Les tribulations d’Araceli Ramirez

Une critique de Jean-Baptiste Mathieu

Date de parution : 3 décembre 2012

A propos de :
Héctor Tobar, Printemps barbare, traduit de l’anglais par Pierre Furlan, Paris, Belfond, août 2012.
ISBN : 978-2714450838
Nombre de pages : 480 p.
Prix : 22,50 euros.

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Printemps barbare est le second roman [1] d’Héctor Tobar, romancier américain originaire du Guatemala – et le premier traduit en français [2]. Araceli Ramirez en est – bien malgré elle, d’une certaine façon – l’héroïne.

C’est une jeune mexicaine, ayant abandonné ses études d’art à l’Instituto Nacional de Bellas Artes de Mexico pour émigrer clandestinement aux États-Unis. Elle est employée comme bonne chez la señora Maureen et le señor Scott Torres-Thompson, dans leur vaste demeure des Laguna Rancho Estates, une sorte de lotissement protégé conçu pour des Américains aux revenus confortables, situé dans le comté d’Orange, en Californie. Le roman s’ouvre sur le spectacle d’el señor Scott [3] s’escrimant à tondre la pelouse de sa vaste propriété, sous le regard guère impressionné d’Araceli : Pepe, le jardinier mexicain, vient d’être licencié – tout comme Guadalupe, la nounou, également mexicaine, des trois petits Torres-Thompson : Brandon, Keenan, et Samantha. Unique survivante de la domesticité latina des Torres-Thompson, Araceli assiste à la désagrégation de leur cosmos familial, dont les licenciements de Pepe et Guadalupe étaient les prémices. Les dépenses entraînées par la décision de Maureen de remplacer leur jardin tropical à bout de souffle par un jardin désertique suscitent la colère de Scott ; s’ensuit une dispute, qui s’achève par un geste violent de Scott envers son épouse – et chacun part de son côté (Maureen avec Samantha). Araceli se retrouve seule avec les deux garçons. Fin du premier acte. Maureen et Scott tardent à réintégrer le domicile familial. Araceli cherche à les joindre, à joindre leurs parents, leurs amis : en vain. Selon Marisela, une amie d’Araceli, le spectre du placement guette les deux garçons. Celle-ci décide alors de les confier au grand-père Torres, à Los Angeles, sur la foi d’une adresse inscrite au dos d’une photographie de l’aïeul. À l’adresse indiquée, pas de grand-père Torres – mais une immigrée salvadorienne, Isabel, son fils, sa fille et le garçon qu’elle a recueilli. Elle acueille, pour la nuit, Araceli et les deux garçons. De nouveaux renseignements les conduisent dans le quartier d’Huntington Park, chez l’oncle de Marisela, Salomón Luján, immigré mexicain passé de l’état d’ouvrier à celui d’entrepreneur, et d’étranger à celui de citoyen américain. En attendant de les aider dans leur recherche, il les invite à la célébration familiale du 4 juillet. Entretemps, Scott et Maureen se sont réveillés, retrouvés, inquiétés ; Brandon et Keenan sont devenus les victimes d’un enlèvement, Araceli une kidnappeuse, dont la télévision diffuse le signalement. Le lendemain de la fête, Araceli doit fuir, mais elle est vite repérée, rattrapée – arrêtée. Fin du deuxième acte. Le troisième mobilise de nouveaux personnages : des policiers, une fonctionnaire du Service de protection de l’enfance du comté d’Orange, un procureur, une avocate, un juge, une aide-soignante hispanophobe, des militants progressistes, et beaucoup de journalistes, autour de quelques questions brûlantes : Araceli est-elle une criminelle, ou Scott et Maureen sont-ils des parents défaillants ? Araceli est-elle une indésirable immigrée clandestine, ou le symbole des injustices vécues par les latinos aux États-Unis ? L’affaire Araceli Ramirez est devenue un « fait de société ». Araceli, pour finir, est innocentée et libérée ; et tandis que ses anciens patrons, réconciliés, entament une nouvelle vie dans une nouvelle (et plus modeste) demeure, elle part loin de la Californie avec son petit ami Felipe. Retournera-t-elle au Mexique ? Restera-t-elle aux États-Unis ? Nous n’en saurons rien. Elle a bien mérité de retrouver l’anonymat.

Ce long résumé de Printemps barbare s’imposait, tant pour ne pas proposer de ce que raconte le roman une image par trop appauvrie, que pour donner une idée du plaisir narratif qu’il procure – et dont la source se trouve d’abord dans la diversité des formes de récit que sa lecture rappelle à la mémoire du lecteur. J’aime à tenir la lente première partie de Printemps barbare, « Le jardin aux succulentes », pour le fragment d’un autre et vaste roman dont le titre pourrait être Les Torres-Thompson, où le dérèglement d’une famille est rendu perceptible par quelques scènes d’apparence plus comiques que dramatiques – le difficile remplacement du jardinier mexicain par son patron pour la tonte de la pelouse, une fête d’anniversaire où l’un des amis de la famille, ivre, s’écroule dans le jardin tropical dont il révèle ainsi la misère –, mais chargées de présages. La deuxième partie de Printemps barbare, « 4 juillet », semble davantage emprunter à la forme du road-movie – celui-ci certes cantonné (si l’on peut dire) à la seule Los Angeles –, avec son lot de trajectoires incertaines et de rencontres imprévues. Quant à la troisième partie du roman, « Circus Californianus », sa partie judiciaire, elle évoque de manière quasi pavlovienne l’adjectif kafkaïen – à moins qu’il ne faille tout simplement la considérer comme une tentative pour transposer dans l’ordre du récit l’un de ces emballements judiciaro-médiatico-socio-politiques dont les sociétés occidentales ont le secret (précisons qu’Héctor Tobar est également journaliste).

À l’image de « Circus Californianus », les trois parties dont se compose Printemps barbare ne se contentent pas de réjouir nos papilles narratives. Au lecteur pour qui le roman n’a pas cessé d’être un moyen de prendre une vue point trop sommaire sur la réalité sociale, Printemps barbare offre un panorama diversifié de la condition de latino dans les États-Unis d’aujourd’hui. On peut y être clandestine et domestique, comme Araceli ; on peut y être devenu américain, et une sorte de notable, comme Salomón Luján, conseiller municipal d’Huntington Park – et dont la fille, Lucía, étudie à Princeton. Comme Isabel la salvadorienne, on peut y habiter, dans un quartier plus ou moins bien famé de Los Angeles, une maison barricadée, avec ses deux enfants, sans leur père ; et, comme Scott Torres-Thompson, on peut n’avoir plus qu’une vague idée de l’origine mexicaine de son père qui, lui, ne voulait guère s’en souvenir. Enfin, comme le montrent les mésaventures médiatico-judiciaires d’Araceli, une latina clandestine tombée entre les mains des autorités peut être une bonne cause – pour les militants progressistes que son affaire mobilise –, la source et le symbole de tous les maux de l’Amérique – pour Janet Bryson, une aide-soignante œuvrant pour « One California » –, un investissement ou un problème politiques – pour le procureur Goller et le maire de Los Angeles.

Elle peut être aussi, tout simplement, Araceli Ramirez, celle qui n’endosse jamais complètement les rôles (d’héroïne latina, de clandestine soumise, ou même de bonne) que les autres souhaitent lui voir endosser, qui conserve, au cœur même des plus étourdissantes péripéties de sa vie américaine, un certain quant-à-soi – lequel, par contraste, n’en fait paraître que plus invraisemblable l’affolement de la machine sociale. Ce n’est pas la moindre des réussites de Printemps barbare [4].

Une critique de Jean-Baptiste Mathieu

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Le premier, The Tattooed Soldier, devrait être bientôt traduit en français et publié chez Belfond, comme Printemps barbare.

[2] Par Pierre Furlan, également traducteur de Russell Banks.

[3] Je reprends ici le langage d’Araceli.

[4] Je dois la découverte de ce beau roman (comme de bien d’autres livres) à Philippe Lançon, critique au journal Libération. L’article qu’il lui a consacré vaut le détour.

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