L’estime. Le rôle de la réputation dans la stabilisation des normes publiques

Une critique de Solange Chavel

Date de parution : 4 janvier 2016

A propos de : Geoffrey Brennan & Philip Pettit, The Economy of Esteem. An Essay on Civil and Political Society, Oxford, Oxford University Press, 2004.

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La notion de sens moral revient à l’honneur, relue non plus comme une faculté de l’individu isolé, mais au contraire comme un sens commun, façonné par la pratique, l’apprentissage, les interactions. Décrire le sens moral comme sens commun peut être une invitation à voir sous un nouveau jour l’émergence et la stabilisation des normes sociales. D’un point de vue descriptif, est-ce que l’idée de sens moral présente un intérêt explicatif, quand nous cherchons à décrire le fonctionnement des normes sociales ? D’un point de vue normatif, est-ce que le recours à l’idée de sens moral a des conséquences sur la manière dont nous concevons la mise en place des institutions et des normes ?
Le travail de Philip Pettit, à cet égard, développe une thèse très nette : l’émergence et la stabilisation des normes sociales dépend directement, selon lui, du fait que nous sommes particulièrement sensibles à la réputation – ce qu’il appelle l’esteem. Toutes choses égales par ailleurs, nous avons tendance à agir de manière à améliorer l’opinion que les autres ont de nous. Et c’est un élément qui, selon Pettit, doit nous permettre à la fois de mieux décrire la manière dont fonctionnent les comportements sociaux des acteurs ; et nous guider lorsque nous cherchons à mettre en place des normes sociales. Dire que nous sommes sensibles à la réputation, à l’estime, c’est dire que nous avons tendance à nous conformer au sens moral commun. Autrement dit, à la question : pourquoi les normes sociales sont-elles stables, Pettit propose la réponse – partielle – suivante : parce que nous sommes sensibles à notre réputation, que nous sommes enclins à tenir compte d’un sens moral partagé.
Je vais d’abord présenter ce que Pettit appelle le « marché de l’esteem », l’économie de la réputation et qui fonctionne, selon lui, comme une « main intangible » ; ensuite montrer les conséquences que Pettit en tire pour la manière dont nous pouvons mettre en place des institutions sociales qui tirent profit de ce mécanisme de main intangible ; enfin indiquer ce qui me semble être une difficulté des analyses de Pettit, à savoir la manière dont cette recherche de réputation est interprétée dans le sens positif d’une émulation, alors qu’on pourrait en faire une lecture beaucoup moins riante en termes de conformisme ou loi d’opinion.

COMMENT SE STABILISENT LES NORMES SOCIALES : L’IDÉE D’UNE « ÉCONOMIE DE L’ESTEEM »

Expliquer l’émergence et la stabilisation des normes : les limites du modèle de l’homo oeconomicus

Le point de départ de Philip Pettit est le suivant : lorsqu’on essaie de rendre compte de la stabilisation des normes sociales, lorsqu’on essaie d’expliquer pour quelles raisons les acteurs s’y conforment – ou du moins pourquoi les acteurs se conforment à certaines normes sociales qui finissent par se stabiliser – le modèle de l’explication par l’intérêt ne suffit pas. Pettit part donc d’une critique des insuffisances du modèle de l’homo oeconomicus pour rendre compte des normes sociales. Pour reprendre très rapidement son propos, outre les critiques habituelles (problème du free rider, qui custodet custodies, problème de la mise en place initiale des normes c’est-à-dire du passage de l’anomie à la norme, etc.), il souligne deux limites du modèle.
D’abord, le modèle est souvent faux factuellement : il y a bien des cas où manifestement nous respectons une norme sans être directement motivés par un intérêt égoïste bien compris. Ensuite, et c’est en fait l’élément le plus gênant aux yeux de Pettit, cela peut conduire à instaurer des institutions qui seront contre-productives, c’est-à-dire qui contribueront plutôt à décourager les tendances spontanées des agents à agir d’une manière socialement profitable.
Lorsque Hume suggère d’imaginer les institutions sociales comme si nous devions avoir affaire à une société de malfrats, on pourrait croire à première vue qu’il s’agit d’une hypothèse innocente : qui peut le plus peut le moins ; des individus généreux ne seront pas gênés par une société régie par de telles règles, et inversement les malfrats verront qu’il est de leur intérêt de se conformer à ces règles. Autrement dit, il semble à première vue que le bénéfice soit complet à procéder à partir de cette hypothèse, même si elle est fausse parce qu’elle minimise nos tendances à la coopération.
Or l’argument de Pettit consiste justement à montrer que cette supposition par le bas est tout sauf innocente, et qu’elle a des conséquences perverses : si l’on façonne les institutions pour l’usage de malfrats, on risque fort de transformer des individus auparavant moyennement altruistes en malfrats [1].
Pour reprendre l’argument de Pettit en une phrase : expliquer l’émergence et la stabilisation des normes par le recours à un modèle d’agent qui tend à maximiser son intérêt égoïste est non seulement faux descriptivement mais dangereux pratiquement. Autrement dit c’est un modèle qui laisse de côté des éléments qui ne sont pas contingents mais au contraire essentiels au fonctionnement de l’objet qu’il cherche à décrire. À concevoir les institutions pour une société de malfrats, on tend à transformer les citoyens en malfrats.

Trois économies : pouvoir, richesse et réputation ; la remise à l’honneur d’une idée oubliée

À partir de ce constat critique, Pettit propose simplement de remettre à l’honneur une explication de la motivation des agents qui a ses lettres de noblesse, mais qui est passée au second plan : la motivation par la recherche de la réputation. Quand on se rapporte aux pensées passées, c’est presque un lieu commun que d’affirmer que les individus recherchent trois types de biens : le pouvoir, la richesse et la réputation ou l’honneur. De ce point de vue, Pettit ne prétend pas faire preuve d’une originalité flagrante – il reconnaît notamment volontiers sa dette à l’égard de Smith – mais mettre en lumière un facteur de l’analyse qu’on en est peu à peu venu à négliger. En effet, si la manière dont les individus se répartissent entre eux le pouvoir et la richesse – ou plus largement tous les biens économiques – a été largement étudiée, le marché de l’honneur n’a pas été l’objet d’une telle attention. Au contraire, pour Pettit, ce marché de l’esteem existe bel et bien : il y a, au sens strict, une économie de la réputation. Et ce type de motivation par la recherche de réputation est particulièrement important lorsqu’il s’agit d’expliquer pourquoi certaines normes sociales se stabilisent.
Pettit s’est donc efforcé d’étudier, parallèlement au marché des richesses ou du pouvoir, ce marché particulier où s’échange la réputation : le livre écrit en commun avec l’économiste Geoffrey Brennan, The Economy of Esteem, est le résultat de cette étude. Je reprends simplement les trois éléments qui me semblent importants ici :
(a) d’abord, les individus recherchent la réputation parce qu’elle leur procure une forme de bien non négligeable, à savoir qu’elle facilite les interactions. Au même titre que la « confiance », c’est une sorte de catalyseurs des relations sociales, ou d’huile qui facile le jeu des rouages ;
(b) ensuite, la variable principale du marché de la réputation est la publicité : plus il y a de spectateurs de mon action, plus les effets de la réputation seront grands ;
(c) enfin, et c’est particulièrement important : la réputation est quelque chose qu’il est sensé de rechercher, en s’appuyant sur ce que nos spectateurs considèrent comme louable, appréciable, digne d’éloge, etc. Mais on ne peut l’obtenir que si on ne donne pas l’impression de la rechercher directement. On n’obtient pas la réputation si elle est notre but avoué ; en revanche, on obtient une bonne réputation si on fait une action qui se trouve être estimée socialement. Avec cette remarque, on touche en fait du doigt le problème que j’évoquerai pour finir : cette recherche de la réputation va-t-elle dans le sens d’une émulation ou du conformisme ? Est-ce que ces règles de l’économie de la réputation poussent les acteurs à des formes de comportements hypocrites, ou est-ce qu’elles contribuent au contraire à les faire adhérer sincèrement à certaines valeurs ? Je laisse la question ouverte pour l’instant.
Le recours à la manière dont se répartit la réputation a pour Pettit un intérêt théorique assuré : postuler ce type de motivation chez les agents permet de prédire leur comportement, d’expliquer comment certaines normes sociales se stabilisent, de rendre compte des valeurs ou des normes présentes dans telle ou telle société. Mais, plus important encore : ce modèle de l’économie de l’esteem a pour Pettit une fécondité pratique.

LES CONSÉQUENCES PRATIQUES : TIRER PROFIT DE LA MAIN INTANGIBLE

La structure du marché de la réputation : sa sensibilité à la publicité

Pettit exploite alors une analogie entre le mécanisme de la « main invisible » dans l’économie des richesses et ce qu’il va appeler le mécanisme de la « main intangible » qui règle la répartition de la réputation. Comme dans le cas de la main invisible, les actions particulières des agents finissent par dessiner une structure cohérente et organisée ; le « intangible » signifie ici que le type de motivation des acteurs n’est pas un bien matériel (richesses ou argent), mais bien une attitude des autres acteurs. Autrement dit, lorsqu’il s’agit de mettre en place et de faire respecter certaines normes ou certaines institutions, il n’y a donc pas deux leviers (la force d’un côté, l’intérêt de l’autre), mais trois leviers : il faut ajouter la recherche de réputation.
Cette main intangible peut fonctionner d’une manière qui renforce la cohésion sociale, ou au contraire qui la mine ; selon les institutions existantes ou la structure des normes sociales en présence, la main intangible peut avoir des effets pervers ou bénéfiques. L’idée de Pettit est donc de voir dans quelles situations la main intangible peut jouer pour le meilleur. Et notamment, comment peut-elle fonctionner de manière à encourager les responsables politiques, les professeurs, les ouvriers d’une chaîne, etc., à remplir au mieux la tâche qui leur est assignée ? La principale variable à laquelle est sensible la main intangible, selon Pettit et Brennan, est la variable de la publicité. Plus une action est connue d’un large nombre, plus son acteur va se montrer sensible aux réactions d’estime ou de mesestime qu’il fait naître. Une première conséquence est donc que, toutes choses égales par ailleurs, la publicité tend à favoriser des comportements jugés conformes aux normes reçues. L’exemple canonique a cet égard est celui des responsables politiques : la publicité de leurs paroles et de leurs actes semble les conduire presque mécaniquement à adopter un comportement plus conforme à la moralité reçue. Le raisonnement peut faire penser ici aux analyses de Habermas sur la notion d’espace public : le postulat étant que l’espace public peut jouer comme un mécanisme naturel d’éviction de conduites réprouvées, particulièrement en politique.

Aparté métaphysique : réputation et sens commun

Mais il faut ici faire un détour pour montrer qu’il ne s’agit pas, avec cette idée de réputation, de jouer simplement un présupposé anthropologique contre un autre. Il ne s’agit pas simplement pour Pettit de faire le pari – somme toute difficile à prouver – que les hommes sont plutôt plus sensibles à la réputation qu’à l’intérêt, par exemple. En fait, cette idée que la sensibilité à la réputation est un motif puissant de nos actions est intimement articulée à une thèse différente sur la nature de la pensée. L’idée est que notre faculté de penser est essentiellement dépendante de l’interaction. Pas de pensée si pas de communauté. L’argument de Pettit, développé dans The Common Mind [2] et dans plusieurs autres articles, peut se laisser ressaisir comme suit – j’en fais ici un résumé très rapide à partir de l’analyse faite dans l’article « Defining and defending social holism » [3] :
(1) Être capable de penser implique d’être capable d’utiliser volontairement des signes pour représenter la façon dont les choses sont, selon ce que croit le sujet.
(2) Pour représenter volontairement une propriété – ou une autre entité – celui qui pense doit être capable d’identifier cette propriété et de la voir comme quelque chose qu’il peut tenter, de manière faillible, de prendre en compte.
(3) Ainsi la capacité de penser requiert-elle que celui qui pense ait au mieux un critère, qu’il sait faillible, pour déterminer si oui ou non la propriété est présente dans un cas donné.
(4) Les êtres humains utilisent une disposition prédicative socialement partagée comme critère d’identification.
(5) Le holisme social ainsi soutenu est une propriété profonde des penseurs humains, et pas une propriété superficielle et que l’on puisse changer. Il explique comment les êtres humains en conversation peuvent prétendre savoir – et savoir immédiatement, non pas de manière dérivée – ce qu’ils ont chacun en tête quand ils utilisent certains mots.
Ce qui vaut ici pour la pensée en général vaut naturellement pour tous les jugements de type moral, toutes les valeurs que nous recevons comme bonnes et comme guides potentiels de nos actions. Les valeurs qui orientent notre action, les critères grâce auxquels nous jugeons une action donnée, selon Pettit, sont également reçues et développées selon cette structure d’un esprit commun. Notre sensibilité à la réputation, autrement dit, n’est pas le reflet de notre nature, qui nous rendrait particulièrement orgueilleux, vains, sensibles à la bonne opinion, etc. Notre sensibilité à la réputation est bien plutôt le reflet de notre dépendance mutuelle pour n’importe quel jugement. Nous avons besoin, pour les jugements épistémiques aussi bien que pour les jugements de valeurs, de la caution collective pour être sûrs de notre fait. Rechercher la réputation, ce n’est donc pas tant céder à une tendance naturelle à l’amour-propre, que chercher une forme d’assurance dans les actions que nous menons : avoir bonne réputation, c’est avoir le sentiment qu’on est en résonance avec un certain nombre de valeurs estimées, et donc que nos interactions s’en trouveront facilitées. La réputation est recherchée, aux yeux de Pettit, parce qu’elle nous donne l’assurance que nos interactions et la poursuite de nos projets avec nos semblables s’en trouveront facilitées.
Cette idée d’un marché de l’esteem est donc liée à l’idée que l’exercice de la pensée en général dépend de la communauté.

Un mécanisme à exploiter

La main intangible se présente alors non pas seulement comme une théorie explicative, qui nous permettrait de rendre compte du comportement des agents, et éventuellement de le prédire, mais comme un mécanisme à exploiter lorsque nous essayons de modifier les institutions existantes, ou d’en mettre en place de nouvelles. Pettit oppose ainsi deux manières de concevoir la mise en place des institutions : (a) ce qu’il appelle la motivating strategy qui fait fond sur le caractère égoïste et intéressé des acteurs ; (b) la managing strategy qui considère au contraire que nous ne sommes pas des malfrats égoïstes mais que nous sommes accessibles à des considérations normatives communes. L’idée est non pas de pallier le manque de motivation morale du malfrat – comme dans la motivating strategy – mais de préserver la tendance spontanée et normale des individus à respecter grosso modo les normes sociales établies et un comportement coopératif. L’idée est de prendre appui sur l’émergence spontanée de normes inhérente à cette recherche de réputation.

ENTRE ÉMULATION ET CONFORMISME : FÉCONDITÉ ET DANGERS DE LA MAIN INTANGIBLE

C’est un fait que nous sommes sensibles à la réputation, et que la bonne opinion de nos semblables fait partie de nos motivations à agir ; il s’agit pour Pettit d’exploiter ce mécanisme lorsque nous mettons en place des institutions.
Mais dans quelle mesure la réputation, c’est-à-dire le fait de prendre pour acquis, de se reposer sur le sens moral commun, reçu et pratiqué par une communauté, peut-elle être un bon guide lorsqu’il s’agit de mettre en place des institutions qu’on veut non seulement efficaces mais également, dans la mesure du possible, justes ? En posant cette question, je voudrais simplement attirer l’attention sur le fait que l’émergence des normes à partir de ces pratiques communes et de cette recherche de la réputation est à la fois quelque chose qui paraît assez juste, descriptivement fécond, mais en même temps quelque chose de potentiellement redoutable.

À quoi sommes-nous sensibles quand nous sommes sensibles à la réputation ?

En effet, à quoi sommes-nous sensibles quand nous sommes sensibles à la réputation ? La description de Pettit, nous l’avons dit, est nuancée : il ne s’agit pas de dire que nous sommes simplement des animaux fâcheusement enclins au péché d’orgueil. Autrement dit, Pettit reprend bien le lieu commun des moralistes qui fait de l’homme un animal qui recherche la bonne opinion de ses semblables, mais sans la condamnation morale qui a souvent pu lui être liée. Nous recherchons la réputation, nous dit Pettit, et il n’y a rien là de particulièrement condamnable en soi. C’est simplement le reflet de notre condition de dépendance à l’égard des autres : dépendance à la fois cognitive et pratique. J’ai besoin des autres à la fois pour cautionner ce que je crois savoir, pour cautionner mes jugements et évaluations ; j’ai également besoin des autres pour agir, et dans ce cas j’ai besoin qu’ils puissent me faire confiance, et avoir suffisamment bonne opinion de moi pour accepter d’interagir avec moi. Lorsque nous sommes sensibles à la réputation, nous ne sommes pas particulièrement orgueilleux, nous sommes simplement sensibles à notre dépendance mutuelle.
Mais être sensible à la réputation, rechercher la réputation, c’est donc assumer en son nom propre les valeurs reconnues par un certain groupe. Pettit remarque au fil des analyses de The Economy of Esteem que le comportement induit par la recherche d’estime varie évidemment en fonction des spectateurs qu’on se donne pour juge : sont-ils sensibles à l’honneur, à l’honnêteté, à l’habileté technique ? Autrement dit, rechercher la réputation, c’est cautionner les valeurs d’un groupe, que ce soit sincèrement, en y adhérant en personne de toute son âme, ou alors de manière purement instrumentale. Mais au fond, authenticité ou hypocrisie ici ne changent pas grand-chose à l’affaire : le comportement qu’on adopte n’en est pas moins guidé par ces valeurs collectives reconnues.

La confusion entre justice, morale et moeurs : le retour à l’idée de loi d’opinion

S’appuyer alors sur ce type de motivation pour façonner les institutions, n’est-ce pas alors reconduire une confusion que la tradition libérale depuis le XVIIe siècle a justement cherché à débrouiller : une confusion, pour le dire trop rapidement, entre justice, morale et moeurs. On peut ici faire un détour par un passage de Locke particulièrement éclairant. Dans l’Enquête sur l’entendement humain, au chapitre 28 du livre II, Locke distingue les trois types de lois qui, à son sens, régissent et expliquent le comportement humain [4]. Et si ces trois lois régissent le comportement des hommes, c’est dans la mesure précisément où elles sont assorties de sanctions qui forment une motivation sérieuse pour l’individu : la loi divine est cautionnée par des sanctions dans l’au-delà ; la loi politique est cautionnée ici-bas par les sanctions de la justice politique ; enfin la loi de réputation ou d’opinion, n’est pas sanctionnée par la force, mais simplement par la bonne ou la mauvaise réputation que nous accordent nos semblables. Ce qui appelle ce détour par cette analyse de l’Enquête sur l’entendement humain, c’est que Pettit souligne lui aussi que la main intangible de la réputation est avant tout rapportée au fonctionnement de la société civile, par opposition au marché ou à la justice. Et Locke prend acte de la puissance qu’à sur nous cette opinion publique : il souligne à quel point il est difficile pour qui que ce soit de supporter l’opprobre. Dans le paragraphe 12 du chapitre cité, il fait même de la recherche de réputation un principe fondamental d’explication du comportement humain :

Celui qui imagine que l’éloge et le blâme ne motivent pas fortement les gens à s’adapter aux opinions et aux règles de leur société, paraît peu au fait de la nature et de l’histoire de l’humanité ; pour la plupart, les hommes se dirigent principalement, voire uniquement, d’après cette loi de la coutume : ils pratiquent ainsi ce qui ménage leur réputation dans leur société, sans s’occuper des lois de Dieu ou du gouvernant.

Ceci posé, on peut donc préciser quel est l’objet particulier de la loi d’opinion : non pas la droiture des actes aux yeux de Dieu, ni leur conformité à la justice telle qu’elle est exprimée par la loi, mais les moeurs, la conformité du mode de vie à l’ordre commun. Autrement dit, il semble que ce que sanctionne avant tout la loi d’opinion, c’est le conformisme. Celui qui va être couvert d’opprobre est moins le malfrat que l’excentrique, celui qui décide de vivre à sa guise.
En faisant ce détour par Locke, je voudrais donc simplement souligner ce point : il ne s’agit pas de nier l’importance effective de la réputation comme motivation. L’idée que nous sommes des animaux qui recherchons la bonne opinion de nos semblables, et que la recherche de la réputation est un moteur puissant de nos actes, est tout à fait crédible. Mais toute la question est de savoir s’il est possible de passer si aisément du fait au droit. Il semble que la réputation sanctionne bien plus le conformisme plus que la droiture : et il peut y avoir de bonnes raisons de refuser de donner un blanc-seing au bon sens moral.
On peut penser ici tout simplement à l’objection qu’un Mill, dans De la Liberté, par exemple, fait à ce type de confiance à la loi de la réputation, en lui opposant la réalité détestable d’une tyrannie de la conformité, qui mine en son sein toute tentative de vie non conforme. Pettit suggère qu’il faut s’appuyer sur notre propension à rechercher la réputation pour ne pas transformer les citoyens en malfrats ; on pourrait avoir envie de répondre que le remède est peut-être aussi dangereux que le mal, puisqu’il risque de rendre difficile l’expression d’opinions non conformes. Pettit, bien sûr, a une réponse à cette objection qu’il a prévue. Elle consiste à dire d’abord tout simplement que nous ne vivons pas dans la société victorienne dont Mill se défie ; ensuite à souligner qu’une des valeurs fondamentales de notre culture commune est précisément le libéralisme au sens de l’acceptation de la pluralité des modes de vie et des systèmes de valeurs. Et que par conséquent, l’excentrique ne sera pas plus stigmatisé que le conformiste, mais qu’en revanche l’intolérant sera mis au ban. Si cela peut sembler excessivement optimiste, c’est précisément parce que cela tend à négliger la très grande force de motivation qu’est la réputation. C’est justement parce que notre propension à rechercher la bonne opinion auprès des autres est une pente naturelle et extrêmement attirante qu’il peut y avoir de bonnes raisons de ne pas l’encourager encore, sous peine d’étouffer toute prise de position divergente.

L’ambiguïté de la publicité : émulation ou conformisme. Un cas d’application : la question du reintegrative shaming proposé par Braithwaite et sa discussion par Nussbaum

Pour donner un peu de corps à une discussion qui est restée trop abstraite jusqu’à présent, je voudrais terminer par l’analyse d’un exemple qui met en lumière les conséquences de la thèse de Pettit dans le champ de la justice pénale. Pettit suggère à ce propos qu’on devrait s’appuyer moins sur la justice et la punition légale, et davantage sur des incitations qui reposent sur notre sensibilité à la réputation. Toute la réflexion qu’il a menée sur la justice, la peine, le crime, etc. en compagnie notamment de John Braithwaite, est une excellente pierre de touche concrète pour cette question. En effet, la thèse de Pettit l’amène à soutenir que le fait de traduire immédiatement en justice, pour de petits crimes, a des effets contre productifs : elle tend à criminaliser immédiatement les individus, à faire passer dans la catégorie du crime ou du délit relevant de la justice pénale des actes que nous aurions tout intérêt à traiter, au moins en première instance, par une recherche amiable de consensus. Jusque là, l’analyse est séduisante. Mais chez Braithwaite notamment, cela conduit à soutenir la possibilité d’instituer ce qu’il appelle un reintegrative shaming : des punitions qui consistent à « faire honte » au coupable [5]. La peine n’est donc pas une amende, un emprisonnement, mais l’opprobre publique. Et, soutient Braithwaite, cela a des vertus civiques, d’éducation, de réintégration. On joue sur cette corde sensible à l’extrême qu’est notre sensibilité à la réputation pour essayer de réguler notre comportement.
Ce qui soulève la question cruciale de savoir dans quelle mesure on peut effectivement s’appuyer sur des valeurs socialement reçues, sur un sens moral commun, pour juger des actes de nos semblables. Dans quelle mesure les sentiments moraux communs à un groupe donnés, la « norme » en matière de réaction morale à un comportement, est-elle un guide fiable lorsqu’il s’agit de juger des actes d’un individu ?
Et on peut ici rappeler la force de la position défendue par Martha Nussbaum dans Hiding from Humanity [6], en remarquant qu’en l’occurrence, tous les sentiments moraux ne se valent pas, et ne sont pas des guides aussi fiables les uns que les autres à propos de la moralité publique. Si on peut à bon droit s’appuyer sur la peur ou la colère, la honte ou le dégoût sont des guides bien moins sûrs. La honte ou le dégoût sont des sentiments moraux beaucoup plus sensibles précisément à des contingences personnelles ou culturelles que la peur ou la colère. Leur donner une caution juridique, s’appuyer sur elles pour justifier certains comportements peut effectivement s’avérer extrêmement efficace ; efficace mais dangereux et injustifié. Cela consisterait précisément à laisser libre cours à la loi de l’opinion aux dépens d’une défense libérale de la pluralité des conceptions de la vie bonne. Les shaming punishments forment donc un cas d’application de la thèse que propose Pettit, dont il y a tout lieu de se méfier : une chose est de dire que la justice s’applique nécessairement en contexte, une autre est de dire qu’elle doit et peut s’appuyer sur la moralité commune pour « faire honte » aux criminels d’un comportement déviant. La loi de l’opinion s’en charge de toute façon ; ne serait-il pas plutôt le rôle de la loi et de la justice que de garantir contre ses excès probables ?

CONCLUSION

Ainsi, la « réputation » dont Pettit souligne, à juste titre me semble-t-il, l’importance pratique dans l’émergence et la stabilisation des normes sociales n’en est pas moins un instrument à double tranchant. Elle peut en effet se concevoir aussi bien dans le sens éminemment positif de l’émulation que dans le sens beaucoup plus effrayant d’un conformisme potentiel. Émulation, dans le sens où effectivement, la publicité de mes actes, le fait d’être exposé au regard et au jugement d’autrui est en effet une motivation puissante pour adopter un comportement louable. L’exigence que l’on peut avoir à l’égard de soi-même est ici puissamment épaulée par le jugement d’autrui. Mais si je souligne le risque de conformisme, c’est justement parce que je suis tout à fait convaincue par les thèses de Pettit sur le sens commun, ou plus précisément sur la constitution collective de notre pensée. C’est justement parce que les thèses de Pettit sur la constitution commune de la pensée sont fortes et convaincantes que la possibilité de résister à cette forme de pression collective qu’est un sens moral commun est extrêmement difficile. C’est parce le conformisme est une tendance forte qu’on peut douter de la nécessité de le renforcer encore dans les institutions. Celles-ci ont déjà fort à faire à maintenir la balance égale entre différentes conceptions du bien. Pour que le sens commun fonctionne dans le sens de l’émulation, la publicité ne semble être ni une condition suffisante, ni une garantie. Pour reprendre les termes qu’emploie Mill, il est peut-être plus facile de nos jours d’être « excentrique » que dans une société victorienne, mais ce n’est toujours pas chose aisée.

Une critique de Solange Chavel

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Pettit analyse par exemple le cas d’une usine où l’on décide de mettre en place un pointage horaire pour améliorer la production : « en mettant en place des pénalités de retard trop lourdes, on risque fort de transformer des ouvriers consciencieux en individus obnubilés par l’horloge » (Pettit P., Rules, Reasons, and Norms, New York, Oxford University Press, 2002, p. 277).

[2] Pettit P., The Common Mind. An Essay on Psychology, Society, and Politics, New York, Oxford University Press, 1993.

[3] Pettit P., « Defining and defending social holism » [1998], in Penser en société, Paris, PUF, 2004.

[4] Locke J., Enquête sur l’entendement humain, trad. J.-M. Vienne, Paris, Vrin, 2001.

[5] Braithwaite J., Crime, Shame and Reintegration, New York, Cambridge University Press, 1989.

[6] Nussbaum M., Hiding from Humanity : Disgust, Shame, and the Law, Princeton, Princeton University Press, 2004.

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