Le sujet politique : (dé)construction et représentations (XXe-XXIe siècles)

dimanche 2 décembre 2012, par Caroline Julliot, Sylvie Servoise

Thèmes : citoyenneté

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Ce dossier réunit un certain nombre des communications qui ont été prononcées lors de la Journée d’Etudes du 27 janvier 2012 organisée par Caroline Julliot et Sylvie Servoise à l’Université du Maine, dans le cadre de l’action « Devenir citoyen, devenir auteur : la construction d’un sujet politique » développée au sein du CPER 10 LLSH (Le Contrat Plan Etat Région en Lettres, Langues, Sciences Humaines et Sociales, qui réunit les universités d’Angers, de Nantes et du Maine).

On sait que la notion de « sujet politique » est intrinsèquement porteuse de tension : en effet, le sujet politique désigne à la fois celui (individu ou groupe) sur lequel s’exerce un pouvoir politique auquel il a plus ou moins consenti, et celui qui se pense et se construit comme un sujet « politique », au sens large de membre d’une communauté donnée et au sens étroit de partie prenante des conflits idéologiques et luttes de pouvoir. En ce sens, le sujet est au principe, il est le fondement du pouvoir politique, ou de sa contestation. C’est cette tension entre sujet assujetti et sujet fondement, et notamment la façon dont la seconde figure émerge dans le discours (littéraire, artistique, mais aussi historique et politique), sans pour autant que ne disparaisse totalement la première, qui mérite que l’on s’y attarde tout particulièrement. On peut être tentés de distinguer d’un point de vue logique les deux notions, mais sans doute est-il plus juste, historiquement, de s’interroger sur ce que la subjectivation, dans les termes que la modernité lui a donnés, conserve d’assujettissement. Par cette attention nécessairement plus détaillée inscrite dans des pratiques, des discours et des représentations se joue à la fois la promesse de la liberté et les faillites de la modernité politique. Comment cette tension s’exprime-t-elle dans les discours et représentations, y trouve, peut-être, sa résolution et, comment offre-t-elle une grille de lecture pertinente des œuvres ou discours, notamment en termes de réception ?
Vaste chantier, que l’on ne cherche pas ici à appréhender dans sa globalité ou dans une visée totalisante, mais par l’effet d’éclairages ponctuels, centrées sur des pratiques ou des discours spécifiques, ressortissant d’époques et de contextes distincts.
Au-delà de cette diversité, une ligne de force se dégage pourtant, qui tourne autour de la question de la constitution, voire de la reconstruction du sujet politique, à partir de ce moment privilégié de remise en question que constitue l’expérience de la guerre. La Révolution française, narrée depuis ses conséquences aux Antilles par Alejo Carpentier dans Le Siècle des Lumières (1962), peut ainsi être considérée comme une expérience fondatrice du sujet démocratique moderne. L’étude de Renaud Malavialle montre comment les protagonistes de ce roman, par l’irruption brutale du devenir historique incarné par le très ambigu Víctor Hugues, entament un parcours initiatique qui les mène, chacun selon des voies différentes, à l’engagement comme modalité de l’affirmation de soi. À l’inverse, c’est à la déconstruction et au mutisme du sujet politique témoin de l’innommable de la Seconde Guerre mondiale que Brigitte Ouvry-Vial nous invite à réfléchir, à partir de trois romans récents : Une trop bruyante solitude, de Bohumil Hrabal (1976), Quoi de neuf sur la guerre ?, de Robert Bober (1993), et Nemesis, de Philippe Roth (2010). Ces deux articles, analysant les regards rétrospectifs d’écrivains sur ces déflagrations historiques, permettent ainsi de s’interroger sur la nécessité politique de faire entendre, à côté des voix officielles, des parcours individuels, dans leurs errances et leur complexité, à travers leurs personnages. L’article de Stéphane Tison confirme d’ailleurs que la reconstruction de la société démocratique passe aussi par le témoignage des traumatismes du front dans leur singularité, puisque son analyse des discours de commémoration de la Première Guerre mondiale montre que la parole y a été de plus en plus donnée aux anciens combattants : derrière l’aspect convenu de ces discours, c’est le moi de chacun de ces poilus qui peut ainsi s’intégrer à nouveau à la communauté, qui les célèbre et les reconnaît, leur accordant une place centrale dans le nouvel équilibre politique – entre récupération et consolation de l’individuel par le collectif. Enfin, notre dossier se clôt sur l’idée, certainement à creuser, du devenir de la voix de l’auteur et de la maîtrise même du processus de subjectivation politique lorsque l’œuvre littéraire est diffusée dans l’espace public en période de conflit : la fortune du récit de Vercors Le Silence de la Mer, fulgurante pendant la Seconde Guerre mondiale, montre, comme l’analyse François Vignale, que le dialogisme romanesque, toujours complexe et donc sujet aux interprétations les plus diverses, est susceptible d’échapper à l’écrivain lui-même.

- Renaud Malavialle, "Le sujet politique dans Le siècle des Lumières d’Alejo Carpentier"
- Brigitte Ouvry-Vial, "De la victime à l’œuvre ou la non-fixité du sujet politique"
- Stéphane Tison, " Le citoyen, médiateur du deuil collectif : prise de parole en sortie de guerre après 1918"
- François Vignale, "« Et vous, Vercors, encore inconnu et déjà célèbre... ». Diffusion du Silence de la mer pendant l’Occupation et construction d’un auteur mythique"

par Caroline Julliot, Sylvie Servoise

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