À propos de Martha Nussbaum, Les Émotions démocratiques

Une critique de Sandra Laugier

Date de parution : 7 janvier 2012

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Les Émotions démocratiques, (Paris, Climats, 2011).

Cet article est la version complète du texte paru dans Le Monde du 22 septembre 2011 ("Focus").

Dans Les Émotions démocratiques [1] Martha Nussbaum raconte : un jeune professeur dans un département de philosophie, au moment de boucler le texte de présentation d’une demande de financement, constate qu’il est 6 mots en-dessous du nombre requis pour la formulation de son projet, et se contente d’ajouter au hasard 6 fois le mot « empirique ». (Voyez si cela a marché, p. 163). Ce collègue n’était pas américain, mais britannique, et bien des universitaires européens reconnaîtront sans peine dans l’anecdote les nouvelles contraintes auxquelles sont voués les chercheurs dans le domaine des humanités. On leur donne le choix de se montrer à la hauteur technique des sciences dites dures, ou de vivoter. Martha Nussbaum souligne que le système de financement de la recherche par projets, s’il fonctionne en partie pour les disciplines scientifiques, n’a pas de sens pour les humanités. C’est dire la pertinence et l’actualité des Émotions démocratiques : la célèbre philosophe américaine propose en 190 pages intenses sa vision de l’éducation et des humanités, dans le sillage d’une œuvre importante consacrée au rôle des émotions, de l’imagination et de la fiction dans la vie morale et politique. Son livre s’inscrit dans un contexte états-unien de floraison d’essais sur le sort des humanités, sur fond d’une crise économique qui atteint un système éducatif prestigieux ; mais aussi un contexte français de profonde modification des enjeux de la recherche et de l’enseignement supérieur, où s’opposent les partisans d’une adaptation aux exigences accrues de la compétition internationale (et désormais nationale), et les défenseurs des humanités comme patrimoine fondateur de notre intellectualité et de ses catégories.

Le premier mérite de l’ouvrage de Nussbaum est de présenter un plaidoyer pour les humanités qui rompt avec cette opposition, ou plutôt avec deux positions qui se renforcent mutuellement : celle, explicite dans la rhétorique des appels à projets de recherche, de la nécessaire adaptation des humanités à de nouveaux critères (publication en anglais, intégration à un mainstream, capacité de transmission de contenus en diapos) ; et celle du conservatisme académique et les hiérarchies intellectuelles qui l’étayent. Les deux s’accordant parfois dans l’idée de la préservation respectueuse et sélective de « niches » indispensables et excellentes (études classiques aux États-Unis, disciplines d’érudition en France…) au sein d’un système globalement orienté vers les sciences.

Martha Nussbaum rejette un tel arrangement, où les humanités auraient plus que jamais une fonction de distinction sociale. Sa thèse n’est pas non plus qu’elles doivent être préservées pour leur valeur intrinsèque. Elle récuse tout à la fois l’impératif débilitant de rentabilité, et le conservatisme académique qui limite les humanités aux œuvres classiques d’un corpus socialement valorisé. Les humanités sont d’abord une ressource pour comprendre ce que nous attendons de l’éducation, ce qui compte pour nous. Les humanités, dit-elle, sont une ressource pour sortir de la crise, comprendre ce que nous attendons réellement de l’éducation : elles sont un outil démocratique, pour la formation de citoyens capables de faire évoluer la société, de ressentir et critiquer les injustices, de maintenir des espaces publics vivants.

Martha Nussbaum affronte la question de l’utilité, mais en apportant, dans la lignée de ses travaux menés avec Amartya Sen, une réponse au delà de l’économie et des impératifs qu’elle suscite. À l’éducation tournée vers le profit (« education for economic growth ») visant prioritairement à doter les étudiants d’un paquet de capacités qui leur permettront d’évoluer dans un monde de concurrence économique mondialisée, Nussbaum oppose l’éducation pour la démocratie (« education for democracy ») et l’égalité. Une démocratie demande à ses citoyens participation, ouverture, indépendance d’esprit, qualités qui ne peuvent être obtenues que par l’acquisition de capacités critiques et empathiques. Or ces capacités sont développées, cultivées par les arts et les humanités, plus exactement par une certaine pratique des humanités : non pas la transmission de contenus caractéristiques d’une culture, mais une pratique intellectuelle perfectionniste, formatrice des émotions par la diversité et l’intensité des expériences. L’éducation pour le profit sape les conditions mêmes du fonctionnement ordinaire de nos sociétés démocratiques. L’éducation démocratique nous rend meilleurs en exposant notre sensibilité à la différence.

« Comment les gens deviennent-ils capables de respect et d’égalité démocratique ? ». Pour Nussbaum, la réponse réside dans le développement des émotions et de l’imagination. Leur réhabilitation comme mode de connaissance (cf. le titre de son chef d’œuvre La Connaissance de l’amour, Le Cerf, 2010) exige la reconnaissance de notre vulnérabilité, et le renoncement à la position de dominant et à un modèle intellectuel fondé sur une rationalité univoque. Cet élément, central dans la philosophie de Nussbaum, permet de faire voir et de subvertir les hiérarchies implicites dans les idéaux des humanités traditionnelles, et de montrer que leurs défenseurs doivent aussi se départir de l’attitude acritique qui pose en universel des conceptions bien spécifiques en termes de genre et de culture (celles de l’honnête-homme-blanc-occidental) – et écarte la diversité des voix : ainsi de la stigmatisation rituelle (en France notamment) du « politiquement correct », qui est l’expression usuelle de cette domination.

Bien sûr, on ne sera pas forcément ni entièrement convaincu par cette réflexion sur la crise globale de l’éducation. La référence au développement de l’esprit critique par les émotions, l’appel à des modèles originaux comme Tagore, Alcott et Dewey, contraste avec le conformisme de fond (qu’on pourra ici appeler tout simplement : libéralisme) des solutions envisagées : chercher le financement des universités chez leurs riches anciens élèves amis des arts, encourager les étudiants au bénévolat pour aider les pauvres, éduquer au « respect » et à l’égalité. Tel est probablement le sort de la réforme de l’éducation dès lors qu’elle est dépourvue de critique sociale, celle pourtant à laquelle appellent les penseurs cités en référence – sort de la bonne conscience progressiste qui veut démocratiser sans véritable changement, et dans le maintien d’idéaux qui demeurent socialement marqués (établissements prestigieux, noblesse des questions et objets…). Car comment différencier la position de Martha Nussbaum d’un éloge de la culture générale – renoncer à la révérence devant la haute culture, et la réinvestir en compétences sociales ? Et finalement, qui détermine, et comment, les sources acceptées des émotions démocratiques ? Si les émotions légitimes, bonnes, sont cultivables par les grandes œuvres, de Platon et Mozart à Henry James, c’est bien encore une fois une culture élitiste qui trace les limites de la démocratie, et de ses modalités d’expression. La force aujourd’hui des appels à la démocratie dans les pays où elle veut émerger, et à plus de démocratie et d’expression dans les pays de tradition universitaire auxquels s’adresse Nussbaum, montre que les « émotions démocratiques » ne sont pas toujours élevées, rationalisables, contrôlables. Heureusement. Une autre leçon de Not for profit !

Une critique de Sandra Laugier

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Traduction du titre « Not for profit », qui affiche clairement le sujet du livre : une vive critique de la tendance des politiques éducatives, notamment dans l’enseignement supérieur, à privilégier les disciplines tournées vers l’utilité économique, le profit.

 

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