Blâmer l’islam

samedi 5 mai 2012, par Jean-Baptiste Mathieu

Thèmes : multiculturalisme

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A propos de : John R. Bowen, Blaming Islam, Boston Review Books (MIT Press, 2012)

« Tout au long de l’histoire de l’Occident, certaines personnes ont été les cibles d’une haine massive : juifs, catholiques, protestants, Africains, Slaves, Tsiganes, homosexuels – cette liste n’est malheureusement pas exhaustive. Aujourd’hui, les cibles premières de la haine sont les musulmans » (Blaming Islam, p. 3) [1] : ainsi s’ouvre la préface de Blaming Islam, le dernier livre de John Bowen, professeur d’anthropologie à la Washington University de Saint-Louis, spécialisé dans l’étude de la réception et de l’acclimatation de l’islam en Europe et aux États-Unis [2]. Le but de ce livre est de démonter certains des lieux communs de la rhétorique anti-musulmane, dont se nourrissent, tant en Europe qu’aux États-Unis, les discours de nombre de politiques, intellectuels et publicistes de droite et d’extrême-droite [3]. Bowen espère ainsi contribuer au recul de l’ignorance sur laquelle prospèrent cette rhétorique et le rejet des musulmans qu’elle alimente. Critiquer la rhétorique anti-musulmane est d’autant plus important que, comme le fait observer Bowen, « les idées ont des conséquences. Soutenir publiquement de fausses affirmations au sujet des musulmans et de l’islam renforce les peurs existantes et peut engendrer de la haine, et même de la violence » (p. 7-8) [4].
Les leitmotive du discours anti-musulman qu’analyse Blaming islam sont au nombre de trois : le constat des échecs (supposés) du multiculturalisme ; la présentation de l’immigration musulmane comme une menace pour l’Occident et ses valeurs ; la dénonciation de la (supposée) substitution de la charia aux législations nationales. Cette dernière fait l’objet de deux chapitres, l’un concernant la Grande-Bretagne, l’autre les États-Unis.

« Europeans Against Multiculturalism », le premier chapitre de Blaming Islam, revient sur les déclarations, plus ou moins récentes, d’Angela Merkel, de David Cameron, de Nicolas Sarkozy, de Claude Guéant, et de quelques leaders politiques néerlandais qui, tous, imputent au multiculturalisme les ratés, voire l’échec de l’intégration, dans leurs différents pays, de populations immigrées, essentiellement de confession musulmane (selon Bowen, « multiculturalisme » est une sorte de cache-sexe discursif pour « islam »). John Bowen montre que ces déclarations falsifient la réalité dont elles prétendent rendre compte, par la confusion qu’elles opèrent entre trois objets distincts. Le premier, c’est « le fait social de la diversité culturelle et religieuse » (p. 19) dans un certain nombre d’États européens, conséquence d’une forte immigration non européenne dans la seconde moitié du XXe siècle. Le deuxième, ce sont les politiques conduites par ces États envers leurs immigrés d’Afrique et d’Asie. Le troisième, c’est l’ensemble des théories politiques élaborées autour de la prise en compte de la diversité culturelle et religieuse, que l’on regroupe sous la dénomination de multiculturalisme. Selon Bowen, les déclarations de Merkel, Cameron, Sarkozy et consorts attribuent, à tort, au multiculturalisme théorique la paternité du fait de la diversité, la paternité des politiques d’intégration – et, bien entendu, la responsabilité des effets délétères de l’une et des ratés des autres. Bien évidemment, le multiculturalisme théorique n’est pour rien dans le fait de la diversité – qu’il s’efforce de penser en termes politiques. Il n’est pour rien non plus dans les différentes politiques d’intégration (ou pas) conduites dans les États européens concernés par l’immigration non européenne. « Bien au contraire », dit Bowen, « la prise en compte de la diversité par les pays européens a suivi des chemins éprouvés propres à chacun de ces pays » (p. 21) [5]. Ainsi, lorsqu’Angela Merkel rend le multiculturalisme responsable du manque d’intégration des immigrés turcs en Allemagne, elle passe sous silence le fait que, jusqu’en 2000, la nationalité allemande était inaccessible aux « travailleurs turcs, à leurs enfants, et leurs petits-enfants » (p. 23), et qu’« en ce sens l’Allemagne a largement suivi ses anciennes politiques de traitement de la diversité : historiquement, les gouvernements allemands, tant les gouvernements fédéraux que ceux des états, n’ont pas reconnu de valeur quelconque à l’immigration, et ont perpétué une politique d’accès à la citoyenneté limité aux seuls individus pouvant faire la preuve de leur ascendance allemande » (p. 23-24) [6]. De même, lorsque David Cameron déclare que l’existence, en Grande-Bretagne, de communautés culturelles et religieuses vivant séparément les unes des autres est à l’origine d’actions terroristes comme les attentats de 2005 à Londres, et que séparatisme et terrorisme sont les conséquences du « multiculturalisme d’État » (state multiculturalism), il oublie, selon Bowen, que les auteurs des attentats de 2005 présentaient tous les signes d’une excellente intégration à la société britannique, et que, malgré tout, c’est le sentiment d’être sans attaches dans quelque communauté que ce soit qui semble avoir été déterminant dans leur parcours. Quant au « multiculturalisme d’État », politique dont les prémisses sont à chercher dans le gouvernement, par la Grande-Bretagne, de son empire colonial, et qui consiste pour l’essentiel en la reconnaissance de la diversité culturelle et religieuse dans le cadre scolaire, il ne peut être tenu, selon Bowen, pour la cause première de « la ségrégation spatiale des communautés immigrées » (p. 28). Pour conclure sur ce qu’on pourrait appeler le « procès par omissions » du multiculturalisme, notons, avec Bowen, que les attaques de Nicolas Sarkozy ou de son ministre de l’Intérieur contre les ravages dudit multiculturalisme visent, dans le contexte français, une pure fiction.
Les charges contre le multiculturalisme, on l’aura compris, sont pour le moins approximatives. Mais c’est sans doute, comme le suggère Bowen, qu’elles ont pour objet moins le multiculturalisme lui-même que le coupable défaut d’intégration de certaines populations immigrées, ou d’ascendance immigrée, de confession musulmane – et que la prise à partie du multiculturalisme permet de viser sans les nommer. Dans « Misreading Muslim Immigration », le deuxième chapitre de Blaming Islam, John Bowen aborde justement les formes les plus directes de la dénonciation de l’islam en Europe. Trois motifs récurrents des discours de dénonciation de l’islam retiennent son attention. Le premier de ces motifs, c’est la déploration du fait que l’immigration musulmane perturbe les manières de vivre des Européens. Le deuxième, c’est l’affirmation que « les musulmans ne partagent pas l’engagement des Européens pour des valeurs universelles » (p. 56) [7]. Le troisième, c’est la prédiction d’un affrontement durable, en raison même de ces différences de valeurs, entre le monde musulman et l’Europe. À ces différentes manières de ne dire qu’une seule et même chose, à savoir que l’islam et les musulmans sont à jamais, pour la vieille Europe, des corps étrangers, Bowen répond : que ce qu’on pourrait appeler le « Muslims-bashing » a l’idéalisation facile et la mémoire courte, oublieux qu’il est, par exemple, des longues et sanglantes divisions religieuses de l’Europe – ou bien encore de l’accueil parfois houleux réservé, en France, aux immigrés belges ou italiens, pourtant très européens ; qu’il existe des musulmans, et non pas un musulman type ; que les indices sont nombreux de l’adaptation des musulmans au mode de fonctionnement des différents pays d’Europe dans lesquels ils se trouvent – y compris lorsqu’ils s’organisent pour faire reconnaître leurs droits et pratiquer leur religion : « Comme les catholiques et les juifs avant eux, les musulmans créent des écoles et des associations religieuses – ordinairement avec une aide financière extérieure – et s’impliquent dans les élections » (p. 60) [8].
« Sharia Is not the Law in England » et « Off-Target : U.S. Anti-Sharia Campaigns », les troisième et quatrième chapitres de Blaming Islam, montrent, à partir de l’exemple des « conseils de la charia » en Angleterre, et des références à la charia dans les jugements rendus par les tribunaux américains, que les dénonciations de l’« entrisme » de la charia dans le droit anglais ou américain sont purement fantasmatiques. Les avis rendus par les « conseils de la charia », que des musulmans (et, parmi eux, beaucoup de musulmanes) viennent consulter pour un éclairage religieux notamment en matière de mariage et de divorce, ne s’imposent nullement aux tribunaux anglais ; lorsque ceux-ci tiennent compte de ces avis dans les décisions qu’ils rendent, c’est selon la compatibilité de ces avis avec les critères de la loi anglaise. De même, les juges américains, lorsqu’ils font référence au droit d’un pays musulman dans une décision, ne substituent pas ce droit au droit américain : ils suivent le droit américain, qui leur prescrit de prendre en compte le droit d’un autre pays lorsqu’il leur faut statuer sur la légitimité, aux Etats-Unis, d’un acte juridique accompli dans un autre pays, selon les règles de son droit.

Si John Bowen a pris le temps de suivre la campagne présidentielle en France, sans doute a-t-il pensé que son livre – malheureusement, pourrait-on dire – n’était pas vain, et qu’il pourrait lui donner des prolongements. Pour l’auteur de ce compte-rendu, qui a suivi (et suit encore) cette campagne, Blaming Islam a paru comme une revigorante et nécessaire mise au point, qui mérite d’être lue – et mériterait d’être entendue.

par Jean-Baptiste Mathieu

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Pour citer cet article :

Notes

[1] « At any one moment in Western history, some people have been targeted for broad-based hatred : Jews, Catholics, Protestants, Africans, Slavs, Gypsies, homosexuals, and, unfortunately, so forth. Today the primary targets of hate are Muslims. »

[2] Sur l’islam en France, John Bowen a écrit : Why the French Don’t Like Headscarves : Islam, the State, and Public Space, Princeton, Princeton University Press, 2007, et Can Islam Be French ? Pluralism and Pragmatism in a Secular State, Princeton, Princeton University Press, 2009. Le second de ces deux livres a été publié en français en 2011, aux éditions Steinkis, sous le titre L’Islam à la française.

[3] Mais aussi de gauche, ainsi que le note Bowen à propos de la France et des Pays-Bas (Blaming Islam, p. 39-40).

[4] « Ideas have consequences. Publicly proclaiming false ideas about Muslims and Islam reinforces existing fears and can produce hatred and even violence. »

[5] « Quite to the contrary, each European country has followed it’s own well-traveled national pathways for dealing with diversity. »

[6] « In this sense Germany has largely followed its longer-term policies for dealing with diversity : German federal and state governments have historically denied that immigration could be of value and maintained a policy of limiting citizenship only to those who could demonstrate German descent. »

[7] « Muslims do not share European commitments to universal values. »

[8] « Like Catholics and Jews before them, Muslims build religious schools and associations – usually with external financial aid – and get involved in elections. »

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