Mélancolie colombienne

Une critique de Jean-Baptiste Mathieu

Date de parution : 24 septembre 2012

A propos de : Juan Gabriel Vásquez, Le Bruit des choses qui tombent, traduit de l’espagnol par Isabelle Gugnon, Paris, Le Seuil, août 2012.

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Antonio Yammara, jeune enseignant de droit à l’université de Bogotá, fait un jour la connaissance, dans la salle de billard qu’il fréquente après ses cours, de Ricardo Laverde, qui vient de purger une peine de vingt ans de prison. Un an plus tard, Ricardo Laverde est abattu par des tueurs à moto dans une rue de Bogotá – et Antonio Yammara, qui se trouvait à ses côtés, est grièvement blessé. Traumatisé, Antonio, deux ans plus tard, entreprend de découvrir qui était vraiment ce Ricardo Laverde dont la mort a bouleversé sa vie. C’est pourquoi il accepte l’invitation de la fille de Ricardo, Maya, au courant de ses recherches, et passe le week-end de Pâques 1999 – un peu moins de trois ans après le meurtre de Laverde – dans sa propriété des environs de La Dorada. Il y apprend l’histoire d’abord heureuse puis tragique de Ricardo, de son épouse américaine Elaine, et de leur fille. À son retour, il découvre qu’Aura, sa femme, lasse d’avoir à supporter le contrecoup de la mort de Laverde, l’a quitté en emmenant avec elle leur petite fille, Leticia. Telle est la trame du récit que nous adresse Antonio, et qui constitue le nouveau roman de l’écrivain colombien Juan Gabriel Vásquez, Le Bruit des choses qui tombent, habité – comme Histoire secrète du Costaguana [1], son précédent roman – par le sentiment de l’extrême vulnérabilité des destinées individuelles aux accidents de la vie collective, et du caractère illusoire du contrôle que nous croyons exercer sur nos vies.

En effet, l’irruption du malheur dans l’existence de Ricardo, d’Elaine, et de Maya, puis, par le simple fait de sa rencontre avec Ricardo, dans celle d’Antonio, d’Aura, et de Leticia, a pour origine, en amont de leur naissance à tous, l’accident survenu au père de Ricardo, Julio, un dimanche de 1938, alors qu’il avait quinze ans, et qu’il assistait avec son père, héros de l’armée de l’air colombienne, à « une parade aérienne militaire pour l’anniversaire de Bogotá » (p. 129). Ce jour-là, pour une acrobatie de trop, l’avion du capitaine Abadía alla s’écraser dans la foule des spectateurs, et Julio fut brûlé au troisième degré. Une trentaine d’années plus tard, c’est le récit de cette funeste journée que Ricardo Laverde fait lire à Elaine Fritts, la jeune Américaine, volontaire du Corps de la paix, dont il est amoureux, pour qu’elle comprenne son désir de devenir pilote, comme son grand-père, et d’ainsi « redonner un sens au nom de Laverde dans le monde de l’aviation » (p. 175). Et Ricardo devient pilote, un excellent pilote, dont le talent est mis à profit par un autre volontaire du Corps de la paix pour développer un juteux trafic de marijuana puis de cocaïne à destination des États-Unis – jusqu’au jour où, la drogue étant devenue une préoccupation majeure du gouvernement américain, Ricardo, « le visage déformé par le chagrin » (p. 236), est arrêté, à l’occasion d’une livraison, et mis en prison pour vingt ans. Sa peine purgée, Ricardo revient en Colombie, redevient pilote, au service de géographes photographiant méthodiquement leur pays pour en établir la carte, cherche à renouer avec son épouse, rentrée aux États-Unis, et sa fille, restée en Colombie, élevée par sa mère dans la croyance qu’il était mort. À la fin du mois de décembre 1995, Elaine s’envole de Floride pour Bogotá – et meurt dans le crash de son avion. C’est en sortant de la Maison de la poésie de Bogotá, où il venait d’écouter l’enregistrement de la boîte noire de l’avion où se trouvait son épouse, que Ricardo est abattu (et Antonio blessé) – nous apprenons à la fin du roman, de la bouche de Maya, qu’il avait confié à un ami : « Je viens de terminer un travail qui va me rapporter une jolie somme » (p. 285), ce qui suggère que Ricardo avait renoué avec ses anciennes activités illicites. Et c’est pour savoir tout cela qu’Antonio séjourne chez Maya juste le temps qu’il faut pour perdre Aura et Leticia – comme si la dislocation de la famille de Ricardo avait entraîné la dislocation de celle d’Antonio.

C’est aussi qu’une expérience commune rapproche Antonio de Maya. À la différence d’Aura, qui a vécu son enfance et son adolescence hors de Colombie, dans divers pays, au gré des changements d’activité de ses parents, et n’a retrouvé Bogotá qu’« au début de l’année 1994, quelques semaines après la mort de Pablo Escobar » (p. 39), Maya, comme Antonio – davantage encore qu’Antonio, avec son père en prison et qu’elle croyait mort –, a grandi au rythme de l’extension du trafic de drogue, des fortunes qu’il a engendrées, et de la violence qu’il a fait régner en Colombie – trafic, fortunes et violence résumés par un nom : Pablo Escobar. Découvrir qu’ils ont cette histoire, celle de la Colombie récente, en commun, conduit Maya et Antonio à l’accomplissement d’une étrange visite commémorative : celle de l’ancienne propriété d’Escobar, l’Hacienda Nápoles, et tout particulièrement de son zoo – ou de ce qu’il en reste –, que tous les enfants de Colombie voulaient visiter, et que visitèrent autrefois Maya et Antonio, en cachette de leurs parents.

Cette histoire si pesante, et qui l’a rattrapé avec la mort de Ricardo Laverde, Antonio veut en préserver à tout prix son épouse et sa fille – et c’est pourquoi il n’a pas dit un mot de leur existence à Maya : « Je me disais que ce monde auquel les mots et les documents de Maya Fritts avaient redonné vie devait rester là, aux Acacias, à La Dorada, dans la vallée du Magdalena, à quatre heures de route de Bogotá, loin de l’appartement où ma femme et ma fille m’attendaient, le visage empreint d’anxiété, mais pures, non contaminées par l’histoire singulière de la Colombie » (p. 245).

L’amour d’Antonio pour son épouse et pour sa fille, la peur que lui inspire le sentiment de leur vulnérabilité, sont des thèmes discrets mais constants de son récit, et comme le contrepoint à l’enchaînement incontrôlable et tragique des événements qui sont la matière de ce récit. De ce contrepoint, Le Bruit des choses qui tombent tire une grande partie de sa puissance émotionnelle. Mais, comme José Altamirano dans Histoire secrète du Costaguana, Antonio Yammara n’a pu empêcher l’Histoire d’atteindre sa femme et sa fille, d’emporter sa famille, et de le laisser seul avec la tâche incertaine de ramener Aura auprès de lui et de reconstituer le fragile rempart familial : « Essaierais-je de la convaincre en lui soutenant qu’ensemble, nous pouvions lutter contre les misères du monde, ou lui dirais-je plutôt que le monde est trop dangereux pour qu’on s’y promène seul, sans personne pour nous attendre à la maison, se faire du souci quand on ne rentre pas ou venir nous chercher ? » (p. 293).

Une critique de Jean-Baptiste Mathieu

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Traduit de l’espagnol par Isabelle Gugnon, publié au Seuil en 2010, et maintenant disponible dans la collection « Points roman » du même éditeur.

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