Laïciser Internet : les TIC et le temps

jeudi 6 juin 2013, par Jean-Michel Besnier

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Publié dans Raison publique n°02 (avril 2004).

Aucune réalisation technique n’est anodine pour une société. On a beau dénoncer l’idéologie techniciste à laquelle s’abandonneraient ceux qui prétendent déterminer de façon causale l’ensemble des aspects de la vie sociale, à partir des outils et des instruments réalisés par le génie humain, nul ne peut ignorer l’impact considérable des inventions techniques sur les conditions de vie d’une collectivité. Et cela est sans doute, de nos jours, plus vrai que jamais. « Le moteur du changement social, écrit Dominique Bourg, procède aujourd’hui pour une grande part de l’innovation technique [1]. » Dans La Raison graphique [2], l’anthropologue Jack Goody l’avait déjà démontré à l’échelle de l’histoire de la civilisation. Il y analysait le pouvoir de transformation qu’eut l’invention de l’écriture — ce parangon de toute technique — sur les conditions de la pensée, montrant comment elle fit apparaître des instruments intellectuels nouveaux (listes, tables, algorithmes de calcul, formes abstraites du syllogisme, etc.) parfois contraignants par rapport au discours oral.
Dans le prolongement de l’écriture, les technologies de l’information et de la communication — les TIC — rendent plus flagrantes encore les modifications cognitives et culturelles qui accompagnent leur extension au champ social et privé. Symptôme de ces modifications, quelques lieux communs issus des traditions philosophiques occidentales se trouvent ébranlés, sinon ruinés. Ce qu’on nomme déjà « la culture internet » remet en question des convictions qu’on croyait bien ancrées et oblige à jeter un autre regard sur certaines des valeurs que l’on défendait.

Un destin irrésistible ?

Ainsi devient-il difficile de défendre une conception traditionnelle de la technique, à l’instar de celle sollicitée par Rousseau en 1750 dans sa critique du « progrès des sciences et des arts » — idée selon laquelle l’invention technique aurait des effets catastrophiques parce qu’elle éloignerait les hommes d’une nature réputée bonne. Il n’est pas aisé de dénaturaliser des technologies qui prétendent entretenir les individus dans la proximité les uns des autres, l’électronique contractant l’espace et le temps tout en encourageant un mode d’interlocution au plus près de la parole. Créditées de la vertu de convivialité, les TIC paraissent devoir résister au réquisitoire de Rousseau contre les perversions qui résultent des sciences et des techniques.
Ces technologies ne signaleraient ni le triomphe du luxe ni celui de l’inégalité : elles prétendent au contraire offrir au genre humain la transparence des relations, l’égalité de l’accès aux savoirs, la liberté d’expression et, finalement, un espace public universel. Ce que les hommes étaient contraints de projeter dans une nature originelle — hélas perdue —, internet, désormais, le leur proposerait. Bref, la technique apparaît dans cette perspective comme proprement rédemptrice : elle lèverait les obstacles dressés par l’Histoire sur le chemin de la liberté.
L’emphase avec laquelle on célèbre aujourd’hui internet est certainement à la mesure des illusions eschatologiques que le tournant du millénaire a fait resurgir. C’est un âge qui s’accomplirait avec les TIC, un âge parfois qualifié de « nouveau » et que d’aucuns n’hésitent pas à décrire dans les termes de Vico : après l’âge des dieux et l’âge des héros, accompagné par le développement de modes d’écriture hiéroglyphiques puis symboliques propres à édifier les premières sociétés, internet consacrerait l’apogée de l’âge des hommes. Un âge qui, pour la première fois, déduit de l’écriture alphabétique les techniques de codage et de transmission sur lesquelles la science contemporaine fonde sa vérité.
Cette naturalisation des TIC appelle pourtant la réflexion. Inscrire ces technologies dans un déroulement supposé naturel et nécessaire, n’est-ce pas les soustraire à toute interrogation éthique et politique susceptible de les évaluer à l’aune de choix et de décisions contingentes ? Leur factualité quasi zoologique impose comme évidente leur axiologie. Décrire la société de l’information comme le terme d’une trajectoire au fil de laquelle l’humanité passa successivement par la cueillette et la chasse, puis par l’agriculture et l’industrie (autant de stades décrivant les moyens de subsistance économiques dominants [3]), c’est s’exposer à présenter l’immatériel exploité par les TIC comme le dernier mot d’une évolution irréversible. D’où la tentation d’apparenter la technique à un destin proprement irrésistible, ou bien d’y voir une réintégration dans l’ordre d’une nature intemporelle que l’Histoire semblait nier.
Il existe au moins deux façons de satisfaire cette tentation. La première consiste, avec Heidegger, à penser en termes d’« arraisonnement » l’extension illimitée du numérique, autrement dit de la raison calculante, et considérer qu’il y a là matière à réactiver la question de l’Etre oubliée depuis l’aube de la philosophie occidentale. Seconde possibilité : accueillir les TIC comme la démonstration d’un processus qui voue les objets techniques à s’apparenter de plus en plus aux objets naturels, jusqu’à simuler bientôt le vivant dans son fonctionnement autonome. Cette dernière option, inspirée par l’œuvre de Gilbert Simondon, rejoindrait les spéculations suscitées par la « convergence des techniques » : sur tous les plans, les frontières entre le naturel et l’artificiel se trouveront abolies sous peu, entend-on dire, de sorte que l’électronique sera bientôt moléculaire. Elle permettra un « accès plus rapide aux services offerts par le Web 104 » et la constitution d’un univers dont les éléments échangeront en permanence des informations les uns avec les autres [4]. Les NBIC (acronyme désignant la convergence des nanotechnologies, des biotechnologies, des technologies de l’information et des sciences cognitives) promettent ainsi une complète naturalisation des techniques, appelées à saturer tous les aspects de la vie humaine et à imposer internet comme l’amorce de la constitution d’un cerveau planétaire (le cybionte) [5]. Ou, plus sobrement, à promouvoir le numérique comme véritable « sens commun ».

Un sens commun universel

L’humanité, que Kant définit par son aptitude à la communication, possède une norme idéale qui garantit l’accord de tous et s’avère nécessaire au partage des connaissances. Cette norme, c’est le « sens commun ». Ainsi en va-t-il par exemple, selon l’auteur de la Critique de la faculté de juger, du jugement de goût, en lequel il voit la condition nécessaire de la communicabilité universelle, autrement dit le fondement de toute logique et de tout principe de connaissance. Or, de nos jours, on présente volontiers le numérique comme un « nouveau sens commun », porteur de nouvelles formes de tactilité, de vision, d’audition, donc comme l’inspirateur d’expériences sensorielles encore inédites et universellement partageables. Ne désigne-t-il pas la procédure permettant de communiquer toute information, qu’elle soit écrite, visuelle ou sonore ? N’est-ce pas là le médium obligé de tout échange susceptible de construire un consensus et, ce faisant, de révéler l’humanité à elle-même ? Et encore de transformer de simples données en informations qui, moyennant un savoir préalable pour les mettre en forme, produiront les connaissances ? La vertu du sens commun est naturellement au principe de l’idéal démocratique. Appliquée au champ des TIC, elle conduit à étayer le concept de démocratie électronique et à justifier la supériorité, pour ainsi dire naturelle, d’un mode de gouvernement reposant sur l’accès à l’information (fût-elle standardisée) et sur la communication de tous avec tous (fût-elle désincarnée).
Le vice-président du gouvernement de Bill Clinton, Al Gore, célébrait internet comme l’offre d’ « un service universel qui sera accessible à tous les membres de nos sociétés et, ainsi, permettra une sorte de conversation globale dans laquelle chaque personne qui le souhaite peut dire son mot. L’infrastructure globale de communication ne sera pas seulement une métaphore de la démocratie en fonctionnement, elle encouragera réellement le fonctionnement de la démocratie en rehaussant la participation des citoyens à la prise de décision. Elle favorisera la capacité des nations à coopérer entre elles. J’y vois, ajoutait Al Gore, un nouvel âge athénien de la démocratie [6]. » Il faudrait prendre la juste mesure de cette dernière expression : retour à l’âge d’or de la démocratie, grâce à un médium restituant une proximité rendue impossible par l’extension des villes, et permettant une activité intersubjective dégagée des impératifs de l’économie ; promotion d’ une « sorte de conversation globale » qui viendrait réhabiliter la parole contre le travail, lequel requiert un système d’organisation hiérarchisé et réfractaire aux valeurs de la démocratie.
En un mot, internet laisserait entrevoir la fin de l’Histoire, si l’on entend par là l’entrée dans une temporalité scandée par les cycles naturels et non plus par les projets qui sacrifient toujours aujourd’hui à demain. Devenu hégémonique, le numérique — qui permet la manipulation et l’échange généralisés des signes : textes, images, sons, données de toutes sortes — ouvrirait enfin la perspective d’un suspens de l’action finalisée, l’avènement d’un présent universel ou d’« un non-lieu présent ». Mais conçu comme « sens commun universel », et non comme simple ustensilité, ce médium apparaît aussi bien comme un vecteur d’immobilité, un facteur de jouissance compulsive. « On est là partout, explique Louise Poissart, et chaque fois que l’on est animé par un interlocuteur. Toute une rhétorique de la prosopopée est en train de se développer autour des interfaces et des avatars, concentrant la notion d’identité sur des fonctions de communication et conjuguant tout au présent [7]. » Triomphe du phatique, il y a lieu de se demander comment internet pourrait militer pour une démocratie véritablement impliquée dans le cours de l’Histoire.

Quel débat e-démocratique ?

Les politologues commencent à prendre la mesure de l’inertie qui résulte du médium électronique. La mobilisation des altermondialistes, rendue possible grâce au Web, ou les pétitions électroniques en faveur de telle communauté ou corporation ne doivent pas abuser. Ces phénomènes ne changent rien sur le fond. Internet, en effet, cristallise certaines positions et leur offre une formidable chambre d’écho, mais il ne les modifie pas et n’ouvre pas non plus les citoyens sur de nouveaux horizons. Les théoriciens de la démocratie qui évaluent la santé politique à l’aune du bon fonctionnement des instances délibératives doutent ainsi qu’internet soit un instrument d’élaboration des opinions. Ainsi Cass R. Sunstein observe-t-il dans ce numéro de Raison publique une tendance à la polarisation des groupes et le renfermement de leurs membres dans des espaces déjà balisés. C’est dire que le changement social et la formation d’une opinion éclairée a fort peu de chance de passer par le canal de l’électronique.
Les villes françaises « numérisées », qui entendent illustrer la cause de la démocratie électronique, expriment-elles de leur côté autre chose que cette aspiration à une immobilité toute provinciale ? On peut citer l’exemple de Parthenay, ville médiévale et rurale conquise aux technologies de l’information et de la communication par l’enthousiasme visionnaire d’un maire, Michel Hervé. Encore que son échec électoral soit peut-être venu lui rappeler qu’il y a quelque fois plus urgent, pour le monde agricole, que la promotion d’un idéal de citoyenneté active… Mentionnons encore Issy-les-Moulineaux, Voisins-le-Bretonneux, Hérouville-Saint-Clair, Angers : le numérique y est au service d’une quiète gestion beaucoup plus qu’il ne sert à transformer les rapports sociaux. Il révèle que chez les modernistes, le concept de démocratie connote davantage la consultation que la confrontation des opinions. « En passant en ligne, écrit Stéphane Mandard, la ville réveille dans l’esprit de certains cybermaires le mythe d’une cité idéale où tous les citoyens pourraient participer au grand débat e-démocratique par le truchement du réseau [8]. » Et sans avoir besoin de sortir de chez soi !
Des sites d’information au service du citoyen, des lettres électroniques reçues dans son e-mail, des messages adressés aux élus siégeant aux conseils municipaux, des modes de consultation directe sur des questions d’intérêt strictement local : la démocratie électronique pourrait ainsi réaliser l’idéal de Rousseau et orchestrer les échanges entre des citoyens devenus de véritables « monades sans portes ni fenêtres » (Leibniz), des « atomes soumis aux forces d’attraction et de répulsion » (Newton), toujours « à portée de voix » les uns des autres [9]. Plus de médiation opacifiante ou exposée au risque d’une perverse confiscation des pouvoirs. « Nous passons d’une démocratie intermittente, scandée par les élections, à une démocratie continue », explique André Santini, le maire d’Issy-les-Moulineaux [10].
Ce « nouvel ordre internet », comme on le nomme déjà, induit bel et bien un nouvel ethos, autrement dit : de nouvelles manières de communiquer, d’étudier, d’acheter, de s’informer, de se distraire, de s’organiser, de se cultiver ou de travailler. Rien d’étonnant, donc, s’il s’accompagne aussi de nouvelles espérances, parfois exorbitantes : ainsi le rêve d’une humanité réunie dans le village planétaire et offerte à une résurrection fusionnelle. De la démocratie locale, où triomphe le service universel qui dispense de toute véritable initiative citoyenne, à la communauté des internautes libérée du poids de la corporéité et du souci de l’altérité — sources de conflits et d’histoire en régime réel —, il n’y aura bientôt plus qu’un pas. Pierre Lévy, dans un rapport remis à Bruxelles sur « la gouvernance européenne et la cyberdémocratie », invite à le franchir : « Internet représente le stade de regroupement de l’humanité qui succède à la ville physique [11]. »
Grand vaincu de l’opération : l’Etat centralisé, dont Michel Serres suggérait jadis que sa fonction pouvait être rendue par la métaphore du central téléphonique assurant de la manière la plus efficace et économique qui soit la communication de tous avec tous, à la manière, en somme, de Dieu lui-même dans la Monadologie de Leibniz [12]. Internet autorise la transgression des frontières nationales, et c’est par là qu’il instaurerait les conditions d’une communication sans entrave, de celles que les anthropologues découvrent parfois dans certaines pratiques sacrificielles vouées à restaurer entre les hommes une continuité habituellement compromise par la vie profane. Une « monadologie sans dieu » définit-elle autre chose que l’espace infini de forces vouées à s’intensifier ? L’internaute franchissant la limite qui le cantonnait au rôle de simple usager d’un service universel, localement administré, deviendrait le foyer de semblables forces. Quant aux TIC, elles traduiraient, grâce à l’emphase de leurs thuriféraires, une situation dont la philosophie de Nietzsche, cette « monadologie sans dieu » justement, annonçait l’avènement…

Les fondamentalistes du Web

Mais d’où vient, avec les technologies de l’information et de la communication, que l’on paraisse glisser si facilement des considérations les plus triviales (les usages) aux extrapolations les plus métaphysiques (une nouvelle conception du monde) ? Les développements de l’intelligence artificielle pouvaient déjà soulever pareille interrogation. Dès ses balbutiements, ses ingénieurs affichaient tantôt des ambitions relativement modestes (réaliser des systèmes-expert pour fiabiliser les diagnostics médicaux, des machines à traduire ou des automates destinés aux chaînes de montage automobile), tantôt les prétentions les plus folles et les plus spéculatives comme démontrer la nature algorithmique de l’esprit, construire des ordinateurs pensants et souffrants, produire de la vie artificielle, préparer la relève de l’espèce humaine dans la chaîne de l’évolution grâce à la génération de cyborgs, etc. [13]
Les TIC, issues de la même culture cybernétique, sont soumises à une bascule comparable. Sur le plan pragmatique, elles mobilisent des experts dépourvus de toute tentation spéculative : des concepteurs de sites Web rompus aux bases de données, aux langages-machine, aux stratégies de référencement, aux méthodes d’indexation ou à la syndication de contenus. Mais elles attirent aussi ceux que Philippe Breton nomme les « fondamentalistes d’internet », qui s’abandonnent à la métaphysique du « tout-numérique » comme à la promesse d’une aube nouvelle.
Devant ces derniers, le sens commun universel auquel on voudrait aujourd’hui confier l’activité de numérisation se confronte au principe de réalité. Mais les objections invoquant la fracture numérique ébranleront-elles les fantasmes d’un cerveau planétaire ayant forcément organisé et pacifié les neurones que chaque terrien incarnerait ? À quoi sert-il de rappeler que 19 % des habitants de la planète représentent 91 % des utilisateurs d’internet, dont seulement 1 % se trouve en Afrique noire [14] ? Y a-t-il moyen de refroidir l’enthousiasme des zélateurs du Web en soulignant les fragilités du réseau, comme les risques d’amnésie dont il pourrait être frappé ? En effet, si l’écriture a probablement servi de socle à la démocratie moderne en rendant possible une mémoire externe, distribuée et durable, capable de servir de référence commune au groupe — en autorisant l’inscription des lois et, d’une façon générale, le développement de la culture —, force est aujourd’hui de se demander si internet est susceptible d’assurer durablement la relève et de nous mettre à l’abri de l’oubli. Voire même, plus simplement, de l’éphémère qui devait affecter structurellement les sociétés orales [15] ? Comment dire à ceux qui en attendent toutes les révolutions que le problème essentiel d’internet est justement celui de la conservation ? Et comment faire admettre une autre idée de la démocratie que celle véhiculée par les doux rêveurs de l’émancipation par le Web ?
À ces enthousiastes, il faut objecter que la démocratie ne gagnera rien à puiser dans les idéaux communautaires, fussent-ils hissés à l’échelle de la planète. Quand il s’impose, le lexique religieux fait généralement écran à la réflexion politique. Derrière le motif de la communauté couvent bien des abdications, à commencer par le refus de l’Histoire, à laquelle Claude Lefort n’avait sans doute pas tort de subordonner la survie des démocraties modernes. Refus, aussi, des conflits argumentés au profit de l’adhésion à des valeurs supposées communes. Refus, parfois, de l’identité individuelle soupçonnée de menacer celle du groupe. Refus, enfin, de l’initiative qui menace de faire événement et de rompre l’équilibre communautaire.
Que les techniques de communication se soient toujours prêtées à l’investissement religieux ne doit pas dissimuler l’ampleur pour ainsi dire astronomique du mouvement qui accompagne la « révolution globale » imputée aux TIC. Le consentement à se déprendre et à s’abandonner au cours des choses, caractéristique de la plupart des comportements religieux, y est fondamental. Aussi la jouissance de l’internaute se laisse-t-elle décrire dans les termes du surfing, cette activité où l’on voudrait voir la source de toute aventure moderne. Il n’est plus de vertu que dans la dérive, cette invite perpétuelle à « entrer dans le courant », selon une expression taoïste devenue triviale.
Il y a plus d’une décennie, Philippe Breton adressait une critique toujours pertinente à Norbert Wiener, ce fondateur de la cybernétique qui, dans les années 50, se plaisait à décrire l’homme nouveau, en phase avec le triomphe des théories de l’information. Cette critique mettait en évidence le délestage et la désubstantialisation dont l’individu moderne devrait, dans cette perspective, attendre son épanouissement. L’identité physique de l’individu, soulignait Philippe Breton, « ne consiste pas dans la manière dont il se compose […]. L’individualité du corps est celle de la flamme plutôt que celle de la pierre, celle d’une forme plutôt que celle d’un fragment de matière. Cette forme peut être transmise et modifiée, ou doublée [16]. » Ainsi se voyait anticipé l’homme numérique : communicant parce que toujours extérieur à lui-même, évanescent pour mieux épouser la manipulation par les techniques, sans intériorité afin de se prêter à une circulation virtuelle censée exprimer sa liberté, celle d’un citoyen « désencombré » de lui-même [17].

Une religiosité inédite

Comment l’univers que peupleraient des individus consentant à pareille déréalisation ne serait-il pas foncièrement religieux ? D’une religiosité inédite, mais tout de même productrice de cette transcendance dé-responsabilisante et démobilisatrice à l’œuvre dans la plupart des dogmes. « L’espèce humaine est engagée dans un défi sans précédent », écrit Joël de Rosnay. « Construire de l’intérieur un organisme vivant d’un niveau d’organisation supérieur à celui de sa propre entité. Un organisme appelé à devenir son partenaire symbiotique. Aucune approche politique, philosophique ni même religieuse ne l’a préparé à cette tâche titanesque qui met en question la souveraineté de l’homme et la portée de son action sur le monde [18]. »
À prendre au sérieux cette « tâche titanesque » appelée à rendre superflue toute tâche humaine, les sociétés modernes avouent peut-être le plus fragile d’elles-mêmes, sous couvert du fantasme — nommé cyberespace — de l’unification des cerveaux à l’échelle de la planète. Faut-il dès lors s’étonner que la neurobiologie, l’ingénierie de l’information, la sociobiologie et certaines sciences cognitives conspirent aujourd’hui, nolens volens, à entretenir la fascination pour ces insectes sociaux, notamment les fourmis, dont l’organisation réalise une homéostase quasi édénique, conjurant toute indétermination ? Résultat de cette inclination à vouloir « naturaliser » l’humain qu’on déchiffre au cœur des sciences et technologies cognitives : une mise hors jeu du temps, et avec lui du conflit et de la volonté, propice à nourrir une religiosité avide d’éternité et à détourner les individus de toute aspiration d’ordre politique.
Il est possible que l’investissement religieux des TIC traduise une fuite dans l’instantané, ou encore une perte de désir et de projet à quoi on reconnaît communément les états dépressifs [19]. Il n’est pas non plus exclu qu’il accuse quelque régression intellectuelle marquée, entre autres, par une vulnérabilité à l’animisme entretenu par des machines simulant de plus en plus le vivant [20]. Mais la religiosité secrétée par les extrapolations élaborées à partir des TIC va sans doute plus loin que cet empressement infantile à réenchanter le monde : elle relaie les systèmes d’explication globalisants qu’elle affirme vouloir exempter de tout dévoiement totalitaire. En témoignerait l’utopie planétaire décrite par Pierre Lévy, telle qu’elle se construit autour des propriétés du cyberespace [21] : un univers étranger à toute substance et constitué par la seule mise en communication de ses membres ; une totalité dynamique soutenue par leurs seules « conversations » et interactions ; un universel ouvert, à ce titre non-totalitaire et même émancipateur ; une unité processuelle ne devant rien à quelque sens préalable et qui contribuerait justement à dé-réifier les orthodoxies religieuses ou scientifiques qui prétendent imposer une vérité fermée. Cette utopie revisite aussi bien la monadologie de Leibniz, à l’aide des leçons du connexionnisme contemporain, qu’elle rencontre les trois enseignements cardinaux du bouddhisme : l’impermanence, l’interdépendance et la vacuité de tout être [22].

L’urgence de contre-feux à la World Philosophy

Si la démocratie électronique sonne le glas de l’Etat, issu en France d’une laïcisation amorcée dès le XIIIème siècle, la World Philosophy contemporaine, celle de l’essor du cyberespace, abolit pour sa part la démocratie elle-même, telle que la philosophie politique moderne en a dessiné le modèle. Rien ne la dispose, en effet, à encourager une autolimitation structurante puisqu’elle célèbre au contraire l’illimitation dans l’abolition des frontières spatiales. Rien ne la porte à soutenir la distinction entre sphère publique et sphère privée, et elle se réjouit bien plutôt de leur confusion. Rien ne la conduit à légitimer la gestion et la régulation des conflits, considérés par les philosophes comme irréductibles et justifiant la préservation de la finitude et du temps.
D’où l’urgence de contre-feux pour rétablir un lien social fondé sur le corps, la parole et la loi — ces trois ingrédients de la liberté démocratique [23]. D’où la tâche qui consisterait à restituer aux TIC leur statut d’ustensilité, en s’opposant à la rhétorique des technologues comme aux lamentations de leurs détracteurs, trop souvent ignorants de ce qu’ils dénoncent. C’est cela qu’on pourrait attendre d’une « laïcisation d’internet » : y redécouvrir la dimension de l’outil comme « être-à-portée de la main » (Heidegger), nous rendant capables de déchiffrer et d’organiser notre monde. Au lieu de quoi, se substituant au monde lui-même, internet prétend se faire le réceptacle de l’ensemble des échanges et des renvois grâce auxquels les outils, confinés à leur usage spécifique, trouvaient auparavant leur sens. Dans la mesure où il s’impose aux usagers comme la chose même, internet cesse de partager avec l’outil la vertu de disponibilité pour saturer l’espace de tous les possibles et rendre bientôt illusoire la liberté de se « débrancher ». Toute laïcisation est au service d’une séparation structurante. Celle d’internet ne serait pas dépourvue d’enjeux tant paraît aliénante une technique qui prétendrait faire de la commutation électronique la seule modalité de l’être-au-monde.
À l’investissement religieux des techniques, il n’est meilleur antidote que le savoir philosophique. Il conviendrait donc que l’intelligence s’attache davantage à comprendre les nouveaux objets techniques afin de prémunir contre leur mythification. Au regard de la culture internet, la leçon de Gilbert Simondon, très tôt attentif à la singularité des techniques d’information [24], n’est pas vaine : « La pensée philosophique convient pour une pareille élaboration, parce qu’elle peut connaître le devenir des différentes formes de penser et établir une relation entre des étapes successives de la genèse, en particulier entre celle qui accomplit la rupture de l’univers magique naturel et celle qui accomplit la dissociation de l’univers magique humain, et qui est en train de s’accomplir [25]. »
Mais encore faudrait-il que les technologies de l’information et de la communication soient reconnues comme dignes d’une discussion argumentée, révélant par là ce que quelques philosophes éclairés démontrent. À savoir que, loin de procéder d’un destin aliénant et même si leur finalité externe s’efface devant le problème de leur cohérence interne [26], les techniques ne cessent d’accroître l’autonomie des individus et leur ouvrent toujours plus grand l’espace du langage pour en assumer le sens [27]. À l’heure où les démocraties modernes s’interrogent sur l’avenir de la culture scientifique, il convient sans doute de soumettre à la discussion les effets induits par les innovations technoscientifiques sur l’imaginaire des hommes.
Cette approche permettrait peut-être de prendre au sérieux un constat rarement interrogé en tant que tel : la science ne met pas à l’abri des intégrismes de toute nature et, ainsi qu’en témoignent plusieurs nations contemporaines, les fanatismes couvent aussi bien dans les universités de technologie que dans les facultés de médecine. Ne devrait-on pas encourager tout programme de recherche qui viserait à déterminer ou à anticiper les dérives irrationalistes que peuvent provoquer tel résultat scientifique ou telle réalisation technique ? Non seulement semblable programme ne serait pas superflu, mais il servirait la cause même de la science qui en tirerait prétexte pour renforcer le contrôle épistémologique de ses démarches et pour endosser cette éthique de la recherche qui semble encore si problématique à la plupart des chercheurs. En l’occurrence, les TIC sont davantage concernés que d’autres secteurs de la technoscience : parce que sur elles convergent des disciplines qui s’ignoraient jusqu’à présent (biologie moléculaire, théories du signal), elles risquent de laisser se développer en leur sein des zones d’incertitude conceptuelle et, à l’extérieur, des fantasmes qui infléchiront leurs usages de manière incontrôlable, au point d’en faire le vivier de tous les irrationalismes.
Eu égard à l’investissement religieux dont ces technologies sont aujourd’hui victimes, l’essentiel de leur problème peut s’exprimer dans le registre de l’anthropologie : si l’on peut concevoir que la technique soit d’abord « un fait zoologique » [28], soit l’expression d’un prolongement naturel du corps, elle est peu à peu apparue, dans sa genèse, comme l’instrument d’une séparation de l’homme avec la nature et des hommes entre eux. Sa diabolisation en est résultée. Mais on s’aventure aujourd’hui à penser que la « rédemption » est proche et qu’appliquée au langage, à l’intelligence et à la communication, la technique pourrait restaurer « l’alliance » perdue des hommes avec la nature et des hommes entre eux.
C’est évidemment beaucoup demander. C’est aussi s’exposer à trop de piété. Laïciser internet exige que l’on remette l’outil à sa place, autrement dit à la source d’une humanisation sans fin.

par Jean-Michel Besnier

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Pour citer cet article :

Notes

[1] L’Homme-artifice, Paris, Gallimard, 1996, p.119.

[2] La Raison graphique : la domestication de la pensée sauvage, Paris, Editions de Minuit, 1979.

[3] Voir, par exemple, Jacques Lesourne, « Penser la société d’information », Commentaire, n° 77, printemps 1997, p. 5-14.

[4] Extrait d’un rapport inédit de Jean-Pierre Dupuy sur les nanotechnologies, intitulé « Quand les technologies convergeront » (2003).

[5] « L’humanité pourrait bien devenir comme un cerveau unique, dont les éléments seraient distribués et interconnectés par des liens nouveaux parcourant la société. » Extrait du rapport américain « Converging technology » qui interroge l’avenir des nanotechnologies ; cité par Jean-Pierre Dupuy.

[6] Cité par Lucien Sfez, « Idéologie des nouvelles technologies : internet et les ambassadeurs de la communication », Le Monde diplomatique, mars 1999, p. 22-23.

[7] Dans Alliages, n° 33-34, 1998. L’auteur y commente les textes de Roy Ascott (dans Spirale, Montréal, septembre 1995) et de Mario Costa (dans Art Press, n° 122, février 1988.

[8] « La cité numérique, ville chimérique ? », Le Monde intéractif, 6 juin 2001.

[9] On sait que la portée de voix définit aux yeux de Rousseau le critère de toute démocratie.

[10] Dans Le Monde intéractif, « La démocratie électronique, nouveau marketing politique ? », 23 mai 2001.

[11] Dans Le Monde intéractif, « Le cyberespace, ville utopique », 6 juin 2001.

[12] Michel Serres, Hermès ou la communication, Paris, Editions de Minuit, 1968, p. 154-164.

[13] Voir Jean-Michel Besnier, « L’intelligence artificielle entre science et métaphysique », Esprit, août-septembre 1992.

[14] Dans Le Monde diplomatique de janvier 2004, Ignacio Ramonet en appelle à un « formidable plan Marshall technologique » afin de lutter contre une inégalité si flagrante.

[15] Voir par exemple Emmanuel Hoog, « Internet a-t-il une mémoire ? », Le Monde, 17 août 2002. L’auteur, PDG de l’Institut national de l’audiovisuel (INA), énumère sept bonnes raisons de redouter les risques d’oubli qui s’attachent à l’hégémonie du Web en matière de conservation patrimoniale. Il suffira de citer ici l’une d’entre elles : « L’instabilité technologique : internet modernise sans cesse ses paramètres. Si cette évolution technique perpétuelle (logiciels, applications, standards d’encodage) nourrit la vitalité du réseau, elle fragilise aussi sa conservation. Sans conversion régulière à un format standard, l’e-contenu du présent sera illisible dans dix ans. »

[16] Philippe Breton, L’Utopie de la communication, Paris, La Découverte, 1992, p. 48-49.

[17] Voir Jean-Michel Besnier, « Démocratie, temps et conflit à l’épreuve des tic », Réseaux, n° 100, cnet/Hermès science publications, 2000, p. 145.

[18] Joël de Rosnay, L’Homme symbiotique. Regards sur le troisième millénaire, Paris, Le Seuil, 1995, p.145.

[19] « Le tout-internet est une panne généralisée du temps pour la personne », écrit Philippe Breton dans Le Monde intéractif du 29 novembre 2000.

[20] Voir Jean-Gabriel Ganascia, 2001, l’Odyssée de l’esprit, Paris, Flammarion, 1999. Soulignant le rôle croissant joué par les différentes variantes de Compagnon office dans l’ergonomie de nos ordinateurs, ainsi que l’engouement pour les cyber-créatures qui évoluent sur nos écrans, l’auteur est persuadé que « les nouvelles technologies réveillent des vieilleries, anges et démons surgis du fond des âges » (p. 155), et il en vient à supposer que la philosophie de l’histoire de Vico devrait sans doute donner à l’ « âge des hommes » une postérité : « l’âge des fantômes, spectres et revenants » (p. 157).

[21] Voir, de Pierre Lévy, Cyberculture, Paris, Odile Jacob, 1998 ; et World Philosophy, Paris, Odile Jacob, 2000.

[22] Voir Jean-Michel Besnier, « La société de l’information ou la religion de l’insignifiance », Revue européenne des sciences sociales, n° 123, 2002, p.147-154.

[23] Voir Lucien Sfez, « Idéologie des nouvelles technologies : internet et les ambassadeurs de la communication », art. cité. L’auteur s’y engage à « séculariser notre appréciation de la technique ».

[24] G. Simondon, Du mode d’existence des objets techniques, Paris, Aubier 1989, p. 110 : « Aujourd’hui, l’existence des techniques de l’information donne à la technologie une universalité infiniment plus grande […]. La théorie de l’information est une technologie inter-scientifique qui permet une systématisation des concepts scientifiques aussi bien que du schématisme des diverses techniques ; on ne doit pas considérer la théorie de l’information comme une technique parmi des techniques ; elle est en réalité une pensée qui est la médiatrice entre les diverses techniques d’une part, entre les diverses sciences d’autre part, et entre les sciences et les techniques. »

[25] Ibid., p. 216.

[26] C’est par ce trait que G. Simondon caractérise l’individualisation croissante des objets techniques : « Le fonctionnement est finalisé par rapport à lui-même avant de l’être par rapport au monde extérieur. Tel est l’automatisme de la machine, et telle est son autorégulation. », ibid., p. 119.

[27] Voir, sur ce point, Dominique Bourg, « Technique : la puissance et la limite », Le Débat, n° 52, novembre-décembre 1988.

[28] A. Leroy-Gourhan, « La technicité n’est ainsi qu’un fait zoologique, à mettre au compte des caractères spécifiques des anthropiens », Le Geste et la parole, tome1 : Technique et Langage, Paris, Albin Michel, 1964, p.151.

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