Le complot dans l’imaginaire politique contemporain (appel à contributions)


Thèmes : Langage politique

Date de parution : juillet 2011

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L’imaginaire politique est le lieu où s’exprime l’écart qui sépare complot et théorie du complot, le premier désignant une réalité aussi ancienne que la politique elle-même, alors que la seconde est une grille interprétative n’apparaissant qu’avec la modernité politique et dont le succès est généralement proportionnel au mépris intellectuel qu’elle suscite. Mais, si les théories complotistes constituent bien « une vision magique du politique non moins qu’une philosophie sommaire de l’Histoire [1] », reste à comprendre la signification de leur succès contemporain, ne serait-ce que pour y déchiffrer les nouvelles superstitions politiques de notre époque.

Car ces théories envahissent le champ de la créativité artistique autant que politique. Ainsi, la contestation de la version officielle du 11-Septembre revêt explicitement les habits de l’action citoyenne tandis que les figures du complot envahissent l’art, sans distinction entre les médiums (BD, série TV, jeux vidéos, cinéma, littérature) ni entre une pratique « noble » ou « populaire », rassemblant sous ce même motif aussi bien best-seller ou blockbuster (Da Vinci Code, Matrix) qu’écrivains reconnus ou cinéma d’auteur (Pynchon, DeLillo, Coppola, Stone). Du rôle supposé des francs-maçons et des Illuminati dans la Révolution française aux soupçons pesant sur le virus A(H1N1) en passant par l’assassinat de Kennedy ou les attentats du 11-Septembre, les théories conspirationnistes semblent à la fois s’étendre (extension de leur champ aux catastrophes naturelles ou aux épidémies mondiales qui se trouvent ainsi enrégimentées dans la sphère du politique) et s’intensifier (l’adhésion à ces théories n’étant plus le fait d’une minorité, éventuellement identifiable idéologiquement, mais devenant un réflexe politique relativement commun). Tout se passe désormais comme si tout événement, quel qu’il soit, pouvait et devait être lu à travers ce schéma interprétatif qui dédouble le sens de la politique, séparant une figure classique de l’action, dont la conscience moderne ne serait plus dupe et se désintéresserait, de son double complotiste, d’autant moins saisissable que ses contours sont vagues et que son adhésion admet des degrés divers.

La théorie du complot remplirait une première fonction évidente, celle de fournir un schème d’explication global et surtout intentionnel à une réalité politique jugée de plus en plus complexe du fait de sa mondialisation. En ce sens, le mythe du complot mondial répond à la mondialisation effective de la politique. Il fait écho à l’inquiétude et à l’impuissance de l’individu face à une réalité politique jugée immaîtrisable aussi bien par l’action que par la pensée. Les théories du complot auraient pour première signification de rendre intelligible la « chose publique », mais en la situant paradoxalement dans une sphère qui n’est plus celle de la publicité politique. Réciproquement, la propagation et la banalisation des interprétations conspirationnistes entraînent une réticence croissante à en parler, notamment de la part des médias classiques. Et en effet on peut trouver plusieurs bonnes raisons de ne pas le faire : la posture complotiste se nourrit de ce qu’on lui oppose et, lui répondre, c’est accepter de faire droit à un discours que l’on peut juger irrecevable pour des raisons aussi bien intellectuelles que morales (postulats antisémites et racistes, antiparlementarisme, aveuglements idéologiques…). Critiquer reviendrait d’abord à légitimer la parole que l’on prétend réfuter. Par ailleurs, c’est accepter de situer le débat sur un terrain rhétorique dont il est difficile de sortir vainqueur du simple fait qu’il sera toujours plus aisé de pointer les lacunes et les incohérences d’une explication donnée que de démontrer l’absence de ce qui a pour nature d’être caché. Les preuves de l’inexistence d’une chose sont difficiles à donner, surtout lorsque celle-ci n’existe pas.

Se révèle pourtant la nécessité d’une analyse critique en ce que la posture complotiste servirait de masque à ce qui l’engendre et supprimerait de la compréhension de la mondialisation politique ce qui en est peut-être l’enjeu majeur : comment celle-ci engendre ses contradictions, si ce n’est sa négation. Epistémologiquement, la théorie du complot fait en effet l’économie de ce qui est l’enjeu des sciences humaines : l’intermédiaire ou, en termes économiques et sociologiques, « l’effet pervers ». Elle oublie que « le résultat final de l’activité politique répond rarement à l’intention primitive de l’acteur [2] » et revient à nier l’existence des conséquences non intentionnelles de l’action. Le conspirationnisme est donc seulement en apparence l’opposé de la théorie « officielle » du Choc des civilisations : il est en fait l’envers de cette même posture épistémologique et idéologique du « tout-intentionnel » où l’Axe du Mal répond aux Illuminati. En dernier ressort, la pensée conspirationniste fait paradoxalement écran à la réalité contre laquelle elle prétend s’élever tandis qu’une critique véritable du monde contemporain consisterait au contraire à analyser comment, sans complot, il produit ses propres catastrophes.

La question du conspirationnisme est à la croisée des champs disciplinaires et appelle la mobilisation de nombreux savoirs, tous bienvenus. Afin d’éviter cependant que la multiplicité des approches n’entraîne la dissolution de leur objet, on privilégiera les points suivants :

-  Une « épistémologie du complot », qui s’avère d’autant plus nécessaire que les théories conspirationnistes prennent la pose d’un scepticisme salutaire, voire d’un bastion de rationalité, face à des mass media soupçonnés d’incompétence ou de connivence avec le pouvoir.

- Le tour résolument contemporain que prendrait cette question : sans nier ni oblitérer l’ancienneté des scenarii complotistes, il s’agirait de saisir ce qui, dans ce phénomène, a trait à « l’ère du temps » et témoigne ainsi de son éventuelle nouveauté. Si l’émergence des théories complotistes est historiquement située, la période de leur généralisation ne constitue-t-elle pas à son tour un moment distinct de cette histoire ?

-  De manière corollaire, mais plus spécifique encore, que révèle la prolifération de la figure du complot dans le champ contemporain des arts et de la littérature ? Son usage met-il nécessairement fin à une conception classique de l’action et de la subjectivité ? Et dans ce cas, au-delà donc de la simple reprise du « thème » du complot, faut-il y voir quelque chose de comparable à ce que Panofsky appelait à cerner par l’iconologie et, en interprétant ainsi « le sens de la forme », y lire l’expression d’un moment spécifique de la culture ?

-  Subversion et contre-subversion

Les propositions d’articles devront être adressées à Aurélie Ledoux (aurledoux@gmail.com) pour le 30 septembre 2011, avant d’être transmises au comité de lecture de la rédaction pour évaluation. Des propositions détaillées, d’au moins 5000 signes (espaces compris), sont attendues. La remise définitive des articles est prévue pour le 1er décembre 2011.
Afin de permettre un traitement plus rapide des manuscrits, merci de joindre, sur un fichier distinct, une brève présentation biographique de l’auteur et ses coordonnées. Des informations supplémentaires sur le format des contributions et la revue Raison publique sont disponibles sur le site : http://www.raison-publique.fr/artic....
Les articles retenus seront publiés dans le numéro 16 de la revue, à paraître au printemps 2012.
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Pour citer cet article :

Notes

[1] Pierre-André Taguieff, L’Imaginaire du complot mondial, Aspects d’un mythe moderne, Paris, Mille et une nuits, p. 9.

[2] Max Weber, Le Savant et le Politique, Paris, Plon, 1963, p. 165.

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