Complot et terreur. imaginaires politiques de la peur

Parution du N°16 de Raison publique

jeudi 18 octobre 2012, par Patrick Savidan

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Dans sa dernière livraison, la revue Raison publique, publiée désormais par les Presses de l’Université de Rennes, avec le soutien de l’Université de Poitiers, propose à ses lecteurs une plongée dans les imaginaires politiques de la peur. Complot et terreur, deux thèmes d’actualité et deux dossiers, dirigés respectivement par Aurélie Ledoux et Frédérique Leichter-Flack & Philippe Zard.

Libérer les individus de la peur. Cette exigence est aux yeux de certains la fin première de la politique moderne. Prévenir les maux, écarter les dangers, ne suffit pas : il faut encore garantir, assurer, rassurer, lever la crainte même de voir ces maux surgir et s’abattre sur les individus et les peuples. C’est alors, et alors seulement, juge-t-on, que les individus, affranchis de toute appréhension face à la menace de dangers fantasmés ou réels, seront en mesure de jouir pleinement de leur liberté. Pour d’autres, cette vue est un peu courte. Bien loin de devoir faire disparaître la peur, le pouvoir politique peut la cultiver, la distiller, la déchaîner. N’est-elle pas, après tout, un instrument puissant de pression et de mobilisation sociale et politique ? Leur credo ne pèche pas par excès de sophistication : à l’heure où les utopies positives peinent à renaître de leurs cendres, agiter quelque spectre, susciter l’effroi, constitue un moyen efficace de mettre les peuples en branle ou de les réduire au silence. Politique de l’épouvante, donc ? On le dit. Et nous le voyons bien : on le fait aussi. Qu’il s’agisse de chômage ou de délinquance, d’épidémies meurtrières ou d’attentats terroristes, la peur a ses usages politiques, ses fins, sa grammaire. Il ne faudrait pas en conclure toutefois que les peurs sont toujours délibérées, voulues, suscitées, tramées, dans le secret d’officines agissantes. En ces temps d’incertitudes, elles peuvent aussi surgir, être la conséquence d’une suite incontrôlée d’événements générateurs d’angoisse, pour un individu ou à l’échelle d’une société toute entière. Rendu à sa complexité, le sentiment de peur se manifeste ainsi dans une certaine manière d’être au monde et dans le temps – un monde et un temps qu’arraisonne un mal toujours prêt à frapper. La peur de l’avenir en est une forme, la crainte de l’inattendu, de la maladie ou de la mort, du changement, du déclin, de l’étranger et du différent, de la catastrophe, en sont d’autres, parmi mille possibles.

Chaque époque aurait ses peurs, chaque peur ses époques… Bien loin de décourager l’analyse, le caractère protéiforme de la peur nous invite à un double mouvement : resserrer le champ de l’analyse et déployer le registre des moyens par lesquels on l’investit. C’est ce que Raison publique se propose de faire ici, en explorant ces deux figures centrales des imaginaires politiques de la peur que sont le complot et la terreur. Nous le savons, l’époque contemporaine associe souvent les deux ; l’exemple archétypique des peurs que suscite la crainte des complots terroristes le montre bien. Notre approche n’est pourtant pas celle-là. La richesse de sens que comprennent ces deux notions est telle qu’il nous aurait semblé réducteur de les appréhender dans les seules relations qu’elles peuvent entretenir.

Derrière tout fait qu’elle jugera significatif, la pensée conspirationniste cherche des nécessités, des desseins, et traque le hasard, la contingence. Derrière les torts possibles, réels, imaginés ou craints, le croyant en la réalité du complot le postule : il y a, à l’œuvre et à la manœuvre, une intention mauvaise, dissimulée qui s’organise et attend son heure… Il se fait peur et, pour surmonter parfois d’autres effrois, d’autres inquiétudes, il convoque toutes les puissances de l’imaginaire et de l’imagination. Il projette un ordre et un sens sur ce qui le menace. La terreur opère différemment. Active et passive, elle s’éprouve et s’inflige. A tel point que, par l’usage d’un même mot, on ne distingue pas l’état affectif de ce qui peut s’apparenter à une véritable politique. Penser pour elles-mêmes ces notions, en interroger les significations contemporaines et passées, c’est ainsi se donner une chance de ne pas laisser échapper ce qu’apporte en propre leur articulation. Tel a été notre point de départ. Dans le riche matériau proposé, bien des pistes se dessinent. Au lecteur de les emprunter, ou d’en imaginer d’autres encore.

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par Patrick Savidan

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