Comprendre les violences de masse

Une critique de Kora Andrieu

Thèmes : violence

Date de parution : 4 janvier 2016

À propos de Jacques Sémelin, Purifier et détruire. Usages politiques des massacres et génocides, Paris, Seuil, 2005, 485 p.

Version imprimable fontsizeup fontsizedown

« Hier ist kein warum  », apprenait Primo Levi de la bouche d’un kapo à son arrivée à Auschwitz ; ici, il n’y a pas de pourquoi. C’est précisément le refus de cette fatalité qui anime pour Jacques Sémelin, sociopsychologue et chercheur au CERI-Sciences Po, dans son dernier ouvrage Purifier et Détruire. Comprendre, dit-il, est un devoir moral, c’est un devoir d’intelligence. Cette tâche qu’il s’est donnée n’est pas, il en convient, des plus aisées : face à des formes extrêmes de violence, l’émotion trop souvent tétanise la pensée, qui trouve refuge dans la dénonciation du caractère absolu, et donc ineffable, du « Mal ». Or précisément le génocide et les violences de masse sont pensables – et sans doute même le sont-ils trop. Après des premiers travaux sur la non-violence, et particulièrement sur la résistance civile en Europe occupée, Jacques Sémelin passe ici dans cette « zone grise » qui résiste à la pensée : les mécanismes du passage à l’acte, du basculement dans l’abîme génocidaire. Avec, toujours, cette même fascination pour les « gens ordinaires » et ce même impératif : comprendre.

Comprendre, demandera-t-on ? N’est-ce pas justifier les bourreaux que d’entrer dans leur logique ? Mais comprendre n’est pas pardonner, et chercher le sens que peut avoir un massacre pour celui qui le commet ne revient pas à partager sa cause : « Pas besoin d’être César pour comprendre César », disait Max Weber [1], dont la sociologie compréhensive influence clairement la méthode adoptée par Jacques Sémelin. Son enquête est d’abord empirique : il ne s’agit pas d’un nouvel essai sur le génocide ni d’une historiographie de celui-ci ; et les cas étudiés comparativement sont volontairement limités à la Shoah, au Rwanda, et à la Bosnie. Constatant la complexité de son objet, le chercheur fait appel à une multiplicité de disciplines : sociologie, bien sur, mais aussi politique, droit, anthropologie, et même philosophie.

L’originalité de cet ouvrage tient d’abord à son choix terminologique : « les usages politiques des massacres et génocides », dit le titre. Au cours de son analyse, Jacques Sémelin parle surtout de « violences de masse » et emploie très prudemment le mot « génocide », se situant ainsi à rebours d’une tendance récente qui veut qualifier de génocide toutes les situations de violence faisant un grand nombre de victimes civiles : Cambodge, Tchétchénie, Burundi, Rwanda, Guatemala, Colombie, Irak, Bosnie, Soudan, et même, rétroactivement, les massacres des habitants de Mélos par les Grecs au Vème siècle avant JC, des Vendéens en 1793, des Indiens d’Amérique du Nord, des Arméniens en 1915, voire la famine ukrainienne de 1932 et les bombardements atomiques au Japon. Cette inflation terminologique pour des situations aussi hétérogènes est clairement un obstacle à l’analyse, tant sociologique que juridique. Elle témoigne en tout cas d’un besoin de recourir à un terme universel pour désigner ce mal absolu, le crime des crimes. Le mot « génocide », inventé en 1944 par Raphaël Lemkin [2] pour qualifier l’extermination des Juifs d’Europe, puis repris en 1948 par la Convention de l’ONU, a été souvent instrumentalisé pour des raisons tant identitaires que militantes. C’est un mot qui, instinctivement, frappe les esprits, fonctionne comme une sommation à agir. Au sein de la « concurrence des victimes » (Jean-Marie Chaumont), il devient un bouclier symbolique. Juridiquement, la notion de génocide a aussi ses défauts. Elle désigne typiquement le projet intentionnel de détruire un peuple selon des critères nationaux, ethniques, religieux ou raciaux [3]. Cette définition fut le fruit d’un compromis politique, notamment avec l’URSS qui insistait, on la comprend, sur l’absence de critères politiques ou culturels. De là les nombreux débats « génocide ou pas », qui paraissent souvent indécents quand des vies humaines sont en jeu. Selon la stricte définition de la Convention en effet, reprise plus récemment par la jurisprudence du TPIY et du TPIR, des violences comme celles commises par les Khmers Rouges au Cambodge pourraient difficilement être qualifiées de génocide, et même d’ « auto-génocide » dans la mesure où il s’agit de violences politiques, contre des ennemis de classes. La définition du génocide serait-elle donc trop étroite ? On en est ainsi venu à parler de politicide, de géno-politicide, de judéocide, de fémicide, d’écocide, de culturicide, de classicide, voire de « libricide »... C’est en raison de ces difficultés terminologiques que Jacques Sémelin a décidé d’employer le terme neutre de violences de masse qui désigne, plus largement, tout processus organisé de destruction des civils (ou « one-sided killings »). Le génocide, défini quant à lui comme « ce processus particulier de la destruction des civils qui vise à l’éradication totale d’une collectivité, les critères de celle-ci étant définis par ceux-là mêmes qui entreprennent de l’anéantir » [4], n’est pour Jacques Sémelin qu’une forme possible des violences de masse.

Mais s’il décide de s’émanciper ainsi de cette approche juridique et émotionnelle, c’est aussi pour ne plus penser les seuls effets des violences sur les victimes, mais les raisons du passage à l’acte chez leurs auteurs. Ce que Jacques Sémelin cherche avant tout, c’est en effet de comprendre les significations que les bourreaux donnent à leurs engagements : selon lui, les massacres sont d’abord des opérations de l’esprit, la construction imaginaire d’un « Autre » à détruire. Ce sera là le rôle de la propagande et des autorités politiques, qui vont utiliser une angoisse collective pour la canaliser contre un ennemi concret : c’est en détruisant le « eux », disent-ils, que le « nous » va se régénérer. Cet idéal de pureté est central et omniprésent dans la généalogie des violences de masse, mais Jacques Sémelin est très loin de penser que de la pensée à l’acte, le passage est direct : pour que cet imaginaire de l’ennemi ait des effets réels, il faut une multiplicités de facteurs, tant internes qu’externes, qu’il va s’attacher à analyser. Le problème de cette notion d’intention, inhérente pourtant à la définition juridique du crime de génocide, c’est qu’elle sous-entend une vision simpliste du passage à l’acte, et occulte toute la complexité d’un phénomène qui ne se construit pas linéairement mais par l’effet d’une cumulation de plus en plus brutale et improvisée. Or c’est précisément ce processus de bascule qui intéresse Jacques Sémelin.

Tout en cherchant donc à comprendre le sens que revêtent de tels actes de violence pour ceux qui les commettent, Jacques Sémelin refuse cependant de les réduire à des processus psychologiques, fidèle en cela encore à Max Weber.
C’est donc seulement après avoir étudié les contextes externes, sociaux et politiques, favorables au passage à l’acte, qu’il se consacre au sujet le plus délicat, celui qui semble résister le plus à l’analyse : les bourreaux eux-mêmes. À quoi pensent-ils en tuant ? Ont-ils des remords ? Et surtout, en dépit de Primo Lévi : pourquoi font-ils cela ? Question banale, sans doute, mais qui n’a pas fini d’interroger. Jacques Sémelin s’y attelle avec un sens remarquable de l’humain, dans tout son ordinaire. Il analyse par exemple les confessions de certains SS, dans les riches journaux de guerre qu’on a pu retrouver. Ainsi Félix Landau, amoureux d’une jeune dactylographe nommée Gertrude, sa « Trude », regrette-t-il d’avoir à tuer des Juifs tous les jours : « Il va falloir encore que je joue au général des Juifs », écrit-il. Mais ce regret n’est nullement l’expression d’un sentiment humain de culpabilité, c’est simplement une déception, car il préférerait une tâche plus noble, plus « guerrière » : « C’est tout de même curieux, écrit-il, on aime le combat et il faut mitrailler des êtres sans défense. Ils seront 23 à être fusillés ; parmi eux les femmes (…). Elles sont admirables (…). Les candidats se mettent en rang, une pelle à la main pour creuser leur propre tombe. Deux pleurent parmi eux. Ils ont vraiment un courage surprenant. Que peut-il donc se passer en ce moment dans leur cervelle ? Curieux, rien ne s’émeut en moi, absolument rien, pas de pitié. Rien. (…). Les coups partent, le cerveau jaillit en l’air ». Puis il conclut tout simplement : « Je rentre mort de fatigue et voilà qu’il faut se remettre au travail » [5]. De la même manière, en Bosnie et au Rwanda, Jacques Sémelin remarque que les cas de vrais sadiques, comme ce Goran Jelisic qui ne pouvait pas prendre son petit-déjeuner sans avoir tué une vingtaine de Bosniaques, sont très rares. Chercher à se rassurer en délimitant des frontières trop nettes, et en voyant en ces bourreaux l’incarnation personnifiée du Mal, c’est refuser de le comprendre et donc l’autoriser à se répéter. Le Mal, comme le Bien d’ailleurs, est plus ambigu.

« Banalité du mal », dira-t-on, thème déjà bien connu ? La thèse arendtienne trouve certainement un écho dans la pensée de Jacques Sémelin, mais c’est surtout pour la critiquer. Ce thème ne renvoie en effet qu’aux « crimes de bureaux », commis par des fonctionnaire « respectueux de la loi » comme Adolf Eichmann, et qui opèrent loin du théâtre des opérations. Arendt n’aborde pas la question des tueurs directs : or ce type de violence est devenu le plus fréquent – et le plus dangereux, dans les conflits contemporains. Son propos sur le mal ne peut donc pas être généralisé comme elle le fait. Arendt affirme en outre que le mal n’est pas une force démoniaque, mais l’effet d’une « absence de pensée » qui nous menace chaque jour dans nos activités routinières. Mais alors pourquoi n’en venons nous pas tous, pris dans nos vies machinales et inaptes à penser, à tuer des nourrissons ? La question du passage à l’acte, comme celle de la violence gratuite, n’est pas traitée par Arendt. La banalité du mal n’explique pas les déshumanisations et tortures subites par les Tutsis avant leur mise à mort, elle n’explique pas les viols de masse contre les femmes musulmanes en Bosnie.
Cette cruauté, s’explique-t-elle autrement ? Aucune raison ne sera sans doute jamais exhaustive. L’une des pistes, intéressantes, que propose Jacques Sémelin fait référence au thème lévinassien du visage, comme mise en évidence de l’interdit du meurtre. Tuer en rencontrant le regard de l’autre est impossible : les massacres de masse confirment a contrario, dit Jacques Sémelin, la thèse de Levinas selon laquelle on reconnaît l’humanité de l’autre à travers ce visage dont nous sommes les « otages ». Pour s’en libérer, les bourreaux vont donc défigurer cet « Autre » malfaisant, le déshumaniser pour ne pas risquer de s’identifier à lui. Voilà, donc, pourquoi les Juifs étaient tués par « cargaisons », rassemblés dans des masses informes qui noyaient toute individuation ; voilà pourquoi les Hutus coupaient le nez et les oreilles de leurs victimes Tutsis, et continuaient même à s’acharner sur leurs cadavres pour qu’ils ne ressemblent plus à rien. La cruauté, c’est donc le bourreau qui se protège lui-même en se convainquant que « l’Autre » n’est pas humain. Cette pratique est aussi récurrente dans les discours qui en sont à l’origine : « poux », « vermines », « microbes » ou « cafards », les mots ne manquent pas pour briser cette humanité. Autant de moyens pour aider les bourreaux.

Autre élément possible d’explication suggéré par Jacques Sémelin : la pression collective et son effet d’entraînement, dans une dimension qui devient souvent orgiaque. Cet élément était surtout très fort au Rwanda, où les Hutus devaient passer des rites d’initiations : « Tuez pour montrer que vous êtes vraiment avec nous » [6]. L’univers du massacre est celui du « tout est possible », mais il n’est pas non plus sans normes. L’élément idéologique demeure très fort, souvent intériorisé par les tueurs qui élaborent ainsi leur propre justification, comme en témoigne cet autre SS, Walter Mattner, dans une lettre : « J’ai donc participé à un grand massacre avant-hier. Pour les premiers véhicules, ma main a tremblé au moment de tirer, mais l’on s’y habitue. Au dixième, je visais calmement et tirais de façon sure sur les femmes, les enfants et les nourrissons. J’avais à l’esprit le fait d’avoir aussi deux nourrissons à la maison, avec lesquels ces hordes auraient agi exactement de même, voire peut-être dix fois pire (…). Les nourrissons volaient dans le ciel en grands arcs de cercle et nous les abattions au vol, avant qu’ils ne tombent dans la fosse et l’eau. Il faut en finir avec ces brutes qui ont jeté l’Europe dans la guerre » [7]. Le risque d’identification par la possession partagée de nourrissons est vite évacué par la force d’une propagande clairement intériorisée.

Ces quelques outils d’analyse, dont regorge l’ouvrage de Jacques Sémelin, ne sont certainement pas exhaustifs – et sans doute ne le seront-il jamais. Chaque chapitre de l’ouvrage est habilement construit de manière à soulever toujours de nouvelles interrogations et à multiplier les niveaux d’interprétation. Comme le disait l’historien Léon Poliakov à propos de la Shoah : « l’événement ayant une multiplicité de causes, il est impossible de connaître la cause de l’événement ». Notre responsabilité est donc non seulement de « protéger » et de prévenir, comme le recommande désormais l’ONU, mais aussi, surtout, de connaître et de faire connaître [8].

Une critique de Kora Andrieu

Version imprimable fontsizeup fontsizedown
Pour citer cet article :

Notes

[1] Max Weber, Économie et Société (1921), trad. J. Freund, Paris, Pocket, coll. « Agora », 1995, p. 29.

[2] Raphael Lemkin, Axis Rule in Occupied Europe, Washington, Carnegie, 1944.

[3] Convention des Nations Unies pour la Prévention et la Répression du Crime de Génocide, Paris, 9 décembre 1944, art. 2 : « Le génocide s’entend de l’un quelconque des actes ci-après, commis dans l’intention de détruire, tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux comme tel : a) meurtre de membres du groupe ; b) atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe ; c) soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ; d) mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe ; e) transfert forcé d’enfant du groupe à un autre groupe ».

[4] Jacques Sémelin, Purifier et Détruire. Les Usages Politiques des Massacres et Génocide, Paris, Seuil, coll. « La Couleur des Idées », 2005, p. 406.

[5] Extrait de Pour eux, c’était le bon temps. La vie ordinaire des bourreaux nazis, témoignages réunis par Ernst Klee, Willy Dressen et Volker Riess, Paris, Plon 1989, p. 83-104.

[6] Cité par Alison Des Forges, Aucun Témoin ne doit survivre, Paris, Karthala, 1999, p. 376

[7] Cité par Christian Ingrao, « Violence de guerre, violence génocide », dans S. Audoin-Rouzeau, A. Becker, C. Ingrao & H. Rousso (dir.), La violence de guerre, 1914-1945, Paris et Bruxelles, IHTP-CNRS et Complexe, coll. « Histoire du temps présent », 2002 p. 231.

[8] C’est ce souci de faire connaître qui anime le projet de Jacques Sémelin de créer une « Encyclopédie en ligne des violences de masse », une banque de données fiables sur la matière qui serait, selon ses mots, une « contribution essentielle à l’histoire de l’humanité (plus exactement à l’histoire de la destruction de l’humanité…) ». Ce projet d’encyclopédie est déjà en ligne sur http://www.massviolence.org

© Raison-Publique.fr 2009 | Toute reproduction des articles est interdite sans autorisation explicite de la rédaction.

Motorisé par SPIP | Webdesign : Abel Poucet | Crédits