Le Travail sans fin. Discours et représentations à l’oeuvre

mardi 5 janvier 2016, par Sylvie Servoise

Thèmes : Travail

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Dossier paru initialement dans Raison publique, n°15, automne 2011.

« La perpétuité des processus de travail est garantie par le retour perpétuel des besoins de la consommation [1] » écrivait Hannah Arendt en 1958. Ce faisant, elle attirait l’attention sur une propriété du travail, comme modalité de la vita activa, qui ne s’est aujourd’hui pas démentie. Le travail est sans fin parce que la production est désormais entièrement tournée vers la consommation, que le besoin de consommer ne s’interrompt jamais et que toute activité « laborieuse » tend à s’inscrire dans l’horizon étroit de la raison économique qui entend le prendre en charge.

Dans une telle perspective, peut se déployer cette « idéologie du travail » qu’André Gorz [2] s’est employé à dénoncer. S’engage ainsi une contestation du travail comme valeur et sa relativisation en tant que principal facteur d’intégration sociale. Que ce soit pour accompagner des développements économiques et technologiques ou pour prôner plus positivement l’émergence de sociétés qui ne seraient plus, en premier lieu, fondées sur le travail, une multiplicité de discours s’est ainsi développée pour en diagnostiquer ou en promouvoir la fin. La généalogie d’une telle idée est évidemment complexe : du « droit à la paresse » à la critique écologiste du productivisme et de la société de consommation, en passant par l’« éloge de l’oisiveté », les sources sont multiples et pourraient nous faire perdre de vue l’unité d’un questionnement qui vise à interroger fondamentalement la valeur travail telle qu’elle se pose et se pense aujourd’hui. Bien loin de constituer un vecteur d’émancipation et d’humanisation, le travail serait en effet devenu cette forme d’aliénation dont il est souhaitable de se libérer et on assisterait au renversement de la perspective explorée au XVIe siècle par Thomas More qui plaçait précisément au cœur de l’utopie le travail comme moyen permettant à l’homme de s’affranchir de la nature et de devenir lui-même. Un monde sans travail serait-il alors l’utopie de notre temps ?

Très influente dans les années 1980 et 1990, une telle perspective se nourrissait alors d’un diagnostic alarmant et juste quant à la dégradation du marché de l’emploi et des conditions de travail. Si le travail pouvait avoir un sens, nul doute qu’en auraient raison le chômage de masse, la précarisation de l’emploi et la montée en puissance d’un discours managérial intégralement soumis, au nom d’une concurrence mondialisée, à des impératifs de rentabilité économique toujours plus contraignants. Cette perspective n’épuisait toutefois pas le sens de ce qui survenait alors dans ce domaine. La raréfaction de l’emploi, la mise en cause de la « condition salariale [3] », la détérioration des conditions de travail, bien loin de le déstabiliser comme valeur et comme statut, ont entraîné son fort réinvestissement social, politique, intellectuel et culturel. Car que serait une société sans travail ? On peut l’imaginer mais peut-on (et comment) la vivre ? Critiqué, le travail semble de fait n’avoir jamais été autant désiré : ces évolutions, bien loin de le déstabiliser comme valeur et comme statut, ont en effet entraîné son fort réinvestissement social, politique, intellectuel et culturel. En témoigne la multiplication des travaux, documentaires, fictions de tout ordre qui se sont, depuis les années 1980, appliqués à dire, figurer, analyser, dévoiler et critiquer le monde du travail et de l’entreprise ainsi que le rapport à l’emploi.

C’est à ce niveau que le présent dossier se situe. Comment la question des finalités du travail est-elle appréhendée dans les discours et représentations ? Comment les sciences sociales, la philosophie, la littérature, les documentaires, les arts en général, la prennent-ils en charge, la nuancent-ils, la reconfigurent-ils ?

Dans l’espace de la réflexion ici menée, tous les types de discours et d’écriture, tous les genres et toutes les disciplines ne sont pas représentés. Les chemins explorés – de la littérature (avec laquelle, sous la plume de Dominique Viart, s’ouvre le dossier) au documentaire (qu’illustre et discute Jean-Robert Viallet, dans un entretien conduit par Aurélie Ledoux et portant sur La mise à mort du travail) en passant par l’histoire des idées et la philosophie – offrent cependant un aperçu saisissant des problèmes que le travail pose aujourd’hui et des interrogations auxquelles il donne lieu. À la faveur du nécessaire dévoilement et examen des enjeux et des modalités du discours sur le travail et du discours du travail, le premier ensemble de textes s’intéresse plus particulièrement à la configuration intellectuelle et esthétique, en même temps que politique et sociale, induite par l’articulation de l’un à l’autre. Dire le travail, c’est non seulement, pour la littérature contemporaine qui se confronte à ce défi, produire un discours sur ce qu’il est, sur la place qui lui est attribuée dans la société ou sur la façon dont il est perçu par ses acteurs – discours qui dès lors entre en relation, à la fois féconde et conflictuelle avec la sociologie – c’est aussi peut-être surtout, le faire entendre, faire résonner les mots/maux du travail. C’est notamment ce que souligne D. Viart, qui voit dans la littérature contemporaine du travail la plus réussie se conjuguer « analyse des travers de l’économie néo-libérale et du management professionnel qu’elle met en place », synthèse des diverses approches disciplinaires du monde du travail et élaboration formelle invitant à une réflexion sur le pouvoir coercitif du langage d’entreprise qui aliène et masque l’aliénation.

C’est sur ce dernier point qu’insistent plus particulièrement Pauline Vachaud et Jean-Paul Engélibert. Si la première s’intéresse à la façon dont le poète Jacques-Henri Michot expose, démonte et dénonce le discours managérial dans son ABC de la barbarie. Bréviaire des bruits, le second met quant à lui l’accent sur les nombreux romanciers contemporains qui ont pris pour objet la langue de l’entreprise, envisagée comme un novlangue digne du 1984 d’Orwell, limitant les possibilités d’expression et mettant en question la nature même de la littérature.

De fait, celle-ci ne sort pas indemne de sa confrontation avec le monde du travail : Isabelle Krzywkowski montre en effet comment la puissance « mortifère » du travail actuel, qui met autant en péril l’équilibre de la société que celui de l’individu, contamine le genre même du roman policier. Le « polar du travail », qui s’est développé depuis le début des années 1990, induirait, par son thème même, un renouvellement du genre, en rattachant à ses personnages-types (l’enquêteur, le meurtrier) et à la structure narrative des figurations et des enjeux inédits, qui vont dans le sens plus général d’une « repolitisation » du polar après le désenchantement des années 1980. Pour Corinne Grenouillet, qui s’intéresse à l’invention d’un « nouveau réalisme » à l’œuvre notamment dans les écrits de François Bon et Jean-Paul Goux, c’est, au-delà du roman policier, la littérature elle-même qui est remise en question par l’écriture du travail, à travers une interrogation sur la légitimité de la prise de parole de l’écrivain et sa capacité à transcrire le réel social. Mais on ne saurait négliger le fait que c’est parce qu’elle est mise au travail par le travail lui-même que la littérature peut constituer un vecteur privilégié de la critique sociale. En attestent des analyses qui, recourant à d’autres moyens, viennent confirmer ses perspectives. On observe alors que la critique sociale ne s’exprime pas seulement par l’attention portée au langage : elle peut aussi débusquer les formes de domination présentes dans la définition même du travail, dans l’organisation de l’espace et du temps, dans la régulation du geste productif ou encore plus massivement dans l’instauration d’une division du travail dont on sait qu’elle masque bien souvent des rapports de pouvoir.

C’est ce que révèle le second ensemble de textes. Hélène Campaignolles analyse tout d’abord, à travers les représentations de l’employé dans la littérature des XIXe et XXe siècles, les modalités d’un type particulier de travail qui inscrit, dans l’espace clos du bureau, et au-delà dans la chair du social, les structures et les finalités d’un pouvoir en action. Prenant le contre-pied des analyses ainsi produites, Nikil Saval, retraçant l’histoire du bureau modulaire, le box (ou cubicle) cher au designer Robert Propst, montre les formes de normalisation et de contrôle qui ont présidé à l’invention du bureau moderne mais y voit aussi un espace possible de libération : « le bureau tout entier est un espace à revendiquer ; et au-delà, ce monde que nous ignorons a tout à y gagner. »

De la réflexion à la pratique, c’est aussi le chemin que Guillaume Leblanc nous invite à suivre : interrogeant les méthodes de la sociologie et ses présupposés lorsqu’elle impose le travail comme « voie d’accès incontestée à la normalité sociale », il s’inquiète des conséquences que cela peut avoir sur ceux qui, hors travail, se trouvent confinés dans les marges de la société et se voient ainsi niés en tant que « puissances de vie ». Non reconnus, ils expriment une forme d’injustice que la philosophie sociale la plus contemporaine s’est attachée à analyser : la non-reconnaissance n’est pas seulement l’apanage des marginaux, elle s’exprime aussi dans le monde même du travail, non sans ambivalences d’ailleurs, comme le montre Alice Le Goff dans son article. Il conviendrait alors de se demander si ces ambivalences de la reconnaissance ne résultent pas du travail lui-même qui, par les formes qu’il revêt historiquement, ne répondrait pas toujours aux aspirations des individus. C’est ce que suggère Emmeline Céron en attirant notre attention sur la manière dont, sous la plume de ces écrivains annonciateurs de la « post-modernité européenne » que sont Gustave Flaubert, Italo Svevo et Robert Musil, travail et vocation entrent en crise à l’aube du XXe siècle. C’est la valeur travail qui se trouve ainsi contestée par la singulière « oisiveté active » de certains de leurs personnages, à laquelle répondent les éloges soutenus et assumés de la paresse dont Henri Jorda nous rappelle la persistance, depuis le XVIIIe siècle, et dont il défend la pertinence contemporaine.

C’est à l’examen de cette trajectoire complexe, dont le terme et les termes nous échappent toujours, et qu’il convient alors de relancer sans cesse, que nous invitent ces analyses d’un « travail sans fin ».

Sommaire

- Dominique Viart, "Écrire le travail : Vers une sociologisation du roman contemporain ?"
- Pauline Vachaud, "Homo oeconomicus et écriture poétique : analyse d’une mise à l’épreuve"
- Jean-Paul Engélibert, "Que faire du novlangue de l’entreprise ? Quelques exemples contemporains (Beinstingel, Caligaris, Kuperman, Massera)"
- Isabelle Krzywkowski,"Travail en noir : Le travail dans le roman policier contemporain"
- Corinne Grenouillet, "La littérature française contemporaine face à la question ouvrière : l’invention d’un « nouveau » réalisme (François Bon, Jean-Paul Goux)"
- Hélène Campaignolle, "Un travail sous contrôle : représentations de l’employé de bureau du xixe au xxe siècles"
- Nikil Saval, "Naissance du bureau"
- Guillaume Le Blanc, "Chômer"
- Alice Le Goff, "Travailler pour être reconnu ? Ambivalences et régimes de la reconnaissance au travail"
- Emmeline Céron, "Vocation, ambition, aliénation : le travail dans les oeuvres de Gustave Flaubert, d’Italo Svevo et de Robert Musil"
- Henri Jorda, "Le travail et ses fins dans les éloges de la paresse"
- Jean-Robert Viallet, "La Mise à mort du travail", entretien avec Aurélie Ledoux

Dossier à télécharger

Contributions directement publiées sur le site de la revue :

- Raphaëlle Guidée, "Aux marges du monde du travail : anthropologies littéraires de la précarité"
- Alexandre Massipe, "Quand les mots viennent aux travailleurs. De Simone Weil à Fatima Elayoubi"
- Alice Laguarda, "Impasses du travail moderne. Critiques d’artistes"
- Irène-Lucile Hertzog, "L’intime dans le monde du travail : un espace de résistance"
- Mahité Breton, "Du travail fantôme à la perte du genre : Ivan Illich et la critique du travail"
- Laïli Dor, "Le travail invisible : la difficile représentation des enseignants-chercheurs en situation professionnelle."
- Koula Mellos, "A Portrait of Contemporary Capitalist Civilization:José Saramago’s The Cave"

par Sylvie Servoise

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Notes

[1] H. Arendt, La Condition de l’homme moderne [1958]¸ trad. G. Fradier, Paris, Calmann-Lévy, coll. « Agora », p. 175.

[2] A. Gorz , Métamorphoses du travail. Critique de la raison économique [1988], Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2004.

[3] R. Castel, Les métamorphoses de la question sociale (1995), Paris, Gallimard, 1999.

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