Aux marges du monde du travail : anthropologies littéraires de la précarité

mardi 13 décembre 2011, par Raphaëlle Guidée

Thèmes : Travail

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La précarité est au cœur des réflexions contemporaines sur le travail : on sait qu’elle concerne les cadres juridiques de l’emploi (contrats à durée déterminée, vacations, intérim) autant que ses formes (travail à temps partiel, intermittence, télétravail, sous-traitance, etc.). Elle reconfigure ses valeurs – la flexibilité, l’autonomie et la mobilité font partie des vertus cardinales du travailleur moderne – en même temps que ses frontières et ses normes. Ou plutôt, la précarité déplace l’idée même de norme : les parcours professionnels s’individualisent, les contrats atypiques deviennent paradoxalement la règle, tandis que le chômage s’installe comme horizon commun. Le destin prévisible du travailleur est désormais non seulement de changer fréquemment d’emploi mais de connaître des alternances de périodes d’activité et d’inactivité. Cette « mise en mobilité généralisée des situations de travail et des trajectoires » [1] (Robert Castel) singularise le destin des individus en même temps qu’elle détermine un sentiment partagé d’insécurité sociale. En d’autres termes, ce que les représentations communes associaient à la marge de la société, voire au hors-champ des exclus, intéresse désormais les formes de vie de la communauté elle-même. Associée à l’apparition d’un chômage structurel de masse, la précarisation des formes ordinaires du travail produit la remontée d’un sentiment général de vulnérabilité encore alimenté par le spectacle quotidien de la misère et de l’exclusion [2]. La constitution d’une « périphérie précaire », et la « précarisation des stables » [3] sont ainsi liées dans les faits comme dans les représentations.

L’intérêt de la littérature pour ces « zones grises » [4] de la précarité n’est pas nouveau. Par des références souvent explicites, les écrivains qui participent, depuis les années 1980, au retour au premier plan des préoccupations sociales et politiques dans le champ littéraire [5], s’inscrivent dans la continuité d’une tradition du roman social, du témoignage littéraire ou de la littérature engagée. Un rapide parcours à travers quelques titres de la littérature française dessine les grandes tendances de ce renouveau. Accompagnant le déclin des mondes ouvrier et paysan, certains textes littéraires témoignent non sans mélancolie de la disparition d’univers traditionnels structurés par le travail (Leslie Kaplan, L’excès-l’usine, 1982 ; François Bon, Sortie d’usine, 1982 ; Jean-Paul Gouve, Mémoire de l’enclave, 1986 ; Franck Magloire, Ouvrière, 2002 ; Aurélie Filippetti, Les derniers jours de la classe ouvrière, 2003 ; Gérard Mordillat, Les vivants et les morts, 2005 ; Sylvain Rossignol, Notre usine est un roman, 2008). D’autres moquent au contraire les nouvelles formes du travail en entreprise, et détournent le lexique managérial qui caractérise les mutations récentes du capitalisme (François Emmanuel, La question humaine, 2000 ; Thierry Beinstingel, CV roman, 2007 ; Eric Reinhardt, Cendrillon, 2007). D’autres encore s’intéressent aux formes contemporaines de l’exclusion et à son inscription dans le champ social et urbain (Jacques Serena, Basse ville, 1992 ; Didier Daeninckx, Hors limites, 1992 ; Jean Echenoz, Un an, 1997 ; Franck Magloire, En contrebas, 2007). Mais qu’ils critiquent l’inhumanité des formes modernes de l’emploi ou la dépossession matérielle et symbolique de ceux qui en sont privés, ces textes exposent finalement l’avers et le revers d’un même processus économique et politique de précarisation.

Nous essaierons ici de montrer, à l’aide de quelques textes contemporains, en quoi ce processus, dans ses formes les plus récentes, affecte non seulement la représentation littéraire des marges du monde du travail, mais aussi, en creux, les figures normées de l’emploi auxquelles ces marges renvoient, le plus souvent, comme à un horizon perdu. Car la précarité détermine un trouble dans la frontière entre travail et non-travail, une crise du lien entre l’activité et ses fins : qu’est-ce qu’un travail ? Une activité qui procure un revenu suffisant pour vivre et s’intégrer dans un ordre social ? Ce n’est pas le cas, le plus souvent, du travail précaire. Une activité qui procure un revenu ? C’est le cas, par exemple, de la mendicité, qui constitue pourtant, d’un point de vue social et symbolique, l’activité par excellence du sans-emploi. Et qu’est-ce qu’un chômeur ? Un « inutile au monde » [6] ? Il est pourtant non seulement utile à la poursuite d’un certain ordre social, celui-là même qui semble l’exclure, mais de plus en plus typique de cet ordre, en tant que le chômage intéresse désormais le destin commun des travailleurs. Est-ce alors un inactif ? Mais la description de ses journées est celle d’une activité incessante, à la recherche d’un emploi ou des moyens de sa survie, performance en attente de nomination. Un marginal ? Mais de quel centre au juste est-il la marge ? La littérature rejoint ainsi une critique commune des formes contemporaines de l’aliénation par le travail (ou son absence), menée avec d’autres moyens par la sociologie ou la philosophie, mais elle place au cœur de cette critique politique la mise en évidence d’une instabilité des discours et des représentations. Le travailleur précaire, quelles que soient les formes que sa précarité revêt, n’est plus nécessairement cette figure sociale de l’altérité pour laquelle l’écrivain – nécessairement privilégié – doit s’engager, mais l’image d’une communauté précaire à laquelle l’écrivain, qu’il le veuille ou non, appartient.


Le travail du sans-emploi : nommer la précarité

Anthropologie [7]d’Eric Chauvier (2006) est un récit d’enquête centré sur la disparition d’une jeune mendiante rom, nommée « X ». Le titre renvoie à la formation de l’auteur, anthropologue, et le récit se présente sous la forme d’un carnet de terrain : organisée comme un journal, l’enquête comprend des retranscriptions d’entretiens enregistrés, des observations personnelles, des réflexions savantes et des citations, le tout complété, en fin de volume, par une bibliographie. Le lecteur qui commencerait par se référer à cette bibliographie comprendrait néanmoins immédiatement qu’il n’est pas face à un essai classique, les références sociologiques, historiques ou philosophiques les plus diverses (Bourdieu, Corbin, Wittgenstein, Cavell, Freud, etc.) se mêlant aux textes littéraires (Borges, Leiris, Soupault, etc.). La référence savante est ainsi détournée au profit d’un récit hybride fortement réflexif dont le principal modèle avoué est Dora Bruder, de Patrick Modiano. À rebours des certitudes du discours académique, le livre d’Eric Chauvier emprunte moins à la littérature ses capacités fictionnelles – la fiction est une tentation, finalement refusée, pour combler les lacunes de la biographie de X – que sa part de silence et d’ombre. Toujours fragile, par définition inachevable, l’anthropologie dont il est question ici engage l’invention d’une langue et d’une forme neuves, qui s’efforceraient de nous donner à voir X tout en refusant d’enfermer son existence dans les classes contraignantes du langage expert.
L’enquête commence dans la périphérie d’une ville de province. Le narrateur passe chaque jour en voiture à un carrefour près d’un grand centre commercial, où il aperçoit « une fille, probablement d’Europe de l’Est, qui fait la manche » (11). Saisi par son regard, il décide d’enquêter sur elle, ou plutôt, dans un premier temps, sur l’effet que sa présence suscite. Toute la première partie du livre est ainsi consacrée à une « enquête de terrain », qui s’appuie essentiellement sur une série d’entretiens avec des personnes invitées à qualifier l’ « occupation » (11) de la jeune femme. Concrètement, le narrateur conduit sous des prétextes divers ses interlocuteurs au carrefour où se trouve la jeune mendiante, et teste leur réaction à la phrase « Ça doit être un travail difficile… » (20, 25, 31, 48). L’expérience répétée dans des conditions presque identiques auprès d’individus différents permet de mettre en évidence la variabilité des définitions du travail, en même temps qu’elle montre une communauté dans le refus de qualifier comme tel l’occupation de la mendiante. C’est ce qu’indiquent en particulier les réactions des deux premières personnes sollicitées, Jeanne Mérill et Valérie Kerdoncuff :

Sitôt émis, je pressens que mon énoncé comporte, aux yeux de Jeanne, quelque chose de provocateur. Ceci est confirmé par le signal non verbal qu’elle me renvoie : une expiration saccadée, un petit rire nerveux à peine audible, une inclinaison de la tête, les yeux légèrement exorbités, la bouche entrouverte. De façon implicite, Jeanne me stipule aussi que personne ne peut “travailler” de la sorte. Il devrait plutôt s’agir d’une “occupation”, et encore, d’une occupation indéterminée, sûrement parasite, susceptible d’altérer les valeurs ordinairement associées à l’idée d’un “travail” – soit une action concertée, diurne de préférence (21-22).

Valérie me regarde, marque une hésitation puis, surprise, écarquille démesurément les yeux et annonce : « Ce n’est pas un travail, c’est une activité. » Le ton de sa voix n’est pas agressif – échaudé par la réaction de Jeanne, je m’attendais à quelque chose de cet ordre. Valérie emprunte l’intonation calme et assurée qui sied au langage du spécialiste délivrant son diagnostic. (25-26)

La protestation muette de Jeanne Mérill repose sur un sentiment, à la fois évident dans sa manifestation et confus dans ses justifications, de décalage entre le spectacle offert par X et les « valeurs ordinairement associées à l’idée d’un travail ». Non seulement l’occupation de la jeune fille ne répond pas à ces valeurs, mais elle est susceptible de les perturber. Le contraste par rapport à la norme sociale, ici saisi comme déviance, produit ainsi un défaut de la parole : ne pouvant être qualifiée comme travail, l’occupation de X devient finalement inqualifiable. Inversement, la correction opérée par Valérie Kerdoncuff adopte le ton de l’expertise pour nommer autrement cette occupation, mais elle choisit un terme « générique », l’activité, qui « désigne une catégorie de pratiques plus indistinctes que celle que recoupe le mot travail » (27). En ce sens, la rectification lexicale transforme « un mauvais chemin (ou ce qu’elle tient comme tel) en authentique désert » (27). Le choix du terme activité n’est dès lors paradoxalement qu’une autre forme du défaut de nomination : l’un et l’autre trahissent un mécanisme identique d’exclusion, une faille éthique propre au locuteur mais extensible « à une communauté plus large », dont le narrateur a dû lui même faire partie avant d’être saisi par le regard de X :

À travers la phrase de Valérie, le corps de X comporte quelque chose qui ne relève pas de la communauté ; ou encore, quelque chose propre à la communauté n’est plus visible dans le comportement de X. Pour jouer sur les mots, nous pourrions dire que la phrase de Valérie travaille X au corps, mais par la négative, en lui retirant de sa visibilité et, par là, de sa consistance, d’où l’idée d’une destitution, d’un déclassement. (...) Elle officie une forme de déclassement de X reposant sur une mutation de son corps, ce capital de signaux, d’un état communautaire vers un état non communautaire, état où, reprenant la pensée de Lévinas, nous ne discernons plus dans le regard de l’autre la nécessaire “idée de l’infini” (28-29).

Méconnaître le travail à l’œuvre dans l’activité de X, c’est effacer l’individu d’une cartographie sociale que la notion – et plus encore que la notion, le mot – déterminent entièrement. De la même façon que le chômeur rayé des listes se voit retirer en même temps que son statut le droit de bénéficier du système de solidarité mis en place par la communauté des travailleurs, le travailleur illégal, tant que son activité n’est pas socialement reconnue comme un travail, reste privé du lien éthique et politique qui le relie aux autres usagers de l’espace public. On comprend, dans ces conditions, pourquoi le narrateur s’attache à démontrer que l’activité de X est bien un travail. Les différents arguments avancés n’ont d’autre enjeu que de réintégrer X dans la communauté, de lui rendre sa visibilité perdue, et de poser, à travers elle, les conditions sous lesquelles les exclus du théâtre social peuvent être reconnus comme des travailleurs.
Le premier critère avancé est celui de la finalité lucrative de l’activité. La première fois que X est décrite, Eric Chauvier insiste d’emblée sur l’évidence du but poursuivi par la jeune fille – « Elle se rend de voiture en voiture pour collecter un peu d’argent » (11) – et sur l’adéquation des moyens employés pour y parvenir. Si l’action de X est efficace, c’est en effet parce qu’elle sait à la fois se faire reconnaître et se faire oublier :

Sans forcer leur attention, les automobilistes doivent pouvoir identifier son occupation : c’est une fille, probablement d’Europe de l’Est, qui fait la manche (11).

Si elle veut trouver une place légitime sur la scène sociale des Quatre Vents, elle ne doit pas attirer l’attention sur sa présence. Elle a appris à se faire oublier positivement (...) (14-15).

Oscillant entre visibilité et discrétion, l’activité de X rejoint ainsi un ordre social commun, fût-il celui des exclus : « C’est une stratégie couramment employée par ceux qui ont à occuper, à une fin lucrative et de façon non officielle, un bout de trottoir de la ville » (11). Néanmoins le texte, tout en témoignant de l’efficacité des gestes de la jeune femme, brise l’effet supposé de la représentation, en levant l’indifférence qu’elle est censée susciter. L’activité de X n’est pas seulement un travail, c’est un travail difficile :

Je suis de bonne foi lorsque je mentionne que l’occupation de X est assimilable à un travail. La chaleur accablante de cette journée constitue un premier signe en faveur de mon argument. Cette fille supporte à l’évidence de rudes conditions de travail. Si l’on tient compte des émissions de carbone des automobiles, alors il n’est pas incohérent de soutenir qu’elle est en train de déployer un effort qui n’a rien d’enviable. Dans la canicule et la pollution, elle peut indéniablement souffrir de la situation (22-23).

La souffrance physique de X est ici requalifiée dans des termes – la « pénibilité de la tâche de X » (30) – qui sont propres à la sphère du travail. D’une certaine manière, le geste opéré par l’écrivain pour rendre visible X est ainsi de l’ordre de la traduction : traduite dans le langage commun des conditions de travail, la souffrance invisible de X devient à la fois reconnaissable et sensible ; le lexique de la communauté crée les conditions de l’empathie.
Toutefois, la différance propre au geste de traduction demeure : l’occupation de X n’est pas identifiable, mais « assimilable à un travail ». C’est encore sur ce lien d’analogie plutôt que d’identité qu’Eric Chauvier insiste quand il propose de prendre en compte, au terme de son argumentation, « la représentation que donne cette fille et …la référence qu’elle établit, réellement ou sur le mode de l’imitation, à l’idée d’un travail. Le rôle qu’elle tient est bien celui d’une personne en train de travailler » (23). Peu importe, au fond, qu’elle travaille réellement, ou qu’elle « travaille à une imitation » (24) : « dans les deux cas un effort sera déployé, car une parodie requiert autant d’efforts, si ce n’est plus, qu’une tâche née d’une situation authentifiée » (23-24). Ici s’opère encore au gré des choix sémantiques un léger déplacement : l’effort fourni par X n’est plus seulement associé à la pénibilité, mais bien, par le jeu de la double signification entrepreneuriale et théâtrale du terme, à une performance. Et la réussite de cette performance, conformément à son double sens, peut être évaluée à l’aune de son résultat financier et de l’effet recherché sur son public, entre reconnaissance et invisibilité : « sur ce point, l’indifférence constitue la forme quasi unique de validation de sa performance » (24). Loin de disqualifier l’activité de X, l’analyse en termes de représentation ou de rôle permet ainsi de requalifier ironiquement une pratique d’exclue dans les termes mêmes de l’efficacité propres aux meilleurs éléments du système.

La performance des travailleurs pauvres

Quel nom donner à une activité que la société refuse de qualifier comme travail, et qui répond pourtant à ses contraintes (effort, performance) et à ses fins (revenu) ? Réciproquement, comment nommer une activité communément désignée comme travail, et ne répondant pourtant à aucune de ses finalités supposées ? C’est l’une des questions posées par Robert McLiam Wilson et William T. Vollmann dans leurs enquêtes sur la précarité.
L’écrivain irlandais Robert McLiam Wilson publie Les Dépossédés (The Dispossessed) en 1992 [8] pour témoigner des conséquences désastreuses de la politique ultralibérale menée par Margaret Thatcher au Royaume Uni. Illustré de photographies de Donovan Willie, l’essai décrit le dénuement de chômeurs travaillant illégalement pour compléter leurs allocations, de salariés précaires risquant de perdre leur emploi, d’employées à temps partiel dont les salaires sont scandaleusement insuffisants. L’une des premières conséquences du nouveau visage du capitalisme britannique est en effet d’effacer la frontière entre travail et chômage, et McLiam Wilson insiste sur l’importance croissante « d’un phénomène étrange et repoussant : des gens qui sont aussi pauvres quand ils ont un emploi que lorsqu’ils n’en ont pas », et qui sont même, bien souvent, encore « plus cruellement démunis » (35). Du point de vue de Henry, précaire surdiplômé oscillant entre petits boulots illégaux, emplois légitimes et allocations, il n’y a d’ailleurs plus réellement « de différence entre ces deux états » (35). C’est que « la pauvreté supportée par les employés à bas salaire ressemble à s’y méprendre à la pauvreté supportée par les chômeurs et les personnes à charge. » (43).
Pourquoi êtes-vous pauvre ? (Poor People) de William T. Vollmann (2007) [9] élargit l’enquête sur la pauvreté au monde entier, et lui donne une dimension résolument comparatiste en recueillant des scènes de la vie des pauvres en Russie, en Thaïlande, au Japon ou aux Etats-Unis. Mendiants russes et japonais, sans-abris de Sacramento et de Kaboul, femmes de ménage thaïlandaise ou mexicaine, vendeur de rue vietnamien défilent comme autant de portraits – le récit est également illustré de nombreuses photographies – à la fois singuliers et ressemblants, « instantanés du mode de vie des pauvres pris sur le vif » (14). Comme le livre d’Eric Chauvier, ces deux ouvrages ne sont à proprement parler ni des fictions ni des essais savants. Si leurs textes se présentent formellement comme des reportages, c’est bien en tant qu’écrivains professionnels et « menteurs appointés » (McLiam Wilson, 25) que les deux romanciers s’interrogent sur les impasses éthiques de la représentation des pauvres. Leurs récits utilisent les outils statistiques, les témoignages, et même un volumineux appareil de notes, dans le cas de Vollmann, mais détournent savamment les codes de la pratique journalistique ou académique. Vollmann rémunère ses sources, et fait une lecture et un usage tout personnel des statistiques. McLiam Wilson alterne la description du mode de vie des pauvres et les commentaires sur son sentiment d’échec face à la tâche qu’il s’est fixée. L’un et l’autre expriment par une très forte réflexivité la nécessité de dépasser les frontières génériques traditionnelles pour inventer une forme neuve apte à rendre imaginable, par l’image photographique et la force de suggestion du langage littéraire, des existences invisibles.
Les deux écrivains partagent également avec Chauvier la volonté de montrer que la vie des sans-emploi et des travailleurs pauvres est le théâtre d’une performance permanente. McLiam Wilson décrit longuement les épreuves traversées par le demandeur d’emploi, qu’il s’agisse de remplir des formulaires de demande d’aide financière parfaitement impénétrables ou d’accomplir la moindre démarche en l’absence de téléphone. Mais surmonter ces obstacles ne permet pas de sortir de la misère, tout juste de survivre : la performance quotidienne du chômeur, contrairement à celle des salariés aisés, s’apparente à une course « à toute vitesse pour rester immobile » (57). De son côté, Vollmann raconte non sans une pointe d’humour noir la façon dont il découvre qu’un homme « sans bras qui est agenouillé à côté de la plus haute marche d’une passerelle pour piétons à Bangkok » dissimule en réalité de « manière astucieuse » ses bras derrière le dos. Devant « l’exploit » du mendiant, Vollmann réfléchit à la qualité du « spectacle » offert, et à la façon dont l’homme joue quotidiennement l’infirme parce qu’il sait, comme le spectateur auquel il s’adresse, que la difformité est « une commodité monnayable » (129).
Plus tôt dans son récit, à Moscou, l’écrivain admire en connaisseur les qualités du récit d’une autre mendiante, Natalia, qui lui raconte « sa biographie sous forme narrative complète, avec présages, complications narratives et paroxysme » (63). Or la qualité de cette « histoire de pauvre » est précisément liée pour Vollmann à sa finalité lucrative. Comparant l’élaboration du récit de Natalia aux incohérences criantes du récit de Sunee, une femme de ménage thaïlandaise, l’écrivain fait explicitement du récit un instrument de travail du mendiant : « Après tout, l’activité de Sunee consistait à faire le ménage dans les bureaux, tandis que celle de Natalia consistait à provoquer la pitié des riches, projet qui ne pouvait être mené à bien qu’au moyen d’une narration suffisamment au point » (63). Par le jeu de la comparaison, l’activité narrative de Natalia est ainsi intégrée à une description mondiale des moyens de survie des pauvres couvrant toutes les formes précaires du travail. La compétence de Natalia consiste à raconter une histoire qui suscite la compassion, comme la performance de X était validée par l’indifférence des passants. L’une et l’autre sont récompensées par un « revenu » variable mais quantifiable, comparable et parfois supérieur aux revenus du travail légal, comme l’attestent les statistiques présentées de façon synthétique dans un « tableau des revenus » au début de Pourquoi êtes-vous pauvre ? (16-17). Une note, au tout début de l’enquête, confirme d’ailleurs que le travail, dans ses formes légitimes, n’est qu’une manière de gagner sa vie parmi d’autres types d’activités possibles :

Nous survivons tous à notre manière. Certains gagnent de l’argent en suscitant votre pitié, tandis que d’autres en gagnent en affirmant que vous n’avez pas de pitié à éprouver pour eux, par exemple en s’activant pour accomplir de petits services obséquieux et inutiles, comme ces hommes qui nettoient les pare-brise des voitures captives qui font la queue pour franchir la frontière mexicaine ; d’autres, encore, gagnent de l’argent en vendant leurs récits (14).



La note rappelle qu’au-delà des frontières symboliques qui séparent le mendiant du travailleur pauvre, il existe une continuité dans les finalités des pratiques observées. Que l’on vende sa force de travail, de petits services, ou encore des récits, il s’agit toujours de survivre et de gagner de l’argent. Est ainsi suggérée, dans le même temps, une curieuse analogie entre la compétence du mendiant et celle de l’écrivain, qui font tous deux commerce de leurs récits. Ce qui les distingue, c’est peut-être moins la qualité de leur performance que le revenu qu’ils en tirent. Présent dans le « tableau des revenus » à la rubrique « USA », Vollmann indique sa profession, « auteur », et son revenu quotidien, « 100 $ », soit l’équivalent du « salaire journalier moyen en 2003 » aux Etats-Unis (17). Oksana, mendiante russe et « concurrente » (73) directe de Natalia, puisqu’elle mendie devant la même cathédrale moscovite, n’émarge quant à elle qu’à 3,93 $ par jour (16). En un sens, le tableau commun dans lequel se trouvent l’écrivain américain reconnu et la mendiante russe anonyme, comme la note précédemment citée, accomplissent dès lors un geste contradictoire, réhabilitant le travail du pauvre – qui consiste à vendre un récit – et disqualifiant celui de l’écrivain – qui n’est après tout qu’un travailleur comme les autres. Mais la différence de revenu fonde également un rapport profondément différent à l’activité exercée : alors que l’écrivain fait commerce de la vie des autres, le travail du mendiant est pénible et douloureux, sur le plan physique et psychologique, car il vend sa propre histoire, et Vollmann souligne par exemple combien il est difficile à Natalia de poursuivre son récit, non seulement parce qu’elle est contrainte d’évoquer des aspects douloureux de sa vie, mais aussi parce que sa biographie est pétrie de fictions inventées dans le but d’éveiller la commisération (72). Récit sous contraintes, la performance narrative du mendiant est pénible et n’a pour fin que la survie immédiate, quand le travail de l’écrivain relève du libre choix, atteste de « la liberté d’écrire et de penser qu’il peut se payer » (12), et lui procure enfin un bénéfice qu’il peut progressivement espérer transformer en capital.


Le commerce des récits

C’est pourquoi, confronté au travail du pauvre, l’écrivain est fréquemment renvoyé à son oisiveté. En regard de l’extraordinaire énergie déployée par le travailleur précaire ou le chômeur pour assurer leur survie quotidienne, McLiam Wilson éprouve une culpabilité tenace liée à la nature de son propre travail. Quittant l’appartement d’une jeune femme récemment tombée, par la faute de son mari, dans un dénuement extrême, l’écrivain a le sentiment d’être « un voyeur, un dilettante » abandonnant les lieux pour « coller à son emploi du temps de piètre plumitif » (59) alors même qu’il ne « travaille pas assez dur » (60). Envisagée sous l’angle du travail, la pratique de l’écrivain se dévoile finalement comme le miroir inversé de son objet : c’est l’écrivain qui constitue le véritable parasite, un vampire fasciné par « le spectacle de la ruine » (61) dont l’activité consiste à prospérer sur la misère et le désespoir d’individus qui travaillent et souffrent bien davantage que lui.
On retrouve là, bien sûr, une réflexion classique sur le « sentiment de culpabilité » (Vollmann, 11) des écrivains représentant la pauvreté, qui rejoint la critique foucaldienne bien connue de la confusion du savoir et du pouvoir ou, bien avant, le célèbre cri d’indignation qui ouvre en 1939 Louons maintenant les grands hommes, de James Agee et Walker Evans [10]. On a vu, dans Anthropologie, que la description des marges du monde du travail mettait à l’épreuve la qualité du langage savant qui les prend en charge, montrant l’inadéquation des outils employés – la dimension typologique du discours savant est impuissante à saisir la précarité – et, finalement, l’immoralité d’un discours qui use de son autorité pour nier les existences précaires, ou les rendre invisibles. Mais la parole littéraire, au fond, ne vaut pas beaucoup mieux que « le verbiage prolixe des docteurs en pauvreté » (McLiam Wilson, 22) pratiquant « l’art de retirer de la lumière aux corps sans marque de mépris, sans indifférence, avec l’attention soutenue et rigoureuse d’un esprit avisé » (Chauvier, 29). Certes, l’écrivain peut s’autoriser, face aux experts, de son incompétence : c’est précisément parce qu’il est « le moins bien qualifié pour écrire sur les “dépossédés” » (McLiam Wilson, 25) que sa parole est légitime. Ce qui le qualifie aux yeux du lecteur est ce qui le disqualifie a priori aux yeux de la communauté savante : d’une part, sa capacité d’empathie et son impuissance à tenir à distance les individus et les phénomènes dont il parle (« ce que nous avons vu et entendu nous a entamés de multiples manières que nous n’aurions guère pu prévoir. », 26) ; d’autre part, l’incertitude de son discours, parole toujours précaire dans son impuissance à rendre compte de vies qui ne se laissent pas saisir.
Envisagée du point de vue du travail, et plus précisément de la comparaison entre deux types d’activité analogues – celle du vendeur d’histoires pauvre, et celle du vendeur d’histoires riche –, cette incompétence relative pose pourtant problème. Non seulement l’écrivain ne travaille pas assez, en regard du travail fourni par le pauvre, mais il ne travaille pas bien : « Il faudrait un bien meilleur écrivain que moi pour décrire l’aspect de ces logements » (McLiam Wilson, 72). Et lorsque la comparaison lui laisse suggérer qu’il raconte néanmoins mieux que les précaires leur propre histoire, comme lorsque Vollmann pointe cruellement les contradictions et errances du récit de Natalia (72-73), ou comme lorsque Chauvier expose sa capacité à traduire dans un langage commun l’existence jusqu’alors invisible de X, c’est pour mieux retomber sur les impasses éthiques de cette performance qui fait parler les pauvres au lieu de leur laisser la parole, et qui valide par ses qualités mêmes la liberté qui est celle de l’écrivain, et dont ne disposeront jamais ses sujets.
Entre constat d’échec – quel langage adéquat pour dire le travail précaire ? – et impasses éthiques de la représentation – quel droit à gagner sa vie en écrivant sur le travail des pauvres ? –, les textes s’achèvent alors souvent sur un plaidoyer pour le silence qui marque les limites du projet littéraire ou appelle à le refonder autrement. Partie d’un silence qui valait jugement et exclusion, l’expérience d’Eric Chauvier se clôt sur un autre silence, celui de Jean-Jacques Héraut, qui « respecte l’étrange complexité de la situation et amorce peut-être la possibilité d’un partage » (49). La langue littéraire, prise dans le paradoxe éthique suivant lequel « les mots désagrègent le corps qui les prononce » (51), ne peut échapper aux pièges du langage qu’en prenant modèle sur ce silence pour échapper à l’explicite, à la dénotation, à l’explication.

Conclusion
Sans délaisser des questionnements éthiques et poétiques anciens, la représentation contemporaine des marges du monde du travail met l’accent, en littérature comme ailleurs, sur la contestation de la frontière entre travail et non-travail : la précarité ramène constamment au champ commun, la « vie précaire » à la « vie ordinaire » (Guillaume Le Blanc). L’écrivain lui-même n’est plus tout à fait à l’abri de l’expérience de la précarité, même lorsqu’il a tout fait pour y échapper : Iain Levison, diplômé d’une université américaine, raconte avec humour dans son premier texte autobiographique, significativement intitulé A Working Stiff’s Manifesto (2002) [11], comment il est devenu, sans même s’en rendre compte, « un travailleur itinérant, une version moderne du Tom Joad des Raisins de la colère. À deux différences près. Si vous demandiez à Tom Joad de quoi il vivait, il vous répondait : “Je suis ouvrier agricole.” Moi je n’en sais rien. L’autre différence, c’est que Tom Joad n’avait pas fichu quarante mille dollars en l’air pour obtenir une licence de lettres. » (p. 13)
Le travailleur pauvre ne cesse ainsi de renvoyer aux figures légitimes du travail, par la qualité de sa performance, la finalité lucrative de ses pratiques, ou le contenu même de son activité (raconter des histoires). Mais c’est précisément cette continuité entre des formes légitimes et illégitimes du travail qui fait ressortir l’injustice des contrastes qui ne manquent pas de surgir au cœur de la description : entre le plumitif paresseux et le travailleur pauvre, entre la pénibilité du travail le moins rémunéré et la gratification symbolique et financière des formes de travail mieux légitimées, c’est tout simplement l’expérience de la souffrance qui sépare irréductiblement, malgré le langage commun, les travailleurs pauvres des travailleurs aisés. Contestant la valeur de séparation et d’exclusion propre au langage ordinaire ou savant, la langue littéraire ne réintègre ainsi les pauvres dans la communauté des travailleurs que pour exhiber le scandale de tout ce qui continue de nous séparer d’eux.

par Raphaëlle Guidée

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Robert CASTEL, L’insécurité sociale. Qu’est-ce qu’être protégé ?, Editions du Seuil et La République des idées, 2003, p. 81.

[2] Sur ces points, voir notamment Robert CASTEL, Métamorphoses de la question sociale, Fayard, 1995 (Folio, 1999) et Luc BOLTANSKI et Eve CHIAPPELLO, Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, 1999 (« Tel », 2011).

[3] Luc BOLTANSKI et Eve CHIAPELLO, ibid., p. 409.

[4] Alain SUPIOT, Au-delà de l’emploi, Paris, Flammarion, 1999.

[5] Si la présence de la réalité sociale au devant de la scène littéraire dans les années 80 est indéniable (voir Michel Collomb (dir.), L’empreinte du social dans le roman depuis 1980, Montpellier, Presses Universitaires de la Méditerranée, 2005) il faudrait néanmoins nuancer la périodisation qui oppose ce « retour » de l’engagement à la supposée éclipse du politique pendant les décennies qui précèdent. Sylvie SERVOISE, dans son essai sur l’engagement littéraire en France et en Italie conteste très justement cette opposition en montrant d’une part que les écrivains formalistes reformulent les modalités de l’engagement sans y renoncer, et d’autre part que c’est moins la littérature que « l’horizon même de pensée dans lequel s’inscrivait l’engagement littéraire » qui se trouve bouleversés dans les années 80 (Le roman face à l’histoire. La littérature engagée en France et en Italie dans la seconde moitié du XXe siècle, Rennes, PUR, 2011, p. 40).

[6] Robert Castel, en épigraphe de Métamorphoses de la question sociale (op. cit.), cite Hannah Arendt, « Ce que nous avons devant nous, c’est la perspective d’une société de travailleurs sans travail, c’est-à-dire privés de la seule activité qui leur reste. On ne peut rien imaginer de pire » (Condition de l’homme moderne). Les « travailleurs sans travail », commente Castel, « occupent littéralement dans la société une place de surnuméraires, d’ “inutiles au monde”. Cette inutilité sociale les disqualifie sur le plan civique et politique : à la différence des groupes subordonnés de la société industrielle, exploités mais indispensables, ils ne peuvent peser sur le cours des choses.

[7] Eric CHAUVIER, Anthropologie, Paris, Editions Allia, 2006.

[8] Robert McLIAM WILSON et Donovan WILLIE, Les dépossédés, traduit de l’anglais par Brice Matthieussent, Paris, Points, 2007 (Christian Bourgois, 2005(.

[9] William T. VOLLMANN, Pourquoi êtes-vous pauvre ?, traduit de l’anglais par Claro, Arles, Actes Sud, 2008 (Ecco/HarperCollins, 2007).

[10] James AGEE et Walker EVANS, Louons maintenant les grands hommes, traduit de l’anglais par Jean Queval, éditions Pockett, coll. « Terre humaine poche », 2002 (Let Us Now Praise Famous Men, 1939(, p. 25 : « Il me paraît curieux, pour ne pas dire obscène et tout à fait terrifiant, qu’il puisse advenir à une association d’humains assemblés par le besoin et le hasard et pour des raisons de gain, et formant une société, un organe de presse, de fouiner dans les affaires d’un groupe d’autres êtres humains sans défense, des victimes à un point épouvantable, une famille rurale ignorante et corvéable, cela en vue de faire parade de l’état d’infériorité, d’humiliation, de nudité de ces vies auprès d’un autre groupe d’êtres humains, cela au nom de la science, du “journalisme honnête”, (...) de l’humanité, de l’intrépidité sociale, pour de l’argent, et pour nourrir une réputation de croisade et d’impartialité, laquelle, entreprise avec assez de savoir-faire, devient monnaie d’échange comptée à n’importe quelle banque (...) ». Vollmann, tout en louant les qualités littéraires du « chef d’œuvre » d’Agee et Evans sur la vie des métayers pauvres du Sud des Etats-Unis pendant les années 1930, semble pourtant peu convaincu par cette diatribe initiale contre l’immoralité du journalisme, et met en évidence l’échec de ces deux « hommes riches en train d’observer la vie des pauvres » pour la restituer finalement dans des termes que ceux-ci n’auraient pu comprendre (12).

[11] Iain LEVISON, Tribulations d’un précaire, traduit de l’américain par Fanchita Gonzalez Battle, Paris, Éditions Liana Levi, 2007.

 

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