Les personnages : la morale, la fiction et le possible

Une critique de Solange Chavel

Date de parution : 24 septembre 2011

Editeur : Editions du Cerf
Année : 2011
ISBN : 978-2-204-09386-6
Nb. de pages : 478 pages
Prix : 28€

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À propos de : Martine de Gaudemar, La Voix des personnages (Paris, Editions du Cerf, 2011).

Les personnages servent-ils à quelque chose ? La Voix des personnages, de Martine de Gaudemar, les met sans détour au cœur même de nos vies : « Les personnages sont donc le matériau vivant à partir duquel nous pensons, nous rêvons, nous créons, nous aimons » (p. 13). Mais comment expliquer et décrire l’emprise exercée par ces créatures de fiction, qui surgissent au détour d’un écran de cinéma, des paragraphes d’un livre, d’une scène de théâtre ? En s’appuyant sur des sources diverses – Leibniz, Cavell, Freud – Martine de Gaudemar propose une réflexion qui nous conduit de l’ontologie du personnage à une interrogation sur son usage éthique.
Comment rendre compte de l’importance donnée à ces entités virtuelles ? Si l’on suit Martine de Gaudemar, c’est d’abord précisément en s’intéressant de plus près à ce statut de virtualité. Reprenant ce concept d’inspiration fortement leibnizienne, l’auteur y voit en effet l’une des clés de ces êtres particuliers, à mi-chemin entre la personne individuelle et le type abstrait. Les personnages ne sont pas des personnes individuelles, car s’ils peuvent s’inspirer d’une personne réelle, leur existence est ouverte à reprise, réinterprétation, réappropriation. Le personnage-Rimbaud est autre que la personne-Rimbaud, précisément parce qu’il est disponible pour la conversation publique dans l’infinité de ses reprises et variations. Et pourtant le personnage n’est pas non plus un simple type : son incarnation est fondamentale, son inscription dans un contexte singulier.
Dans un registre là encore fortement leibnizien, Martine de Gaudemar propose donc de voir le personnage comme la clé d’une série de différences. Et cette série est à la fois déterminée par certaines contraintes et pourtant toujours ouverte : « La série des différentes Médée, de Homère ou Pindare à Christa Wolff, n’est ni terminée ni épuisée » (p. 197).

Deuxième thèse importante : les personnages sont publics, parce qu’ils vivent dans la conversation. Ils sont des éléments qui définissent une civilisation, c’est-à-dire une certaine manière de mettre en forme une vie humaine et de dessiner ses possibles : « Que font la peinture, les romans, les films, les opéras, le théâtre, sinon nous aider à retrouver ces formes qui nous hantent, à en faire des formes partagées et ainsi à les apprivoiser en les faisant travailler à la civilisation ? » (p. 10). Les personnages vivent donc bien sûr dans l’intimité de nos rêveries, de nos fantasmes, de nos imaginations. Mais ils y entrent avec une silhouette particulière qui vient de la conversation commune et qui peut y retourner. Les personnages sont des êtres dont nous parlons, dont nous débattons, qui vivent d’une vie publique. Ce qui conduit directement à la troisième thèse, de nature éthique.

La Voix des personnages donne en effet aux personnages un rôle important d’opérateurs éthiques, parce qu’ils nous aident à imaginer les possibles : « Tout personnage incarne une manière d’exister : il fait valoir un préférable, sinon un bien, en montrant les raison d’adopter cette forme de vie » (p. 205). Ils mettent en scène une vie possible, une manière de réagir à certaines situations typiques, ils offrent à notre évaluation une certaine manière de vivre la contingence humaine. Ils donnent une forme incarnée à certaines vertus, à certains vices aussi – car il y a une fascination propre au personnage monstrueux.
C’est ce qui explique leur rôle pour une réflexion morale placée sous le signe du contingent et du possible. Car les personnages sollicitent l’imagination pour faire varier des scénarios à partir de mêmes situations, inventer des voies de sortie : « (…) les personnages à l’écran font la preuve que certains choix d’existence sont possibles, qu’ils peuvent se conjuguer avec d’autres styles d’existence portés par d’autres personnages à l’écran, avec qui ils forment un monde viable. Cela peut les conduire à transmettre ou améliorer la forme humaine de la vie. Ou, au contraire, à administrer la preuve que de telles actions conduisent l’humanité à la catastrophe et à la destruction de la forme humaine de la vie. L’enjeu est donc la forme humaine de la vie, au-delà des individualités qui la manifestent actuellement sur l’écran » (p. 160).
Au-delà d’une méditation sur les personnages et le rôle qu’ils tiennent dans leur vie, Martine de Gaudemar illustre aussi une certaine manière de faire de la philosophie morale, qui reconnaît que ces opérateurs du sensible, à mi-chemin entre le conceptuel et l’individuel, sont indispensables à la pensée. L’éthique y apparaît comme bien davantage qu’une réflexion binaire entre le bien et le mal, le permis et l’interdit. Les personnages fictifs nous introduisent à une certaine manière de faire de la philosophie morale, qui exige la découverte, l’expérimentation des possibles, la conscience des modalités plurielles, qui incarnent à chaque fois une manière différente d’être humain. A mi-chemin entre l’intime et le public, « le personnage demande à chacun de nous de se mettre à sa place. Il amorce un passage à l’universalité qui exige de chacun de sortir de sa place, de considérer le monde avec un autre regard, de tenter de le voir du point de vue d’autrui » (p. 209).

Une critique de Solange Chavel

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