Qu’en penserait un Athénien ?

Une critique de Charles Girard

Thèmes : démocratie

Date de parution : 10 janvier 2012

Editeur : Princeton University Press

Année : 2008

ISBN : 978-0-691-13347-8

Nb. de pages : 342 pages

Prix : $23,95

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À propos de : Josiah Ober, Democracy and Knowledge. Innovation and Learning in Classical Athens (Princeton, Princeton University Press, 2008)

Que penserait un citoyen de l’Athènes antique de nos pratiques démocratiques ? Il les condamnerait pour leur élitisme, à n’en pas douter, et leur reprocherait d’ignorer le savoir du peuple. C’est du moins ce qu’affirme Josiah Ober, en préambule de Democracy and Knowledge. Cet ouvrage est le troisième d’une série, entamée il y a plus de vingt ans, d’études consacrées à la démocratie athénienne antique. Il succède à Mass and Elite (Princeton 1989), qui étudiait l’hégémonie idéologique des citoyens « ordinaires » dans le débat public athénien, et à Political Dissent in Democratic Athens (Princeton, 1998), qui examinait l’influence intellectuelle détenue par une communauté « dissidente » d’intellectuels fortement critiques vis-à-vis de la démocratie. Ce nouvel opus s’intéresse à la participation des citoyens athéniens à la prise des décisions collectives et à leur mise en œuvre. Il marque une nouvelle étape dans le rapprochement opéré par Ober entre histoire antique, philosophie politique normative et théorie sociale.

S’il importe en effet selon Ober d’étudier aujourd’hui la démocratie athénienne des Ve et IVe siècles avant JC, ce n’est pas simplement, parce que la réinvention constante de l’ « héritage » joue un rôle central dans l’histoire de nos sociétés, comme le suggérait Pierre Vidal Naquet. [1] Ce dernier mettait en garde contre l’illusion consistant à croire que la démocratie athénienne fait partie de notre histoire, ou que le fonctionnement de la Boulé pourrait nourrir sa compréhension. Ober affirme au contraire qu’Athènes peut et doit être un exemple pour les démocraties contemporaines. Ce n’est plus l’historien, se défiant des anachronismes, mais le théoricien politique qui paraît alors s’exprimer. Il se réjouit en particulier de ce qu’une approche comparative des nombreuses cités grecques de l’époque peut venir compenser l’impossibilité où se trouve le politiste de conduire des expérimentations sur les régimes qu’il étudie. « Le monde des cités grecques de l’Antiquité est un laboratoire expérimental naturel pour étudier les relations entre la démocratie et le savoir » (p. 1). L’adjonction à cette démarche comparative synchronique d’une comparaison diachronique entre la Grèce antique et notre propre modernité, dont nous apprenons ainsi qu’elle n’est pas « sans précédent à tous égard » (p. 279), permet de faire du modèle athénien plus qu’une origine ou une pierre de touche : un véritable modèle. « Considérer la démocratie à travers le prisme de l’Athènes classique permet de voir comment le “ce qui doit être” du philosophe politique pourrait être plus étroitement uni avec le “ce qui est” du spécialiste de sciences politiques » (p. 4).

La thèse générale du livre est la suivante : le régime démocratique n’est pas seulement moralement supérieur aux autres régimes, il est également plus efficace, dans la mesure où il tire véritablement profit du savoir utile réparti parmi les citoyens, grâce à un agencement adéquat d’institutions participatives et délibératives. Le propos, ambitieux, s’inscrit ainsi dans le courant récent de la réflexion démocratique qui s’efforce, dans le sillage des théories délibératives, de penser les conditions d’une « sagesse collective » susceptible d’assurer la compétence du gouvernement par le peuple. [2] Le fond du propos reste toutefois ici historique. Il interroge les causes de la prospérité économique et de la stabilité politique remarquables dont a joui Athènes, alors même que ses institutions politiques, confiant un pouvoir considérable aux citoyens ordinaires, étaient dénoncées comme complexes et inefficaces. Si la cité athénienne a pu tirer pleinement avantage de ses ressources pour dépasser ses rivales, c’est, affirme Ober, que « le coût des pratiques politiques participatives était compensé par les rendements plus grands de la coopération sociale, résultant du savoir utile » des citoyens (p. 37). L’aptitude des institutions et de la culture démocratique, promouvant l’innovation et l’apprentissage, à organiser et déployer ce « savoir utile » est la clé du succès athénien.

Après avoir établi, à partir de sources matérielles et littéraires variées soumises à des analyses à la fois statistiques et interprétatives, la supériorité économique et militaire d’Athènes sur les autres cités de son temps (Chapitre 2), Ober entreprend d’expliquer ce succès par la nature des institutions athéniennes. Il les considère pour cela à la lumière des travaux contemporains sur la décision, suggérant qu’elles peuvent être conçues comme autant de solutions aux problèmes classiques que rencontre l’action collective dans des conditions d’information imparfaite (Chapitre 3). L’agencement des réseaux sociaux au sein de la cité permet ainsi la circulation et l’agrégation des connaissances (Chapitre 4) ; le mode de publicité assuré par les rites et l’architecture rend possible l’alignement et la mise en œuvre d’une action conjointe (Chapitre 5) ; et la codification du savoir recueilli sous la forme de lois connues de tous accroît l’égalité d’accès à l’information tout en abaissant le coût des transactions individuelles (Chapitre Six). La mise en commun du savoir utile, autrement dispersé parmi les citoyens, assure par ces biais la qualité épistémique de la prise de décision, et permet d’éviter les situations sous-optimales modélisées par le dilemme du prisonnier ou de la tragédie des communs. C’est donc la structure même du régime démocratique qui explique le succès athénien, malgré l’existence de pratiques politiques telles que l’exclusion des femmes de la sphère publique ou l’institution de l’esclavage, condamnables pour des raisons morales mais aussi épistémiques (Chapitre Sept).

Le livre d’Ober participe d’un regain d’intérêt général de la théorie politique contemporaine pour la Grèce ancienne, mais aussi d’une sensibilité plus grande des études antiques aux questionnements et outils de la théorie politique et sociale – deux phénomènes perceptibles également en France. [3] Ces deux dimensions de l’ouvrage, à la source de sa richesse, soulèvent cependant des difficultés spécifiques.

Le recours aux modèles de l’action collective permet de révéler de manière saisissante l’enchevêtrement complexe des institutions, mais la multiplication de ces modèles révèle en même temps l’inadéquation relative de chacun d’entre eux. La cité athénienne ne se laisse par exemple pas aisément ramener au type abstrait d’entité postulé par la théorique économique de Coase sur l’émergence des entreprises (p. 116). L’étudier à la manière d’une firme dont la raison d’être est l’abaissement des coûts des transactions individuelles, c’est n’en cerner qu’un aspect partiel. Le primat conféré à ces modèles, qui ne rend guère justesse à la richesse par ailleurs soulignée de la réalité étudiée, sert un effort manifeste pour faire coïncider les vertus – morales, économiques, politiques – du régime démocratique, et ramener ses vices à des facteurs exogènes.

Or, la pertinence de l’étude historique pour la théorie politique contemporaine est également sujette à caution. Elle n’est finalement défendue que de façon allusive, faute d’une véritable comparaison entre les vertus du régime antique et les maux attribués à nos sociétés. Le principal apport de l’ouvrage d’Ober est la caractérisation fine des institutions athéniennes (l’outillage conceptuel permettant de formuler le problème de l’organisation du savoir public est emprunté à des travaux préexistants). Mais la possibilité et l’utilité de leur transposition dans nos régimes est pour le moins incertaine. Non seulement les procédures athéniennes qu’Ober décrit de manière très générale comme « délibératives » et « participatives » demeurent éloignées de ce que nous désignons par ces termes, mais le problème du savoir public se pose, dans un cas et dans l’autre, de manière fort différente. L’accès croissant des citoyens à l’expression publique par des médias variés et la multiplication des sources disponibles d’information qui marquent nos régimes déplacent en effet la difficulté : le problème n’est pas tant de rendre public et d’agréger les connaissances dispersées dans la population, que d’opérer un tri des contenus diffusés afin d’assurer que ce soient des informations véritablement exactes et utiles pour tous qui occupent les lieux de visibilité publique maximale. Rien n’indique que des institutions inédites ne puissent s’acquitter de cette tâche, et elles contribueraient alors indubitablement au renforcement des régimes démocratiques, mais il n’est pas sûr que l’exemple grec puisse nous aider à les inventer. Ayant dénoncé nos défaillances et célébré les succès de sa patrie, qu’aurait encore à nous apprendre l’Athénien débarquant aujourd’hui à Washington ou à Paris ?

Une critique de Charles Girard

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Pierre Vidal Naquet, « La tradition de la démocratie grecque », préface à Moses Finley, Démocratie antique et démocratie moderne, trad. M. Alexandre, Paris, Payot, 1976, p. 11.

[2] Voir le dossier « La sagesse collective » (coordonné par Hélène Landemore et Jon Elster) paru dans Raison publique, 11, 2010 ; ainsi que les articles disponibles sur le site de la revue (dont une contribution de Josiah Ober) ici.

[3] Deux ouvrages à paraître en 2012 témoignent de ces croisements et emprunts : M.-J. Werlings et F. Schulz (dir.), Débats antiques, Paris, Maison de l’Archéologie et de l’Ethnologie René-Ginouvès ; A. Macé (dir.), Le savoir public, Besançon, Cahiers de la MSHE. Le premier de ces volumes collectifs étudier les formes de décision collective et de délibération en Grèce aux époques classique et archaïque ; le second propose trois conférences en français de Josiah Ober prolongeant les analyses de Democracy and Knowledge, ainsi qu’une série d’études sur le lien entre savoir collectif et publicité en Grèce antique.

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