Journal personnel : l’intimité destinée/dévoilée

jeudi 31 mai 2012, par Alice Tuerlinckx

Thèmes : Intimité

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De la naissance du genre à nos jours, le journal intime n’a cessé d’évoluer. On peut distinguer dans sa chronologie trois grandes périodes : de 1800 à 1860, époque durant laquelle les auteurs tiennent leur journal pour eux-mêmes, sans arrière-pensée de publication ; de 1860 à 1910 (environ), où la publication des premiers journaux rencontre un vif succès, donnant aux auteurs l’espoir de voir leur journal publié ; et de 1910 à nos jours, où les auteurs eux-mêmes livrent leur journal de leur vivant [1]. Avec l’émergence de la figure du lecteur, le journal intime n’est plus une pratique d’ « écriture » personnelle, mais devient « littérature personnelle ». À ce titre, il soulève une série de questions relatives à sa destination et ses destinataires, à sa lecture et à ses lecteurs.
Or si les ressorts historiques, culturels et littéraires de l’expansion de l’écriture de l’intime ont déjà fait l’objet de nombreuses études, si la démarche même des auteurs se dévoilant dans leurs journaux a de même été largement commentée et décrite, plus rares sont les études portant sur le lecteur de l’intime. C’est à lui, au statut que lui réservent l’auteur et le texte, mais aussi à ses motivations profondes, que nous nous intéresserons dans ces pages. Notre analyse s’effectuera à partir d’un corpus de journaux intimes du XIXe siècle, c’est-à-dire au moment où la pratique se mue en genre et s’impose véritablement, dans les champs éditorial et critique, en tant que tel [2].

Le journal intime : écriture privée ?

De l’expression même « journal intime » peuvent se déduire les deux clauses fondamentales du genre, deux « pactes » que le diariste signe avec lui-même, et donc, à ce titre, relatifs non pas au domaine de l’énoncé du journal intime mais à celui de son énonciation : le substantif « journal » insiste sur la régularité de l’écriture à laquelle se soumet le diariste, s’engageant dans ce « pacte calendaire » à remplir les pages de son cahier jour après jour et au jour le jour [3] ; l’adjectif « intime » renvoie à la sphère du privé (en opposition à celle du public) et donc au « pacte du secret », culturellement défini, qui régit cette écriture de soi. En effet, et c’est ce qui nous intéressera ici, le journal intime est généralement préservé du regard d’autrui.
Ce « pacte du secret » se manifeste à différents niveaux, et tout d’abord dans le choix du format du journal et de son lieu de dépôt : il peut s’agir d’un carnet discret, parfois muni d’un petit cadenas, et bien souvent caché/enfermé dans quelque tiroir ou coffre secret. Certains diaristes usent en outre de stratégies formidables pour éviter l’intrusion d’un regard étranger dans les pages secrètes, tel Benjamin Constant qui écrit son journal en langue française mais au moyen de l’alphabet grec. D’autres le rédigent en langue étrangère, ou tracent leurs lettres en recourant à une symétrie orthogonale qui ne les rend déchiffrables qu’à l’aide d’un miroir. C’est ensuite le texte lui-même qui comporte souvent des marques de ce désir d’échapper à la lecture d’autrui : « Je prends la résolution de ne jamais montrer ces observations à personne [4] » écrit G. Lavater ; « Ce journal, cette espèce de secret qu’il me faut garder soigneusement [5] », avance B. Constant.
On pourrait alors croire que l’auteur du journal intime, écrivant avec la ferme intention de ne pas être lu, écarte de son entreprise toute possibilité de destination. Or la critique littéraire des dernières décennies a bien montré qu’un tel déni du destinataire relève davantage de la posture que d’une spécificité intrinsèque au genre. De fait, l’acte de l’écriture se pose en tant que matérialisation de soi, et donc en tant que projection de soi dans l’altérité. Comme le souligne D. Kunz Westerhoff, « si le journal revendique une auto-destination, s’il cherche à réserver, voire à exclure sa lecture ou sa publication, il indique une nécessaire visée de l’autre. À la fois convoquée et congédiée, la destination est une partie constitutive de la figuration de soi : elle désigne ce lieu critique, cette altération nécessaire qu’effectue toute écriture de soi [6] ».
Aussi solitaire et réservé soit-il, qu’il s’adresse ou non à un autre interlocuteur que lui-même, le diariste est placé, par son écriture, dans une position d’extériorité vis-à-vis de lui-même, confirmée, dans les cas les plus communs, par la relecture personnelle du journal intime ; dans les cas extrêmes, par l’acte de publication. Cela signifierait alors que le journal intime, à l’instar de toute œuvre littéraire, comporte un destinataire. Mais quel est-il ?

La destination intime

Le destinataire de tels écrits pourrait s’étudier à partir de deux figures dans lesquelles il s’incarne, simultanément ou non [7], inspirées des instances intervenant dans la communication orale mises en évidence par Goffman dans son ouvrage Façons de parler. Dans une conversation, on retrouve d’une part celui qui parle, et d’autre part ceux qui écoutent. Mais encore faut-il préciser ce à quoi renvoie cette dernière catégorie, celle des auditeurs. En effet, « un participant ratifié peut ne pas écouter, et quelqu’un qui écoute peut ne pas être un participant ratifié [8] ». Par exemple, lors d’une conversation entre amis dans un bar, la personne à qui s’adresse celui qui parle – un participant ratifié – peut être distrait et ne pas écouter, cependant que la conversation peut être écoutée (de manière volontaire) ou simplement entendue (de manière involontaire) par d’autres personnes présentes dans le bar – participants non ratifiés. Sauf dans le cas d’une conversation entre seulement deux personnes dans un lieu isolé, il convient de différencier, au sein de la figure de l’auditeur, l’« auditeur ratifié » (ratified hearer) du « tiers » (overhearer). Le schéma binaire original (locuteur/auditeur) cède ainsi la place à un schéma triangulaire (locuteur/auditeur ratifié/tiers).
Or ce schéma élaboré dans le cadre de la communication orale peut aisément se transposer dans le cadre de l’écrit, et plus particulièrement dans celui du journal intime. Ainsi la figure du destinataire d’une œuvre écrite est assimilable à l’auditeur ratifié et, dès lors qu’elle est inscrite dans le texte qui la prévoit, elle se rapproche de celle du narrataire, défini entre autres par Rousset comme « tout destinataire inscrit dans le texte [9] ». On distingue communément trois types de narrataires [10] : le narrataire-personnage (assimilable au narrataire intradiégétique de Genette, ce narrataire intervient dans l’histoire en tant que personnage) ; le narrataire invoqué (il s’agit d’un lecteur anonyme apostrophé par le narrateur dans le cours du récit) ; et le narrataire effacé (assimilable au narrataire extradiégétique de Genette, il n’est « ni décrit, ni nommé, mais implicitement présent à travers le savoir et les valeurs que le narrateur suppose chez le destinataire de son texte [11] »). Le journal intime ne relevant pas de la fiction, son narrataire est d’un type particulier : des trois types de narrataires cités, il se rapproche le plus du narrataire invoqué, à la différence que ce dernier est anonyme et abstrait, alors que celui du journal intime ne l’est pas, comme nous le verrons plus loin.
Le destinataire du journal intime se caractérise ensuite par le fait qu’il puisse en être le lecteur. Son statut est alors comparable à celui du tiers et les analyses de Goffman sur cette figure demeurent tout à fait opérantes : une personne exclue d’un journal intime peut lire par mégarde le cahier qui ne lui est pas adressé (comme le tiers qui surprend une conversation) ; tout comme elle peut ouvrir volontairement le journal d’un autre (comme le tiers qui épie une conversation). Mais il est important de noter que ce lecteur indésirable, qu’il soit proche ou non de l’auteur, fait partie du « monde » du rédacteur et que cela le distingue du lecteur d’un journal publié, qui, lui, est autorisé à lire ce texte.
Ainsi, le journal intime convoque deux figures de destinataires apparemment opposées : d’une part, un narrataire uniquement présent dans le texte et donc de manière fictive, et d’autre part, un lecteur réel, qui, « loin d’être désincarné, est une personne à part entière qui, comme telle, réagit pleinement aux sollicitations psychologiques et à l’emprise idéologique du texte [12] ». Ces deux figures pourraient s’articuler de la manière suivante [13] :

Narrataire Non narrataire
Lecteur Un texte qui prévoit un narrataire qui en est le lecteur (1) Un texte qui a un lecteur non prévu comme narrataire (4)
Non lecteur Un texte qui prévoit un narrataire qui n’en est pas le lecteur (3) Un texte qui ne prévoit pas de narrataire et qui n’a pas de lecteur (2)

1. Eugénie de Guérin, qui adresse et expédie son journal à son frère qui en devient le lecteur, illustre le cas du narrataire-lecteur :
Puisque tu le veux, mon cher Maurice, je vais donc continuer ce petit journal que tu aimes tant, [...] et tu l’auras à la première occasion [14] ;
Raymond part dans un mois et doit venir prendre les paquets pour toi, mon cher Maurice. Je ne lui en donnerai guère d’autres que ce petit cahier, où je veux t’écrire tous les jours jusqu’au départ de ton ami. Ce ne sera qu’une lettre en 30 pages, plus ou moins, suivant les événements et le cours des idées, car il vient parfois bien des choses dans l’âme et dans la maison et d’autres fois rien du tout [15] !
Il semblerait que le journal fasse également partie de cette catégorie en tant que pratique éducative. Dans le courant du XXe siècle, il n’était pas rare que l’éducation des jeunes filles passe par la tenue d’un journal intime, contraint, donc, à accepter un regard extérieur, mais aussi à lui être adressé :
Vendredi 14 novembre
Mademoiselle veut que je raconte ma journée d’hier, à la place de mon devoir de style, pour que cela me serve de narration. On croirait que c’est plus facile que de dire les histoires des autres, puisque c’est à moi que tout est arrivé, et que, pour mon journal, je ne me gêne guère ordinairement. [...] J’essaierai donc, et voici que je commence.
[...]
Voilà ma narration finie. Mademoiselle trouvera qu’il y a encore des longueurs, des inutilités peut-être, et de mauvaises tournures de phrases, et que je ne mets pas bien les imparfaits du subjonctif ; et puis, que je répète trop : j’ai dit, ou : elle a dit, etc. Mais, ma chère Mademoiselle, je vous assure que j’ai fait tout ce que j’ai pu. Je m’arrête maintenant, car ma main est très lasse, quoique j’aie écrit cela en plusieurs fois [16].
2. Un journal non adressé et non lu (à et par une autre personne que le diariste lui-même) : c’est le cas, le plus fréquent sans doute, du journal intime auto-destiné, celui qui n’admet aucune entorse au pacte du secret. Souvent, l’auto-destination va de pair avec l’auto-lecture : le diariste se relit (« Relu çà et là diverses parties de ce journal [17] », note ainsi B. Constant) et prévoit de se relire : « J’écris pour pouvoir me relire plus tard, j’écris pour me retrouver » remarque M. Eliade [18]. Comme le souligne J. Rousset, « cette autocommunication appartient en propre au journal ; si n’importe quel texte peut être relu, pour révision, retouches, censure, mise au panier, la relecture des feuillets intimes n’est pas accidentelle, elle est le propre d’un narcissisme présumé qui se fait un miroir de son texte ; s’écrire, se relire sont ici des opérations complémentaires [19] ».
3. Des cas assez différents se rejoignent dans la catégorie du narrataire non-lecteur. Il peut s’agir, par exemple, des journaux intimes adressés à un défunt. Le journal d’un homme, anonyme, est, dès le décès de son épouse, adressé à celle-ci :
Chère Angela, je suis rentré hier de S. Margherita [...]. J’ai fréquenté tous nos lieux où nous allions ensemble [20] ;
Chère Angela, comme c’est difficile d’oublier. Il est une heure trente et cela fait deux mois que tu m’as quitté [21].

Rentrent aussi dans cet ensemble les journaux dont le destinataire est imaginaire, comme « Kitty » pour Anne Franck, ou dont le destinataire est le journal lui-même en tant qu’objet :
Ô mon cahier, tu n’es pas pour moi un amas de papier, quelque chose d’insensible, d’inanimé ; non, tu es vivant, tu as une âme, une intelligence, de l’amour, de la bonté, de la compassion, de la patience, de la charité, de la sympathie pure et inaltérable. Tu es pour moi ce que je n’ai pas trouvé parmi les hommes, cet être tendre et dévoué qui s’attache à une âme faible et maladive [...] [22].
Enfin se situent ici les journaux que Rousset qualifie de « pseudo-destinés », qui s’adressent à une personne sans toutefois s’ouvrir à sa lecture :
Ô mes pauvres enfants, que votre mère est malheureuse [23] !

4. S’il est rare que le narrataire ne soit pas également lecteur, à l’inverse, il est fréquent que le lecteur ne soit pas le narrataire. En effet, un journal peut être adressé à un narrataire qui le lit, mais ce même journal peut également être lu par des lecteurs qui n’en sont pas les narrataires. C’est le cas de tous les journaux adressés publiés. Reprenons l’exemple d’Eugénie de Guérin : « Puisque tu le veux, mon cher Maurice, je vais donc continuer ce petit journal que tu aimes tant, [...] et tu l’auras à la première occasion ». Maurice est bien narrataire et lecteur du journal, mais nous en sommes également nous-mêmes lecteurs bien qu’il ne nous soit pas destiné. La pratique de la publication des journaux intimes ouvre ainsi la voie à une réflexion sur le statut du lecteur de journal, l’intrus, l’indiscret, le voyeur.
En ce sens, le lecteur se fait destinataire autrement : il est destinataire du livre qu’il tient entre ses mains, en tant qu’objet qui a été publié pour être acheté puis lu, qui, en d’autres termes, a été publié pour lui. L’objet livre élevé au statut d’œuvre littéraire par une série de codifications (la première étant le contexte d’exposition en tant que réception, c’est-à-dire en tant que lecture [24]) est à différencier, dans le cadre de sa destination, de ce qu’a écrit son auteur. En ce sens, le lecteur se pose comme destinataire du livre qu’il lit, mais pas forcément du livre qu’a écrit son auteur. Mais cette distinction ne semble pertinente que dans le cas d’une écriture intime, non destinée à la publication. De fait, le lecteur n’est pas le destinataire du journal intime que tient jour après jour le diariste, mais il l’est du livre qu’en a fait l’éditeur. En revanche, le mécanisme est tout autre dans le cas d’une écriture d’emblée destinée à la publication : un roman, écrit dans une visée de publication, se confond presque immédiatement avec le livre qu’il deviendra une fois publié. Un auteur écrivant pour publier fait automatiquement de son lecteur potentiel son destinataire, avant même l’acte de la publication.
Si l’on s’accorde à affirmer l’existence inévitable de l’altérité dans toute écriture, intime ou non, la typologie mise en place a permis de retrouver les expressions de la destination dans les deux moments constitutifs de l’œuvre : son écriture et sa lecture. Elle a également fait émerger une figure au statut particulier : le lecteur intime. Il convient donc à présent de s’interroger sur les raisons qui poussent ce dernier à s’aventurer dans les pages présupposées secrètes d’un journal intime.

Un lecteur voyeur

Si l’on s’en tient à la périodisation du genre mentionnée au début de cet article, la publication des journaux intimes ne s’est pas fait attendre. Dans le même ordre d’idée, les romans déguisés en lettres ou en journaux « retrouvés dans une vieille malle au fond d’un grenier » ont également connu leur heure de gloire. Pourquoi ? Pourquoi publie-t-on ces écritures en principe privées, et pourquoi une fiction à caractère intime remporte-t-elle plus de succès quand elle se fait passer pour vraie ? Ces questions reviennent à se demander pourquoi, tout simplement, on aime tant lire les écrits intimes d’autrui : pour y rechercher un renseignement biographique sur l’auteur ? Des informations sur le contexte socio-historique ? Par intérêt littéraire, stylistique, esthétique ? Peut-être. Et si ce n’était pas, plutôt, précisément pour les informations intimes qu’ils contiennent ? C’est ce que laisse entendre Barbey d’Aurevilly, dans un article publié dans Le pays :
Je vous donne ces deux volumes comme la plus fameuse des déceptions ! Si ce n’est pas une spéculation qui se sait, c’est une mystification qui s’ignore. […] Ce sont les lettres qu’on peut montrer à tout le monde sans inconvénient, les lettres blanches, les innocents billets du matin ou du soir, qui n’ont rien de piquant, pas même la manière dont ils sont tournés [25].
Dans cet article, Barbey dresse la liste de ce qu’il recherche dans la lecture d’une correspondance, que l’on peut étendre à la lecture de l’écriture intime en général. L’innocence est à bannir, la blancheur aussi. Ce qui intéresse, c’est le piquant, et l’ordre de la phrase de Barbey laisse entendre que le piquant doit se trouver tout d’abord dans le contenu, ensuite, éventuellement, dans la forme. Mais ce qu’il place en premier lieu, c’est le fait que le texte ne doit pas pouvoir être montré à tout le monde sans inconvénient : et l’on retrouve la notion de pacte du secret, qui, en plus d’être la condition essentielle de l’écriture, devient celle de la lecture. On ne veut lire que ce que l’on ne devrait pas pouvoir lire. Autrement dit, le lecteur qui n’est pas destinataire se veut lecteur (lit) parce qu’il n’est pas destinataire : on a donc affaire à une forme de voyeurisme, entendue en un sens où n’entre aucune connotation morale péjorative. En effet, notre objectif n’est pas de pointer du doigt une perversion du regard, mais de retrouver les manifestations d’un tel phénomène au sein de la littérature, où l’œil, paradoxalement, n’accède directement qu’à des lettres tracées.
Ce que le lecteur intime recherche en premier lieu, ce serait l’authenticité, la sincérité, la spontanéité, autant de valeurs éthiques et esthétiques qui se traduisent en un seul mot : la nudité [26]. C’est nu que l’auteur doit se révéler au lecteur, quand celui-ci se plonge dans l’écriture intime de celui-là. Cette thématique de la nudité est présente tant chez les auteurs que chez les lecteurs. Ainsi de G. Lanson, H.-F. Amiel, des Goncourt ou encore de Lamartine :
Un des traits de notre génération, c’est que nous sommes excédés de littérature : il n’y a que le vrai absolu, le réel authentique, la vie telle qu’elle est, dans sa nudité [27] triste ou laide, qui nous plaise. […] Nous voulons que le livre ne soit que le dépositaire de toutes les impressions des choses, et qu’il nous les transmette aussi complètes, aussi inaltérées que possible. […] Or cette réalité authentique que le roman, la poésie sont impuissants à créer, elle est dans les Lettres. Ces correspondances qui embrassent dix, vingt, quarante années de l’existence d’un homme, ce sont vraiment des histoires d’âme : voilà les incontestables, les seuls documents humains [28].

Laisserai-je subsister ici les pages de ce matin ? elles sont bien libres et d’un déshabillé peu modeste. Mais Montaigne en a dit bien d’autres, et il écrivait pour le public. Je ne puis pas me gêner pour moi-même, et comme en changeant de linge, il faut bien se voir nu un moment, de même lorsqu’on tient le journal de ses impressions de toute sorte, le papier ne peut être ni plus prude ni plus pudique qu’un miroir [29].

Qui révélera mieux que la lettre autographe la lettre et le cœur de l’individu ? Quoi donc sera une déposition plus fidèle et plus indiscrète du moi ? […] Miroir magnifique où se passe l’intention visible, et la pensée nue [30].

Ce n’est pas, dans les livres qu’il faut chercher le véritable style ; il n’est pas là. Je me trompe, il est là ; mais c’est dans les livres que l’homme a écrits sans penser qu’il faisait un livre, c’est-à-dire dans ses lettres. Les lettres, c’est le style à nu ; les livres, c’est le style habillé. Les vêtements voilent les formes : en style comme en sculpture, il n’y a de beau que la nudité [31].

L’aspiration à la nudité étant partagée par le lecteur et l’auteur, on ne s’étonnera pas de constater que Gabriel Monod, dans un article consacré au journal intime de Michelet, met en relation la figure du lecteur-voyeur avec celle de l’auteur-exhibitionniste :
Nous sommes tout disposé à blâmer avec M. Brunetière la curiosité puérile du public de nos jours, sans cesse à l’affût des plus insignifiants détails de la vie des hommes de lettres, et la vanité indiscrète de certains auteurs ; nous ne ferons point pour cela le procès à la « littérature personnelle » ; encore moins nous plaindrons-nous que cette littérature soit plus abondante en France que nulle part ailleurs [32].

Monod est disposé à blâmer la curiosité du lecteur, mais aussi la vanité indiscrète des auteurs : le voyeurisme du lecteur est même autorisé par l’exhibitionnisme de l’auteur dans le cas d’une édition anthume, de l’éditeur dans le cas d’une édition posthume.

Ce bref parcours mené au sein de la réception de l’écriture intime, animé par la curiosité d’éprouver sa résistance au pacte du secret face à un lecteur déterminé, a donc permis de confirmer la présence du destinataire dans le journal personnel, déclinée de différentes manières, combinables entre elles, autour des figures du narrataire et du lecteur. Ces combinaisons ont permis de cerner le statut du lecteur intime, celui qui lit sans y avoir été invité, l’indiscret, le voyeur, comme nous l’avons finalement qualifié. Enfin, il a été opportun de s’interroger sur les motivations de celui-ci : pourquoi lit-il un texte qui ne lui est pas destiné ? Toutes les réponses convergent pour faire de lui un lecteur-voyeur, et se résument en une seule : la recherche de tout ce qui empêche le texte de lui être destiné, en d’autres termes, de tout ce qui justifie le pacte du secret, tant dans la matérialité que dans le contenu du texte.
L’acte de la lecture intime peut donc être envisagé en termes de regard et de vision : le lecteur se fait voyeur, il lit comme il voit. Au fur et à mesure qu’il tourne les pages d’un journal intime, il lève le voile sur une écriture mais surtout sur l’homme de qui elle émane. Henri Lafon avait déjà mis en évidence le cliché littéraire du « voir sans être vu [33] », répertoriant et catégorisant ses occurrences dans les romans du XVIIIe siècle [34]. Il repère ainsi certaines constances, comme la présence nécessaire d’au moins deux acteurs et d’un objet interposé qui à la fois relie et sépare les acteurs. Ce cliché nous est apparu perceptible également à un autre niveau du texte : celui de la lecture. Ainsi l’auteur et le lecteur investissent les rôles des deux acteurs indispensables au cliché, et c’est le livre qui s’interpose entre eux. Et ouvrir un livre fermé ne participe-t-il pas du geste qui soulève furtivement un pan de rideau ?

par Alice Tuerlinckx

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Nous renvoyons à A. Girard, Le journal intime, Paris, PUF, 1963.

[2] Nous renvoyons notamment à F. Simonet-Tenant, Journal personnel et correspondance (1785-1939) ou les affinités électives, Louvain-La-Neuve, Bruylant-Academia, 2009, p. 45-73.

[3] Sur ce point, nous renvoyons à Ph. Lejeune, « Au jour d’aujourd’hui », Épistolaire, n° 32, 2006, p. 62.

[4] G. Lavater, 1769, traduction française de 1853, cité par J. Rousset, « Le journal intime, texte sans destinataire ? », Poétique, n° 56, 1983, p. 437.

[5] B. Constant, 2 avril 1805, cité par J. Rousset, « Le journal intime, texte sans destinataire ? », art. cit., p. 437.

[6] D. Kunz Westerhoff, « Le journal intime », Méthodes et problèmes, Genève, Dpt de français moderne, 2005, disponible sur Internet : http://www.unige.ch/lettres/framo/e... (consulté le 20 juillet 2010).

[7] Un autre point de vue sur la question est apporté par Rousset, dans l’article précédemment cité, « Le journal intime, texte sans destinataire ? ». Il y propose une typologie du journal intime en fonction de ses destinataires, non pas dans un schéma régi par des combinaisons et des oppositions, mais dans un classement linéaire et évolutif qui se déploie selon le degré de fermeture ou d’ouverture du journal intime.

[8] E. Goffman, Forms of Talk (1981), trad. A. Kihm, Façons de parler, Paris, Minuit, 1987, p. 141.

[9] J. Rousset, Le lecteur intime, Paris, José Corti, 1986, p. 24.

[10] Sur la figure du narrataire, nous renvoyons à V. Jouve, La lecture, Paris, Hachette, 1993, p. 26-29.

[11] V. Jouve, La lecture, op. cit., p. 28.

[12] Ibid., p. 34.

[13] Nous n’envisageons ici que les cas de figure où narrataire et lecteur ne correspondent pas au diariste lui-même.

[14] E. de Guérin, Journal, Andillac, Les amis de Guérin, 1998, p. 19 (15 septembre 1834).

[15] Ibid., p. 17 (13 septembre 1834).

[16] V. Monniot, Le journal de Margherite (ou les deux années préparatoires à la première communion), Paris, Librairie catholique de Perisse Frères, 1867, p. 37- 44.

[17] B. Constant, 5 août 1804, cité par J. Rousset, « Le journal intime, texte sans destinataire ? », art. cit., p. 438.

[18] M. Éliade, Fragments d’un journal, Paris, Gallimard, 1973, vol. 1 (8 février 1853).

[19] J. Rousset, « Le journal intime, texte sans destinataire ? », art. cit., p. 438.

[20] Cité par C. Capello, Il Sé e l’altro nella scritura autobiografica. Contributi per una formazione all’ascolto : diari, epistolari, autobiografie, Torino, Bollati Boringhieri, 2001, p. 101. La traduction en français est de nous.

[21] Ibid., p. 100. La traduction en français est de nous.

[22] M. de Guérin, Le Cahier vert, Andillac, Les amis des Guérin, 1983, p. 47 (15 mars 1833).

[23] G. Sand, Journal intime, Paris, Calmann-Lévy, 1926, p. 9 (novembre 1834).

[24] Voir P. Bourdieu, Les règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire, Paris, Seuil, 1992.

[25] J. Barbey d’Aurevilly, « Madame Récamier », Le Pays, 17 octobre 1859, Littérature épistolaire, Genève, Slatkine Reprints, 1968, p. 113-114.

[26] Voir F. Simonet-Tenant, « L’écriture épistolaire et diaristique comme révélation de l’être dans son authenticité », Journal personnel et correspondance (1785-1939) ou les affinités électives, op. cit., p. 63-66.

[27] Nous soulignons.

[28] G. Lanson, « Sur la littérature épistolaire », introduction au Choix de Lettres du XVIIe siècle, Paris, Hachette, 1895, p. XXXII-XXXIII.

[29] H.-F. Amiel, Du journal intime, op. cit., p. 72 (14 septembre 1864). Nous soulignons.

[30] E. et J. de Goncourt, « Portraits intimes du dix-huitième siècle », dans Œuvres complètes XL-XLI, Préfaces et manifestes littéraires – Quelques créatures de ce temps, Genève, Slatkine Reprints, 1985-1986, p. 164-165. Nous soulignons.

[31] Lamartine, Cours familier de littérature, un entretien par mois, op. cit., vol. II, p. 136. Nous soulignons.

[32] G. Monod, « Michelet et son journal intime », Revue bleue, 3 mars 1888, p. 270.

[33] H. Lafon, « Voir sans être vu », Poétique, n° 29, 1977.

[34] Il cite entre autres comme exemples : « Je crus la découvrir, par une ouverture qu’elle fit au rideau... elle pouvait de là m’examiner fort aisément... enfin levant le rideau elle se laisse voir à découvert... » (Prévost, Le Doyen de Killerine, dans Œuvres choisies, Paris, Leblanc, 1810-1816, VIII, p. 156.) ; « Que je suis heureux de n’avoir connu qu’aujourd’hui le trou de cette serrure, comme je serais venu m’enivrer, combien j’aurais aidé à me tromper moi-même ! Sortons d’ici » (Cazotte, Le Diable amoureux, dans Romanciers du XVIIIe siècle, Paris, Gallimard, 1965, p. 342.).

 

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