Sociologie de la reconnaissance

Une critique de Solange Chavel

Date de parution : 4 janvier 2016

À propos de Jean-Paul Payet & Allain Battegay (dir.), La Reconnaissance à l’épreuve. Explorations socio-anthropologiques, Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 2008, 319 p.

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Croiser les approches sociologiques et philosophiques sur la reconnaissance, promue récemment en concept opératoire du champ politique [1] : tel est le projet de l’ouvrage dirigé par Jean-Paul Payet et Alain Battegay. Il réunit ainsi, à côté des textes d’Axel Honneth ou de Daniel Weinstock, par exemple, des enquêtes sociologiques qui analysent les figures pratiques de la reconnaissance : quels sont les visages que prend concrètement la « lutte pour la reconnaissance » du côté des acteurs ? Comment les différentes institutions se saisissent-elles de cette quête et lui donnent-elles forme ? Qu’est-ce qui, précisément, cherche à se faire reconnaître, entre l’identité particulière d’un individu et l’appartenance à un groupe ?

Variété et labilité des demandes de reconnaissance

Les contributions réunies, et c’est un des grands intérêts de l’ouvrage, analysent des contextes très différents : monde de la prison, vie des sans-abris, expérience des populations immigrées, mobilisation des réfugiés… Elles permettent donc véritablement d’observer les usages d’un concept fort ambitieux : dans l’idée de ses promoteurs, le concept de « reconnaissance » doit en effet permettre de saisir la racine même de l’exigence de justice et de retrouver l’origine commune de revendications apparemment fort diverses. Proposer une théorie de la reconnaissance, c’est essayer de transformer profondément la manière dont nous comprenons nos exigences de justice : au-delà des inégalités socio-économiques, ce que la justice politique combat, ce sont les différentes expériences d’avilissement ou de mépris social. Dans les mots d’Axel Honneth : « la distribution équitable ou juste des richesses matérielles ne suffit pas à mesurer la qualité morale des rapports sociaux ; notre idée de justice doit bien plutôt entretenir une relation essentielle avec la manière dont les sujets se reconnaissent mutuellement et avec ce qui fait l’objet de leur reconnaissance réciproque » [2].

On peut d’abord définir la reconnaissance comme l’envers d’une expérience négative de rejet ou de mépris, qui peut prendre les formes variées de l’incapacité sociale, de la difficulté d’insertion, d’un rejet d’une particularité hors de l’espace public. La reconnaissance est alors une demande d’existence sociale qui peut se décliner sous une forme générale et sous une forme particulière : exister en tant que citoyen en général d’une part, voir telle particularité de son identité reconnue publiquement d’autre part. Il s’agit parfois tout simplement d’exister dans l’espace politique – le cas des demandeurs d’asile est exemplaire de cette situation où la revendication touche les droits fondamentaux de la personne, sans considération de nationalité, et où de surcroit ce qui « est exemplaire dans la situation du demandeur d’asile, c’est que l’étranger est d’emblée qualifié par l’absence de liens avec le groupe » [3]. Mais la reconnaissance désigne parfois, au contraire, une revendication à la frontière du privé et du public, de l’individuel et du communautaire : ainsi Abdelkader Belbahri, en analysant le traitement médiatique de l’affaire du foulard, remarque que la première question est de comprendre « qui demande à être reconnu, des individus ou des groupes, des êtres sociaux singuliers ou des communautés ? » [4]. Comparant le discours médiatique et les témoignages des jeunes filles, il montre comment la loi du 15 mars 2004 a pu être ressentie « comme un dispositif de stigmatisation, une épreuve d’altération de leur intégrité morale, plutôt que de leur identité, dans le sens où Axel Honneth parle de blessure morale » [5].

De ces enquêtes sur des objets fort divers, il ressort un problème constamment abordé sous différents angles : le discours politique qui définit les droits repose sur un travail de description et de catégorisation des identités. Et une grande partie de l’enjeu de la demande de reconnaissance réside dans la manière même dont sont décrites ou non les expériences des individus, dont l’expérience du mépris trouve ou non une voix sur la scène politique. Avec le même dilemme à la clé : comment à la fois mettre en lumière sans stigmatiser ? Comment reconnaître une identité sans courir le risque de la figer ?

Une redéfinition de la justice politique ?

L’ensemble des études met ainsi en lumière l’utilité du concept de reconnaissance, qui permet de saisir de nombreuses revendications politiques actuelles, tout en montrant comment son application conduit au cœur des problèmes politiques contemporains : comment définir le bon niveau politique de reconnaissance des particularités, comment reconnaître sans stigmatiser, comment ménager une place pour des revendications morales dans un contexte démocratique pluraliste qui s’est constitué en superposant les dichotomies public/privé et politique/morale ?
Mais il demeure une question de fond : la reconnaissance est-elle, et à quelles conditions, vouée à ressaisir l’ensemble des revendications de justice politique ? On l’a dit, le projet d’Axel Honneth se caractérise par son ambition. Selon lui, la reconnaissance est le concept qui permet de saisir à la racine l’essence de la revendication de justice politique. Ce que les individus recherchent en réalité, ce qu’une société politique juste devrait leur accorder en premier lieu, doit s’exprimer en termes de reconnaissance plus que de réduction des inégalités sociales et politiques. Ou plutôt la réduction des inégalités sociales et politiques n’est qu’un aspect d’une exigence plus vaste qui doit se comprendre en termes de reconnaissance. L’exigence de reconnaissance ne vient pas se juxtaposer à l’exigence antérieure d’égalité, elle l’englobe : selon cette interprétation, « une série de mouvements sociaux nous auraient rendus attentifs à la dimension politique de l’expérience vécue du mépris social ou culturel, et nous aurions ainsi pris conscience que la reconnaissance de la dignité des personnes ou des groupes constitue la part essentielle de notre conception de la justice » [6].

Ainsi, le livre est l’occasion de mettre en perspective les éléments essentiels du débat entre Axel Honneth et Nancy Fraser : cette dernière soutient que le concept de reconnaissance permet de traduire les revendications liées à l’identité tandis que Honneth soutient que le concept est plus englobant, et que les questions d’inégalités socio-économiques sont en fait l’aspect particulier pris par la revendication de reconnaissance dans des sociétés où l’estime sociale est liée au travail et au salaire. De fait, les nombreuses études offertes dans l’ouvrage semblent aller dans le sens de cette conception : les inégalités socio-économiques sont un aspect d’une quête d’estime sociale complexe.

Mais si l’on reconnaît la pertinence de cette compréhension de la reconnaissance, qui en fait un concept explicatif englobant, on peut alors comprendre d’autant mieux les difficultés soulignées par Daniel Weinstock dans un des premiers articles du recueil. En un mot, qu’est-ce qui peut légitimement servir de critère pour l’exigence de reconnaissance : quand peut-on dire qu’une revendication est légitime, quand peut-on considérer que les exigences de reconnaissance ont été satisfaites ? Honneth semble accorder un statut particulier aux expériences subjectives de mépris et de manque de reconnaissance, tout en soulignant que parfois, certaines injustices ne suscitent pas la réaction affective attendue. Mais peut-on admettre que toute expérience de manque de reconnaissance soit d’emblée le signe d’une injustice politique ? Comme le souligne Weinstock, le langage de la reconnaissance dans les débats démocratiques peut facilement faire l’objet d’une utilisation stratégique : « le fait de faire valoir à un interlocuteur que son opposition à une revendication politique sera perçue comme une insulte peut avoir pour effet d’inhiber l’expression de cette opposition, indépendamment de la question de savoir si elle sera réellement vécue comme une insulte, et également de la justice relative des deux positions en opposition (…) le caractère difficilement vérifiable des revendications fondées sur l’expérience avérée de la blessure qu’aurait causée un acte ou une situation de non-reconnaissance rend leur utilisation stratégique plus facile » [7]. C’est justement parce que l’exigence de reconnaissance a un caractère moral difficilement vérifiable qu’elle peut rendre le débat politique incertain. On retrouve ici un problème déjà posé dans le cadre de la réflexion sur les droits de l’homme et qui touche à la manipulation délicate de concepts comme ceux de « dignité » ou de « mépris » dans un contexte politique. Autrement dit, est-il dans tous les cas profitables de substituer l’expression de déni de reconnaissance à celle, plus traditionnelle, d’injustice ?

Le recueil permet donc de pointer à la fois les ambitions et les difficultés du concept de reconnaissance. Tout d’abord, il montre l’importance du travail de description des revendications de reconnaissance, en en exposant la variété et les multiples contextes de pertinence. Ensuite, il éclaire l’enjeu du débat entre Honneth et Fraser : faut-il considérer que les revendications de reconnaissance viennent simplement compléter les exigences portant sur les inégalités socio-économiques, ou plus ambitieusement, qu’elles les englobent ? Enfin, pour éviter la possibilité du chantage à l’offense justement souligné par Daniel Weinstock, il met en lumière la nécessité de préciser à partir de quels critères on peut considérer que l’exigence de reconnaissance est satisfaite.

Une critique de Solange Chavel

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Parmi les travaux essentiels qui ont structuré le débat sur la reconnaissance, on signalera notamment : Axel Honneth, La Lutte pour la reconnaissance (1992), trad. P. Rusch, Paris, Cerf, 2000 ; Paul Ricœur, Parcours de la reconnaissance, Paris, Stock, 2004 ; Emmanuel Renault, Le Mépris social. Éthique et politique de la reconnaissance, Bègles, Passant, 2000 ; Nancy Fraser, Qu’est-ce que la justice sociale ?, trad. E. Ferrarese, Paris, La Découverte, 2005 ; Charles Taylor, « La politique de la reconnaissance », Multiculturalisme. Différence et démocratie (1992), trad. D.-A. Canal, Paris, Aubier, 1994.

[2] Axel Honneth, « Reconnaissance et reproduction sociale », dans Jean-Paul Payet & Alain Battegay, La Reconnaissance à l’épreuve, op. cit., p. 47.

[3] Dominique Belkis & Spyros Franguiadakis, « Reconnaître la qualité de réfugié : dans quel espace politique voulons-nous vivre ? », op. cit., p. 160.

[4] Abdelkader Belbahri, « Traitement médiatique de l’affaire du foulard et regard des jeunes filles de tradition musulmane », op. cit., p. 219.

[5] ibid., p. 225.

[6] Axel Honneth, art. cit., p. 46.

[7] Daniel Weinstock, « Trois concepts de reconnaissance », op. cit., p. 68.

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