usage du public français. Cette stambouliote émancipée et politisée, francophile, avait épousé un peintre avec lequel elle eut deux enfants, qu’elle bringuebala lors de ses incessants périples, d’abord de Constantinople à Paris - où elle fréquenta le cercle de René Ghil et le groupe de l’Abbaye de Créteil - puis au cours de son dramatique trajet ultérieur : revenue à Constantinople en 1908, où elle revint après sa mission à Adana, condamnée à mourir comme ses pairs en avril 1915, elle parvint à s’échapper et vécut en clandestinité jusqu’à sa fuite en Bulgarie, puis passa par Téhéran, Tiflis, et à nouveau Paris, avant de s’installer à Erevan en 1933, et de mourir probablement à Bakou : dans la jeune Arménie soviétique qu’elle servit avec ferveur, elle fut d’abord fêtée et publiée, puis, après un discours trop favorable à un écrivain disgracié, elle fut arrêtée et condamnée pour activité trotskiste et espionnage au service de la France. Celle qui avait témoigné des massacres et échappé au génocide disparut dans une geôle soviétique en 1943. Une dernière avanie vient d’arriver à cet auteur enfin traduite en français : la seule recension notable de ce livre vient de paraître dans L’Action française, dans un article consacré au « martyre » des « chrétiens d’Islam »… Sans pouvoir franchement rire d’une telle récupération – il faudrait voir dans le 1er avril de cette parution une mauvaise plaisanterie de l’histoire – on imagine ce qu’aurait pensé d’une telle sollicitude celle qui plaça obstinément ses espoirs politiques dans l’égalité de tous, sous la forme d’une « constitution » ottomane citoyenne, puis de la révolution communiste internationale. Que ces espoirs aient été trahis ici et là devrait nous rendre attentifs à la trahison nouvelle qui s’essaie aujourd’hui, et à une autre encore : celle de l’écrivain que tenta d’être, dans ce témoignage éperdu, cette femme d’exception qui voulait être lue comme « un être humain comme les autres », un « enfant de son pays jouissant des mêmes droits » que tous, mais aussi un écrivain soucieux d’écrire l’histoire de son peuple dans sa langue.

Zabel Essayan n’était certes pas une femme comme les autres : à celle qui insufflait l’énergie de son fol espoir partout où elle passait, furent retirés finalement tous les droits. Ces droits, elle en avait pris le goût dans le pays où elle avait été éduquée, et dont elle avait fait sa patrie d’adoption : pour cette raison déjà, Zabel Essayan mérite en France une autre réception. Mais c’est avant tout dans son propre pays, en Turquie, que le livre va trouver un public. Dans les ruines, qui avait été réédité à Beyrouth et Erevan, vient d’être réédité à Istanbul en arménien, et sa traduction en turc est en cours. C’est là, traduit dans la langue de ses « compatriotes » turcs, que ces lignes écrites en 1911 trouveront leurs vrais lecteurs : « Il faut, je le répète, que nous regardions courageusement notre pays couvert de sang. Ce que j’ai vu et entendu pourrait ébranler les fondements de tout État ».

par Catherine Coquio

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Eric Friedler, Aghet : 1915 - Le génocide arménien, docu-fiction diffusé le 20 avril sur Arte à 20h40.

[2] Quinzaine littéraire, 15 janvier 2010.

[3] L’édition de ce texte en français est en préparation.

[4] Zabel Essayan (1878-1943) : sa vie et son temps. Traduction annotée de l’autobiographie et de la correspondance, 3 vol., École Pratique des Hautes Études, 30 mars 2002 ; Léon Ketcheyan a rassemblé un recueil de textes de et sur Zabel Essayan publié dans la revue de Ph. Bouchereau et F. Péjoska L’Intranquille n° 6-7, 2001.

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