Appel à contribution

Le retour à la vie ordinaire


Date de parution : mars 2012

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Le Dictionnaire historique de la langue française indique que c’est au XVIIème siècle qu’« ordinaire » a pris le sens de « commun » (« à un grand nombre de gens »). Dans la seconde moitié du XIXème siècle, c’est l’idée de condition sociale modeste qui est désignée par ce terme (les « gens ordinaires »), avant que la notion, ne prenne enfin, pour nous, le sens d’« habituel ». Aujourd’hui, l’usage du mot d’« ordinaire » est réduit au qualificatif, synonyme de « commun », ou traduction de « folk » : on parlera de croyances, de connaissances, de morale « ordinaires ». Mais l’ordinaire en tant que tel n’est pas exactement le sens commun, ne serait-ce que parce que nous ne savons pas plus ce qui nous est commun que ce qui nous est ordinaire. Il n’est pas déterminé par un système de croyances, ou un partage de dispositions (rationnelles ou sensibles). Se référer à la notion d’« ordinaire » dans le discours politique et en sciences sociales, est de fait moins fréquent que parler de « commun », de « populaire », de « quotidien » ; l’ordinaire oscille justement entre le social (le « commun ») et le temporel (le « quotidien »).

C’est bien à cette articulation du partagé et du modeste, loin des prétentions conceptuelles de la pensée politique et morale contemporaine, que se situe le recours à l’ordinaire – et qu’il fait le lien entre le point de vue philosophique et l’expérimentation sociale. La possibilité épistémologique et les moyens méthodologiques d’une description des « pratiques sociales » ont bien pour enjeu, sous un autre nom, le retour à l’ordinaire, aux expériences vécues, à la pratique et au recueil de la voix ordinaire, ce qui permet aussi de renoncer aux grandes hypostases — la « société », la « classe », la « conscience collective », « les institutions »….

Récemment, les nouvelles formes de réflexion éthique hétérodoxe ont constitué une revendication de l’ordinaire. Les éthiques du care affirment l’importance des soins et de l’attention portés aux autres, en particulier ceux dont la vie et le bien-être dépendent d’une attention particularisée, continue, quotidienne. Elles s’appuient sur une analyse des conditions historiques qui ont favorisé une division du travail moral en vertu de laquelle les activités de la vie ordinaires (domestique) ont été socialement et moralement dévalorisées. Les perspectives du care sont ainsi porteuses d’une revendication fondamentale concernant l’importance de l’ordinaire dans la vie humaine.

Ce dossier se propose d’interroger la portée de cette revendication en partant de ces situations où l’on cherche à revenir à la vie ordinaire, pour soi-même ou pour autrui.

La question n’est plus principalement celle qui est mise en avant par l’éthique du care, d’une nécessaire attention aux détails non perçus, ou plutôt présents sous nos yeux, mais non remarqués parce que trop proches : cette invisibilité due à une proximité ou fréquentation trop grandes est bien encore une fois un trait de l’ordinaire – encore une fois négatif. Elle devient celle du sens et des implications de l’idée d’une vie ordinaire, envisagés à travers le mouvement de retour vers elle.

Retour suppose qu’on ait été avant, déjà, là où on retourne. Mais l’ordinaire est-il vraiment saisissable, définissable ? L’idée d’ordinaire est doublement mythologique en philosophie : à la fois objet de rejet et de fascination, l’ordinaire est comme l’autre de la philosophie, ce qu’elle veut dépasser, mais aussi ce vers quoi elle aspire à retourner, dans ses deux tendances invétérées : la (dé)négation de notre langage ordinaire et de notre caractère ordinaire dans la prétention philosophique à les dépasser, les corriger, et la prétention de la philosophie à savoir ce que nous voulons dire, ce qui nous est commun, dans la fausse évidence de nos croyances ordinaires ou de nos « formes de vie ».

La recherche de l’ordinaire ne prend alors son sens qu’au risque du scepticisme – à cette perte ou à cet éloignement du monde, ce défaut de la parole, cette inadéquation de la voix qui nous guettent toujours dans le monde contemporain. L’appel à la vie ordinaire, au sens commun et à nos usages n’est pas une évidence ni une solution, il est traversé par ce scepticisme, par l’« inquiétante étrangeté de l’ordinaire ». Qu’est ce qui nous est ordinaire ? Comment, moi, sais-je ce que nous disons ordinairement dans telle ou telle circonstance ? En quoi le langage commun, hérité des autres, que moi je parle est-il mien ?

Comme le dit Stanley Cavell, grand penseur de l’ordinaire : revenir à l’ordinaire, c’est revenir à un lieu où nous n’avons jamais été, qui nous échappe. Car savons-nous vraiment ce qu’est l’ordinaire, ce qui nous est ordinaire ? N’est-il pas défini uniquement par sa perte (lorsqu’il a disparu dans la catastrophe ou la rupture) ?

La voix de l’ordinaire prend alors tout son sens en réponse au risque du scepticisme – à cette perte ou à cet éloignement du monde, ce défaut de la parole qui nous guettent toujours dans le monde contemporain. L’appel à l’ordinaire et à « nos » usages ou pratiques, à la vie quotidienne, n’est pas une évidence ni une solution, il est traversé par ce scepticisme, par ce que Cavell nomme « l’inquiétante étrangeté de l’ordinaire », inhérente à sa thématisation anthropologique. Dans sa préface à l’ouvrage de Veena Das, Life and Words, Cavell remarque que l’ordinaire est notre langage ordinaire en tant que nous nous le rendons constamment étranger, reprenant l’image wittgensteinienne du philosophe comme explorateur d’une tribu étrangère : cette tribu, c’est nous en tant qu’étrangers et étranges à nous-mêmes – at home perhaps nowhere, perhaps anywhere. Cette intersection du familier et de l’étrange, commune à l’anthropologie, la psychanalyse, la philosophie, est bien le lieu de l’ordinaire.

L’expression du retour à la vie ordinaire résonne à partir de l’expérience d’une sortie hors de son ordinaire, pour un individu comme pour une collectivité : connaître l’état de paix après avoir connu la guerre ; revenir à la vie de tous les jours après un voyage, une fête, un temps du rupture, quel qu’il soit, avec ce qui constitue le quotidien ; revenir au « business as usual » après avoir été témoin ou victime d’une scène bouleversante ; guérir après avoir été malade.

Cependant, si l’on s’appuie sur l’exemple de la maladie, l’idée d’un retour à l’ordinaire pose question.

Dans l’expérience de la maladie, ce retour est interdit à certains et constitue un véritable défi, un résultat incertain de l’action médicale pour d’autres. Les malades chroniques, les personnes entrées dans le grand âge ne « reviennent » pas à l’état antérieur. Pour G. Canguilhem, c’est même le propre de l’état pathologique que d’interdire le retour à la vie ordinaire antérieure : toute guérison est associé à un nouvel état, une allure de vie inédite et inconnue au sujet avant la maladie. Il n’y a pas de réel « retour à l’ordinaire », mais constitution d’un autre ordinaire.

Certaines expériences radicalisent la question des conditions de possibilité d’un retour à l’ordinaire. Ainsi, les témoignages des survivants des camps de concentration mettent en évidence le fossé qui existent entre eux, leur impossibilité à témoigner, leur incapacité à parler, leur difficulté à reprendre le cours d’une vie ordinaire (songeons au suicide de Primo Levi) et leur entourage ignorant de la vie dans les camps, peu désireux d’en savoir plus, impatients d’oublier pour mieux retrouver le cours ordinaire de la vie.

Malgré cette mise en cause de l’idée d’un retour à l’ordinaire dans l’ordre de la maladie, c’est ce qu’on souhaite communément à toute personne affectée d’une pathologie, y compris mentale, ou victime d’un trauma. Dans le champ de la psychiatrie, l’un des objectifs affichés est celui de permettre aux personnes qui consultent de mener autant que faire se peut une vie ordinaire. Si le traitement exige un temps d’internement, la finalité de ce dernier est de rendre possible le retour à la vie ordinaire. Le sens du « parcours de soin » (l’expression de parcours est par elle-même parlante) est conçu dans un sens déterminé.

À partir de ce constat, on peut introduire – en sus de la question de conditions de possibilité – un questionnement critique sur les finalités arrimées à l’idée d’un retour à l’ordinaire. L’ordinaire désigne-t-il un « espace de vie » nécessaire aux êtres humains au sens où ceux-ci ne pourraient constamment vivre bien dans un temps extraordinaire, exceptionnel, inhabituel, etc. ? Si tel est le cas, que désigne l’ordinaire ? Il faut sans doute rapidement dépasser la notion de retour comme retour au même, pour privilégier l’idée d’une quête, d’une conquête, d’une « reprise » au sens kierkegaardien du terme. Sa détermination n’est-elle pas soumise à des logiques de dominations, à des intérêts prédominantes, à des anthropologies normatives discutables : dans quelle mesure et en quel sens le « retour à la vie ordinaire » est-il une finalité ontologique/anthropologique, existentielle, éthique, politique ?

Proposition de sommaire

Le sommaire est construit sur trois axes : d’abord, l’interrogation sur les matériaux de la vie ordinaire (les identifier, les caractériser) et sur ce qu’ils apportent dans l’ordre de la connaissance, celui de l’évaluation normative et celui des formes de vie déployées par les personnes. Ensuite, l’interrogation porte sur quelques formes idéalisées du retour à la vie ordinaire, telles que la réinsertion sociale. Enfin, on examine certaines des limites - épistémologiques, politiques, éthiques – que rencontre de façon fondamentale dans l’espace social le mouvement de (et le désir de) retour à la vie ordinaire.

Les propositions d’articles devront être adressées à Marie Gaille et Sandra Laugier pour le 30 juin 2012, avant d’être transmises au comité de lecture de la rédaction pour évaluation. Les propositions détaillées comporteront un maximum de 3000 signes (espaces compris). Les articles définitifs, d’une longueur maximale de 40 000 signes, sont attendus pour 30 mars 2013.
Afin de permettre un traitement plus rapide des manuscrits, merci de joindre, sur un fichier distinct, une brève présentation biographique de l’auteur et ses coordonnées. Des informations supplémentaires sur le format des contributions et la revue Raison publique sont disponibles ici.
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