Histoire, justice, mémoire : le procès Eichmann, 50 ans après.

Entretien avec Henry Rousso

samedi 24 septembre 2011, par Henry Rousso, Léa Veinstein

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Entretien avec Henry Rousso, à l’occasion de l’exposition « Juger Eichmann, Jérusalem, 1961 », au Mémorial de la Shoah à Paris. Propos recueillis, pour Raison publique, par Léa Veinstein.

Raison Publique : L’exposition « Juger Eichmann, Jérusalem, 1961 », dont vous êtes le commissaire scientifique, s’ouvre sur un ensemble de documents consacrés à la postérité du procès Eichmann. En quoi la réflexion sur les liens entre justice, histoire, et mémoire vous semble-t-elle importante pour aborder le procès Eichmann aujourd’hui ?

Henry Rousso : Cette réflexion ouvre l’exposition, conçue avec toute une équipe, et en est un des fils directeurs. Le procès Eichmann est bien sûr un événement historique, puisqu’il est le premier procès individuel et national de l’un des plus grands criminels nazis. Mais il est d’abord un événement juridique : un procès ne se prépare ni ne se déroule en dehors des codes et des règles du droit. Entre la dimension historique et le cadre juridique, la notion de mémoire joue un rôle majeur. Il ne s’agit pas de se demander seulement comment on se souvient aujourd’hui du procès Eichmann, mais de saisir le rôle qui est donné à la mémoire au sein du procès lui-même, et d’essayer de réfléchir sur sa postérité, son « afterlife ». Tout d’abord, ce procès a été pensé par le pouvoir politique, c’est-à-dire par Ben Gourion, alors Premier ministre du jeune État d’Israël, comme un « procès-mémoire » : un procès dont la fonction était d’abord de faire mémoire, dans tous les sens du terme. Il s’agissait de faire en sorte que le souvenir de la Shoah soit vivant en Israël, car même si ce souvenir existait déjà en 1961 [1], Ben Gourion ne lui avait jusque là donné aucune dimension nationale ni même politique. Avec le procès Eichmann, ce souvenir devait devenir un élément d’identité nationale. Le procès avait aussi un rôle que j’appellerais social : Ben Gourion espérait à travers lui combler le fossé entre les générations. Ce fossé était très profond en Israël, où les survivants devaient vivre avec les premières et deuxièmes générations de sabras qui n’avaient connu ni la communauté juive d’Europe de l’Est d’avant la guerre, ni par définition le génocide. À travers ce que le procès va constituer, cet échange entre les générations va avoir lieu : elles vont s’écouter et dialoguer. Nous présentons dans l’exposition un extrait du film du procès où le procureur, Gideon Hausner, commence son discours inaugural en insistant sur le lien entre les victimes de la Shoah et les Juifs depuis les temps immémoriaux, qui appartiennent au même peuple dont la persécution est présentée comme une fatalité. Le procureur fait référence au Pharaon égyptien, à Aman, aux pogromes russes, avant d’en arriver à la « pire des persécutions de l’histoire, celle du régime d’Hitler, et de son exécutant Eichmann ». Cet extrait montre l’importance de la construction de ce lien générationnel en même temps qu’il refonde la supposée unité du peuple juif dans le temps et dans l’espace.
Si le procès a été voulu et construit comme un procès-mémoire, c’est enfin pour des raisons symboliques. On aurait certes pu s’en tenir à un procès strictement pénal, où l’on jugeait les actes d’un homme, mais les enjeux dépassaient largement ce cadre : en faisant s’exprimer l’accusé Eichmann, il s’agissait de donner un visage au mal absolu, de mettre au jour tout le processus de la Solution finale et de son exécution. En faisant comparaître les 112 témoins, dont la plupart n’avaient aucun lien direct avec Eichmann, ne l’avaient jamais rencontré, il s’agissait de laisser s’exprimer le souvenir, et d’encadrer la mémoire du génocide. De ce point de vue là, le procès Eichmann est un procès réussi. Les procès de Pétain [2], ou celui de Milosevic [3], plus tard, furent, dans cette perspective, des procès ratés. Le procès Eichmann, lui, même s’il n’a eu lieu que 15 ans après la fin de la guerre, a fait mémoire. Il marque un changement dans la perception de la Shoah, dans la perception de l’identité israélienne, dans la perception de ce que c’est qu’un crime de masse et donc sa possibilité de le juger.

RP : En quoi le procès Eichmann peut-il donc être aujourd’hui considéré comme un tournant dans l’évolution de la mémoire de la Shoah ?

HR : La question reste ouverte car il y a des différences notables en fonction des pays. En Israël, vous l’avez compris, le procès Eichmann est une étape décisive. Il y a eu une prise de conscience très importante de ce que fut le génocide. L’exceptionnalité de l’événement a joué : concrètement, la Shoah fait alors irruption dans la vie quotidienne des Israéliens, qui entendent les témoignages et les débats du procès en direct à la radio pendant plusieurs mois ; tous les journaux se mettent à ne parler que de ça. La mémoire de la Shoah trouve ainsi ses formes : elle acquiert un lieu propre (la salle du tribunal, construite pour l’occasion, est restée un monument de Jérusalem), des visages, et un patrimoine, au sens fort du terme, avec le film quasi intégral du procès, qui allait garder une trace de ces témoignages.
Par ailleurs, à partir du procès Eichmann, la mémoire de la Shoah devient une ressource politique en Israël, ce qui restera déterminant sur le plan national et international. Avant le procès Eichmann, la Shoah était absente de la scène politique israélienne. On pense souvent aujourd’hui, que ce soit ou non un argument antisioniste, que l’État d’Israël existe parce qu’il y a eu la Shoah. On ignore ainsi la pré-histoire d’Israël. Certes, la nécessité de donner une réponse aux Juifs à la fin de la guerre fut un élément majeur dans le processus de création de l’État. Mais les fondements mêmes de l’État d’Israël n’ont rien à voir avec l’histoire de la Shoah, elles sont liées à l’histoire du sionisme. La question de l’existence d’un État juif en Palestine s’était déjà posée, ne serait-ce qu’avec la déclaration Balfour de 1917, qui prévoyait la création d’un « foyer national juif » en Palestine. Avec le procès Eichmann, la Shoah devient un élément d’identité sur le plan national, et sur le plan international : Ben Gourion a d’ailleurs souhaité faire de ce procès un événement médiatique pour que le monde entier entende la souffrance des Juifs et constatent leur capacité à juger leurs bourreaux.
Dans les autres communautés juives du monde, et notamment aux États-Unis, il me semble que le procès Eichmann fut une étape importante dans la mesure où il a contribué à rompre l’isolement des Juifs après la guerre. Cet isolement était très fort : l’impression d’avoir été largement abandonnés pendant la guerre, malgré les actes de sauvetage, et le sentiment que leur souffrance n’a pas été reconnue après dans sa singularité, était majoritaire parmi les survivants. Les grands procès de Nuremberg n’avaient pas joué ce rôle de reconnaissance, parce qu’ils n’avaient donné aucune place singulière au génocide des Juifs, qui avait été abordé dans la perspective plus globale des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité.

RP : En France, le procès Eichmann semble avoir eu peu d’impact au moment où il a eu lieu : nous sommes en pleine guerre d’Algérie, et dans un processus de mémoire où les Juifs n’ont pas encore de place à part au sein des victimes de la guerre. Pourtant, sur le plan juridique, vous tentez de montrer des liens entre le procès Eichmann et ce que l’on appelle les procès français (Barbie, Thouvier, Papon), plus tardifs.

HR : En effet, le procès au eu très peu d’écho en France, comme le montrent les articles de presse de l’époque que nous exposons. L’idée d’une singularité du crime aura plus de mal à cheminer en France à cause de l’idéologie républicaine, du refus du particularisme. Cela a empêché l’expression d’une véritable mémoire publique de la Shoah jusque dans les années 1980. Pour ce qui est des liens entre le procès Eichmann et les procès français, je dois dire qu’aucune étude historique précise n’a encore été menée sur cette question. Dans les entretiens que nous avons faits avec Pierre Truche, procureur du procès Barbie, et Robert Badinter, qui avait assisté au procès Eichmann en tant que jeune avocat, et qui était ministre de la justice au moment du procès Barbie, les deux réfutent l’existence d’un lien direct avec le procès Eichmann. Or je suis convaincu que le procès Eichmann a au moins créé un réservoir d’expériences, un précédent qu’ils ne pouvaient totalement ignorer. L’organisation du procès Barbie et la stratégie du procureur semblent clairement avoir tiré les leçons des critiques, notamment d’Arendt, adressées au procureur Hausner : si la cour d’assises de Lyon va accepter de nombreux témoins dits « d’intérêt général » pour laisser s’exprimer une mémoire française de la Shoah, si les témoins directement impliqués, souvent parties civiles, auront tout le loisir de raconter leur calvaire, la culpabilité de Barbie sur les faits qui lui sont reprochés (notamment la déportation des enfants d’Izieu) sera établie grâce à quelques documents décisifs et incontestables. Avec une grande différence avec Eichmann : Barbie, au contraire de ce dernier, n’a pas participé, ni même été présent à son procès.

RP : Au sujet de l’héritage juridique, nous savons que l’une des grandes critiques adressées au procès Eichmann, notamment par Hannah Arendt, fut d’avoir mené un procès national, en Israël, au lieu d’inscrire ce jugement dans la dynamique d’une justice internationale. Qu’en pensez-vous ?

HR : Je crois au contraire, malgré la critique d’Arendt qui, en 1960, plaidait avec d’autres pour la tenue d’un procès international avec une visée « universaliste », que le procès Eichmann constitue une étape dans la construction de cette justice internationale. C’est notamment l’interprétation que je fais de l’un des documents que nous montrons dans l’exposition : la résolution de l’Onu de juin 1960, qui reconnaît la violation de la souveraineté nationale de l’Argentine par Israël (qui a enlevé Eichmann et l’a emmené sur son territoire illégalement), tout en affirmant le droit d’Israël à le juger. J’y vois l’expression pour la première fois d’un dilemme qui va se répéter dans les années à venir, faute de disposer des structures juridiques permettant de juger de tels crimes : d’un côté, la communauté internationale réaffirme, évidemment, la nécessité de respecter l’état de droit et les règles internationales établies depuis peu, mais de l’autre, elle ne peut que prendre acte – et le dire explicitement – que le jugement des crimes d’un Eichmann est indispensable, même si – implicitement –, cela n’est possible que si l’on contourne parfois les règles dès lors que ces criminels sont protégés (comme Eichmann en Argentine). Certes, on est encore loin de la Cour pénale internationale, mais ajouté au succès du procès Eichmann et à son impact mondial, je pense que l’événement a constitué une étape majeure, après Nuremberg, au moins dans les consciences.

RP : À travers les images du procès, mais aussi les nombreux écrits d’Eichmann que vous présentez, l’exposition montre comment la parole d’Eichmann s’est déroulée, comment il s’est exprimé sur ses actes et sa conscience. Il veut lui aussi faire mémoire, en tout cas laisser une trace de ce qu’il a fait. Il a ainsi participé à la construction d’une image forte de l’imaginaire collectif : celle du criminel de bureau, ordonnant la mort froidement [4]. Sa langue même, que l’on entend longuement lors du procès, et que l’on découvre dans les images d’archives, est devenue une référence : dans Les Bienveillantes [5] , par exemple, le héros fait très souvent référence à Eichmann, à sa façon de parler, à cette froideur…

HR : Oui et c’est l’un des apports majeurs de l’exposition à mon sens : Eichmann est un témoin, même si tout un courant historiographique, sacrifiant au conformisme mémoriel, réserve la notion de témoignage à la seule victime. C’est un non sens dès lors qu’il s’agit d’analyser un procès où l’accusé est un témoin, souvent même le principal témoin. Eichmann a dit énormément de choses, il a déployé son propre langage, il s’est expliqué pendant des jours et des jours. Entre 1956 et 1962, il a écrit directement ou annoté près de 10 000 pages – c’est l’une des grandes découvertes de l’exposition et des recherches nouvelles menées pour le 50e anniversaire. Il veut laisser une trace dans l’histoire, il est pris dans une ambivalence morale et psychologique qu’il nous est sans doute impossible de comprendre pleinement : il exprime une vague conscience que ce qu’il a fait est « mal », il cherche à minimiser son rôle, et en même temps il le revendique comme étant en partie son « œuvre ». C’est une des dimensions du personnage, qui s’investit dans sa tâche, au-delà du fanatisme. Mais dans sa manière de revenir sur ses actes, la dimension juridique est très importante : il a écrit des milliers de pages de mémoires et témoignages avant sa capture (1956-1960) avant sa capture parce qu’il se prépare à un procès éventuel en Allemagne, où il veut rentrer, et c’est dans le cadre du procès de Jérusalem qu’il laisse les traces dont on dispose aujourd’hui : l’interrogatoire, les notes, les mémoires écrits en Israël. Depuis la Révolution Française, la conception du procès repose sur l’expression de la parole : l’oralité des débats, la suprématie de la parole, l’échange, le contradictoire. Or, dans le procès Eichmann, on a laissé à l’un des pires criminels de l’histoire la possibilité de s’exprimer en tant qu’accusé. Eichmann en est tout à fait conscient, et il saisit cette opportunité, contrairement à de nombreux autres criminels nazis, restés silencieux lors de leurs procès. En cela aussi le procès Eichmann est exceptionnel, et cela, Arendt ne le voit pas car elle considère le personnage comme sans importance eu égard à sa propre conception du système totalitaire, et elle ne voit pas l’accusé qu’il est.

RP : À travers le procès, Eichmann est aussi confronté aux témoignages des victimes. Parmi les 112 témoins cités à comparaître, tous ne viennent pas parler des camps de la mort : le premier témoin est même un historien du judaïsme. Quel a été l’impact de ces divers témoignages ?

La succession des témoignages a été organisée par le procureur Hausner comme une leçon d’histoire, et il appelle donc l’historien Salo Baron à l’introduire, moins pour expliquer le nazisme que pour expliquer ce qu’était le monde juif européen d’avant la Shoah, qui appartient désormais à un passé révolu malgré la proximité temporelle. À travers tous ces témoignages, Hausner effectue un suivi chronologique des faits, qui correspond à la carrière d’Eichmann, assez représentative en elle-même des différentes étapes de l’extermination. Mais la volonté de mener un procès historique peut comprendre des écueils. Comme il est dans une démarche « historique », il ne peut omettre des éléments importants de l’histoire du génocide, même s’ils n’ont pas de lien direct avec l’accusé, d’où le rappel des massacres par balles de 1941 dans lesquels Eichmann n’a joué aucun rôle. Et comme il est aussi dans une logique politique, il a convoqué de nombreux témoins pour parler de la résistance juive, des ghettos de Varsovie, de Vilnius, ou à Auschwitz. Ces épisodes sont insérés dans les témoignages non en fonction de leur place historique, mais de leur place symbolique dans l’image que l’on veut construire du nouveau peuple juif, et pour atténuer les effets jugés dangereux d’une présentation des juifs européens sous l’angle exclusif de la victime.
D’un point de vue historiographique, le procès Eichmann a ainsi inauguré un débat historiographique permanent, et encore prégnant aujourd’hui : fait-on l’histoire de la Shoah du point de vue des victimes, ou l’histoire du nazisme du point de vue du criminel ?
Pour toutes ces raisons, je pense que le procès fut une manière pour les Israéliens d’encadrer le retour de l’événement dans la mémoire, d’organiser au plus haut niveau le temps du souvenir. Avant le procès, la parole des victimes et la réalité même de ce qu’avait été le génocide avaient été refoulées ou étaient largement méconnues. Ce refoulement, au même titre que le déni partiel des conséquences de 1948 sur les populations arabes autochtones, furent même, si l’on en croit de nombreux historiens israéliens, deux conditions nécessaires à l’élan initial. Le procès a donc agi en ce sens comme une levée, plus ou moins contrôlée politiquement, du refoulement, tout en alimentant, pour de nombreuses années encore – et parfois pour le pire – l’idée d’une menace génocidaire permanente qui pèserait sur les Israéliens. La mémoire n’est jamais univoque, ni dénuée d’effets ambivalents.

L’exposition « Juger Eichmann. Jérusalem, 1961 » se tient au Mémorial de la Shoah, 14, rue Geoffroy L’Asnier, 75004 Paris, jusqu’au 28 septembre 2011. Programme, extraits, et informations pratiques.

Voir également le dossier en ligne réalisé par Henry Rousso et Fabien Théofilakis, « Eichmann, un accusé hors normes ».

par Henry Rousso, Léa Veinstein

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Le mémorial de la Shoah, appelé « Yad Vashem » (« le mémorial du nom ») fut inauguré en 1953 à Jérusalem.

[2] Qui a eu lieu en juillet- août 1945 devant la Haute Cour de Justice. Pétain s’exprima très peu et le défilé des témoins fut surtout un défilé de personnalités politiques.

[3] Qui débuta en 2002 au Tribunal Pénal International pour l’Ex-Yougoslavie. Milosevic mourut avant la fin de son procès, en 2006.

[4] Voir, ici même l’article d’Isabelle Delpla, « La banalité d’Eichmann : une moderne théodicée ».

[5] Jonathan Littell, Les Bienveillantes, Paris, Gallimard, 2006.

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